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Un sourire d’enfer 6

février 14, 2023

Un sourire d’enfer 6

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Ma première année à La Tribune fut sans histoire, sauf, que je m’amourachais vite des gens rencontrés.  J’avais aussitôt de l’admiration et de la sympathie.  J’étais ainsi à fleur de peau comme un radar sentant jusqu’aux entrailles les malheurs dont je devais rendre compte dans le journal.  J’étais vite bouleversé, peiné, impuissant.   Rien de plus difficile à vivre que l’impuissance.

Lors de mes premières vacances, j »ai cru faire une dépression nerveuse tant les larmes d’un petit bonhomme qui venait de perdre sa mère dans un accident m’avaient terrorisé.  Je digérais mal un autre événement : j’avais interrogé un petit gars sur ses réactions quand son petit ami a été happé par une automobile et s’était fait arracher la jambe.  Il mourrait quelques heures plus tard à l’hôpital. 

C’est écœurant de jouer ainsi avec les sentiments des gens, ce n’est plus du journalisme, mais pour le journal, cette sensibilité était payante. 

Ce « jaunisme » allait parfois très loin.  Pour avoir plus de détails, j’ai dû interroger un bonhomme qui venait tout juste de perdre trois amis dans une noyade à savoir ce qu’il avait ressenti.  Je me rappelle aussi le cas d’un malade condamné à mort à cause d’une maladie des reins. J’ai rapporté ses pensées jusqu’à sa mort.

J’étais alors un journaliste estimé des patrons.  J’étais assez curieux pour toujours vouloir aller au fond des choses et je devinais assez vite les événements à venir.  Il me suffisait de quelques indications.
 
Spécialisé à décrire les malheurs des gens, j’ai travaillé peu à peu sur le sort des travailleurs du textile, celui des producteurs de lait, etc.  Je faisais pleurer les lectrices, c’était bon.  L’insolite a toujours fait vendre des journaux.  Certains propriétaires de journaux sont de vrais fossoyeurs afin de bien gaver les vampires qu’ils alimentent.  Quelle saloperie !

Hymne à l’amour, le vice, la révolte produisait lentement ses fruits même si selon mon patron, il faut un haut taux de folie pour écrire une poésie comme la mienne.  

Pour la première fois, j’ai affirmé la nécessité de mon amourajoie pour bien réaliser mon travail.  Mes amours sont mon moteur. 

 « Ne vous en faites pas, à chaque fois qu’il y a du jus dans mes reportages, il y a toujours quelqu’un qui me fascine derrière l’événement.  Plus je suis fasciné, plus les mots viennent facilement.» Cette réponse a très vite clos la discussion.

 À cette époque, la beauté était des noms et des visages.  Une obsession sans doute absolument folle, mais non dangereuse… La vie, c’était la vibration en voyant la beauté, la sensation de communiquer la poésie vivante qui m’envahissait.  La flamme du désir inassouvi. 

Le premier poète à me critiquer sans me démolir complètement fut nul autre qu’Alfred Desrochers. 

Après avoir lu Hymne à l’amour, le vice et la révolte, Desrochers me fit parvenir une note dans laquelle il disait : «  Ni ne me conseiller, ni ne me déconseiller de continuer d’écrire ».  J’étais fou de joie. 

L’hommage de cette neutralité venait de haut, mais Guilbert, mon patron immédiat, après avoir lu cette lettre, prétendit que M. Desrochers voulait rire de moi, car il avait ajouté à peu près ceci :

  » Dommage que tu ne sois pas venu avant St-Denis-Garneau, t’as beaucoup plus de couille que lui.  » 

Selon Guilbert, il s’agissait là d’une plaisanterie quant la mon amourajoie.  «Desrochers a voulu rire de toi.», me dit-il.

Ce livre attira aussi  l’attention (je lui avais envoyé) de celui qu’il est bien convenu d’appeler le leader littéraire régional de cette époque : Gaston Gouin. 

Gouin, tout en y reconnaissant des faiblesses littéraires, trouvait très courageux d’y révéler mes amours bizarres.  J’ai rencontré Gouin quelques fois.  Il me fit une critique de l’Homo-vicièr et il me fit retirer près de la moitié du contenu.   Nos divergences politiques refroidirent nos échanges.  Il était trop radical pour moi. 

Gouin admettait la nécessité de la violence pour obtenir l’indépendance du Québec alors que je m’y objectais viscéralement.  Pourtant, on me raconta, que cela n’a pas empêché Gouin de choisir Hymne à l’amour, le vice, la révolte, comme lecture de chevet.  


Quelques mois après mon arrivée, j’ai eu un incident avec Gouin et ses amis.

C’était à l’époque du fameux bill 63 sur la langue française au Québec.

 
Les protestations étaient si vives partout qu’une manifestation fut organisée avec la venue du premier ministre Jean-Jacques Bertrand, à East Angus. 

J’avais discuté avec les manifestants, avant de me rendre à la réception du premier ministre, organisée à cette occasion par les autorités locales. 

Je n’ai pas pu me retenir, mes questions étaient directes et j’eus une prise de bec avec le premier ministre et ses ministres concernant cette législation impopulaire.  J’étais déjà très sensible au sort du français.

Je m’étais entendu avec le premier ministre que je lui ferais parvenir un projet de loi qui serait mieux reçu par les Québécois. Probablement que le premier ministre Jean-Jacques Bertrand m’avait dit de lui écrire un meilleur projet de loi, si celui-ci était si mauvais ou si je me croyais si fin.  Une offre que je ne pouvais pas refuser, car je croyais, à cette époque, que j’avais du talent.  C’est ce qu’on appelle avoir la tête enflée.

Je suis parti ensuite pour la salle où devait se dérouler  la cérémonie officielle et à l’extérieur d’autres manifestations s’agitaient.


La cohorte du premier ministre devait prendre le chemin quelques minutes plus tard.

Durant ce transfert des lieux, les manifestants encerclèrent les dignitaires et à ce que je vis, l’un frappa un député avec sa pancarte alors qu’un autre flaqua un solide coup de pied au cul au ministre des Terres et forêts, Claude Gosselin.  Un des ministres présents entra en traitant les manifestants de maudits cochons.

J’étais à rédiger mon texte sur les événements, à partir des notes prises lors de ces incidents,  à la salle de rédaction quand mes partons arrivèrent pour vérifier s’il était exact que le premier ministre s’était fait cracher au visage. 

J’avouai ne pas en avoir eu connaissance quoique j’aie assisté, me semble-t-il, à toute la scène de la manifestation. 

Le lendemain, nous étions les seuls à ne pas avoir relaté cet incident ou cet exploit, selon où on se trouve sur l’échiquier politique.

Il n’en fallut pas plus pour que Gaétan Dostie me rencontre et me manifeste en son nom et au nom de ses amis son étonnement du fait que le seul journaliste vu comme étant honnête à ce journal fut aussi tarte.  La Tribune a toujours été identifiée au parti libéral.

J’ai expliqué mon point de vue : j’aurais été malhonnête d’écrire qu’il s’était passé quelque chose sans avoir la preuve qu’un tel geste aussi peu banal avait eu lieu.  L’entretien tourna au vinaigre et je fus couché sur la liste des journalistes vendus.

Cela ne m’empêcha pas de participer à titre personnel aux manifestations organisées, à Sherbrooke, contre le bill 63 et même entrer en conflit avec mes confrères ; car, l’association des gens de la presse (qui ne fit pas long feu) refusa, comme je le demandais, de se prononcer sur le problème de la langue et celui de la liberté de presse. 

Comme convenu, j’ai fait parvenir au premier ministre, ce qui me semblait une loi contenant un minimum de justice pour les francophones.

J’étais déjà trop radical et trop mou à la fois, selon d’où on m’observait.  Plus tard, il a été confirmé que Gaston Gouin avait effectivement craché au visage du premier ministre Jean-Jacques Bertrand.

J’admirais profondément Gouin.  C’était un vrai poète.  Il parlait avec tant de passion de la poésie qu’il ne pouvait pas nous laisser indifférents.  Je l’ai malheureusement rencontré trop peu souvent.  Gouin avait la voix.  Il fascinait.  Il était impossible de demeurer indifférent au poète en noir.

Sur le plan politique, je me faisais écœurer par un groupe de maoïstes.  Ils m’ont certainement plus retardé dans mon cheminement politique qu’autrement.  Ils passaient leur temps à nous dire que les petits bourgeois de mon espèce seraient liquidés le jour de la révolution.  Je gagnais 135$ par semaine quand j’ai laissé la Tribune en 1972.  J’avais commencé au salaire de 35$ par semaine.  Quel bourgeois !  Ce langage m’écœurait.  Comment croire que l’Indépendance sert les Québécois quand elle est présentée aussi bêtement.

Je travaillais avec acharnement.  J’adore le journalisme.  J’y mettais toutes mes énergies. 

Après le travail, je redevenais ce deuxième être qui avait pointé en moi à Québec: une espèce de fou assoiffé de poésie, d’amour, d’ironie et de vie vraie.  On en a qu’une, il ne faut pas la manquer.   

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