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Radioactif 379

mai 20, 2022

Radioactif 379

Texte de 2008

Français au travail.

Il faut travailler pour gagner sa vie et aucun emploi n’est idiot. J’ai été engagé à la Ronald Federated Graphics, une imprimerie importante de Montréal. Tout se passait en anglais à l’écrit.  J’étais révolté, mais tu te dois d’avoir un emploi pour survivre.

Déchiré entre la réalité et mes principes, j’ai décidé de frapper un grand coup.  Je me suis mis à tout traduire en français.  Évidemment, les patrons m’ont averti de cesser, sinon je devrais me trouver un emploi ailleurs. 

Un matin quand je suis entré, un des patrons m’a invité à son bureau.  J’ai mis un petit couteau, près d’une pomme que j’avais amenée, pour entreprendre une autre discussion qui changerait probablement ma vie. 

— Tu veux m’impressionner avec ton couteau ?  
— Non, j’en ai besoin pour couper ma pomme.  Mais, je suis bien content que ça vous rappelle le cas de Meloche (un gars qui avait tué ses patrons).   
— Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse ?       
— Que tout soit écrit en français quand ça se passe au Québec. 

On n’est pas arrivé à s’entendre.  J’ai été congédié.

Je suis reparti chez moi et je me suis fait une pancarte.  Congédié pour avoir écrit en français à Montréal.  Puis, je suis revenu devant la bâtisse de la compagnie.  Peu de temps après, des policiers de Montréal arrivaient.  Je leur ai donné mon nom et mon adresse comme ils étaient en droit d’exiger. Quand ils ont voulu m’amener au poste, je leur signifiai que s’ils m’y amenaient, je les poursuivrais pour arrestation illégale.  Ils vérifièrent et me dirent, quand ils revinrent me trouver : «Y connait la loi, le petit.» 

Ils s’installèrent pas loin et pour la première fois de ma vie,  je me suis mis à piqueter, seul, sous les yeux de la police.  J’avoue que j’en ai presque fait dans mes shorts, mais c’était trop tard, je ne pouvais plus reculer. 

Je paradais à tous les jours. 

Après une soirée de poésie, à la Casanou, j’avais bien arrosé ça en compagnie de Gilbert Langevin.  On s’est engueulé sur le bord du trottoir à savoir qui paierait la prochaine bière et Gilbert est parti me laissant seul.  Je me suis fait arrêter et on m’a amené encore une fois en prison pour la nuit.  Ce fut plus civilisé qu’à Sherbrooke, je ne fus pas battu ; mais on me demanda si j’étais celui qui manifestait pour le français. 

On me mit dans une cellule alors que dans l’autre, la voisine, il y avait un gars qui criait en anglais que tous les felquistes étaient des crosseurs, des mangeux de queue.  Je me suis levé.  Je me suis installé devant lui et je lui ai demandé s’il en avait une belle. Ridiculisé, il se ferma la gueule et je lui dis que je savais qu’il comprenait le français. 

Au tribunal, je n’ai pas eu le temps de dire un mot qu’une autre personne avait plaidé coupable à ma place.  Quand vint le temps de sortir, je me suis engueulé parce que les policiers avaient écrit  » wallet  » au lieu de portefeuille. 

À cette époque, les indépendantistes avaient assez d’intelligence pour savoir que le pouvoir politique est une guerre de propagande.  Ils avaient eu la sagesse de créer le JOUR, un quotidien indépendantiste.  

Aussi, le premier juillet, jour de la fête du Canada, j’ai décidé d’aller manifester.  Après discussion, puisque c’était suicidaire d’y aller seul, l’amie de coeur de Gilbert Langevin, Mireille Despard, décida de venir avec moi.  Ça s’est bien passé probablement parce que personne n’avait pu imaginer quelqu’un d’assez fou pour tenir une manifestation pour le français au coeur des fêtes du Canada, à la Place du Canada, à Montréal.            

J’eus tout au plus un petit accrochage et quelques bons coups à l’abdomen, mais rien de sérieux.  J’envoyais communiqués de presse sur communiqués.  J’ai même fait appel à l’ONU.  J’étais peut-être cinglé, mais au moins je défendais ce en quoi je croyais : un Québec français. 

Ma campagne serait morte au feuilleton si le gouvernement libéral de Robert Bourassa ne s’était pas lancé dans l’aventure de faire accepterla fameuse loi 22.  On proclamait le français comme seule langue officielle du Québec, mais à l’intérieur, dans son application ça aidait plutôt les anglais.  Comme la notion de nation des Conservateurs aujourd’hui, aussi hypocrite, juste pour avoir les votes du Québec.  

Puisqu’il y avait une commission parlementaire, ce n’est pas d’aujourd’hui que c’est populaire chez les libéraux du Québec, j’ai décidé de m’y rendre.  Avant de monter, on a préparé la pancarte.  J’ai écouté le conseil de Gilbert Langevin et d’un côté j’ai écrit la 22/ la 22.  J’écrivais tellement mal que je me suis arrêté là, alors que le conseil de Gibert était d’écrire la 22 sur la 22 ou la 222 ? 

J’étais étonné que les députés et ministres semblent aussi touchés par ma pancarte.  Puis, j’ai allumé : la 22 c’est une arme.  Moi qui passais déjà pour un felquiste. 

Malgré cela, le ministre du Travail, Yvan Cournoyer est venu discuter avec moi et m’a même dit qu’il s’occuperait de mon cas. 

Plus tard, je me suis rendu en commission parlementaire.  J’ai dû, comme prévu, laisser ma pancarte à l’entrée ; mais j’avais prévu le coup, alors je m’étais mis des cartons et un crayon feutre sur lesquels j’écrivais Congédié pour avoir écrit en français à Montréal.  Je les brandissais à nouveau à bout de bras. Il en fut ainsi jusqu’à ce que Bourassa me fasse expulser.

J’étais un peu paranoïaque en manifestant, car je pensais que le fédéral voulait se servir de cette crise pour occuper le Québec, ce que j’ai exprimé à Bourassa dans une lettre. 

Je ne savais pas que mon action serait suivie par celle d’un groupe de femmes qui ont pris ma relève pour manifester à la commission.  Elles se sont enchaînées pour qu’elles, on ne puisse pas les sortir.  Je suis d’ailleurs allé témoigner à leur Tribunal de la femme par la suite.  J’ai toujours admiré ces femmes qui n’hésitaient pas à se lever pour sauver notre héritage. 

Puis, ce fut la fête de la francophonie (cette année-là, c’était à Québec), même Trudeau s’y rendait. 

Quand je me suis présenté devant le parlement, à l’ouverture de la semaine de la francophonie, à Québec, j’ai été pris d’assaut par les journalistes : Combien serez-vous de manifestants ? « Je ne sais pas, je suis seul à avoir perdu mon emploi». 

Les journalistes attendaient une manifestation contre la loi 22, étant donné la présence de toute la presse internationale ; mais j’étais seul.  Les journalistes ont dû se contenter de parler avec moi de mon cas. Y paraît que ça eut des échos jusqu’en Afrique.  En tous cas, une dizaine d’année plus tard, le Paris match reprenait une photo de ma pancarte avec un article sur les jeunes souverainistes du Québec. 

Dernière expédition : je me suis rendu à Ottawa pour pancarter Trudeau. Il était à la salle de presse avec sa femme qui insistait pour qu’il monte au parlement en machine sous surveillance. Trudeau a décidé de faire la marche à pied. 

Les policiers qui le protégeaient s’arrangeaient pour que les photographes ne puissent pas prendre ma photo jusqu’à ce qu’un journaliste s’enfarge dans les marches et que Trudeau lui offre la main pour l’aider à se relever. J’en ai profité pour que ma pancarte soit prise en photo.  Je sais qu’elle fut diffusée par la Presse Canadienne, car on m’a donné une copie qui se retrouve dans mes archives, les archives gaies, à Montréal. 

En retournant à Montréal, j’ai appris que l’agent Samson, de la Gendarmerie royale, venait de sauter alors qu’il allait porter une bombe au nom du FLQ. 

La Ronald Federated a changé pour un nom français.  Je suis assez fier de cette campagne pour un Québec français.  Il y a eu une manifestation de 100,000 personnes peu de temps plus tard.  J’étais au premier rang…

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