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The Pas T

janvier 11, 2022

The Pas T.

La mémoire affective est souvent surprenante, tout comme la vie.

La mienne a toujours été le produit du hasard, une espèce d’enchaînement imprévisible dû à la rencontre d’êtres extraordinaires.

Avoir connu grand Gabriel m’a permis de me sortir de la vie misérable de celui qui manque d’instruction.  Après quatre ans d’université, j’avais enfin les diplômes pour enseigner.    

Quand tu laisses tes études, les dettes ne se règlent pas comme par magie, il faut trouver un emploi et le plus payant est le meilleur. Surtout que j’avais un fils adoptif. 

À ma grande surprise, j’ai été embauché par une commission scolaire du Manitoba dans une ville située tellement dans le Nord que nous devions nous y rendre en avion.

J’avais des classes au primaire et au secondaire à qui je devais apprendre le français.

Le début de l’année ne fut pas facile. Je m’entêtais à respecter le principe que l’enseignant doit seulement parler la langue enseignée qu’on le comprenne ou pas.

Dès le premier bulletin, je devais éteindre une rébellion autant chez les parents que les élèves. Je devais trouver une solution au plus vite où retourner à Montréal.

J’ai changé ma politique. Au lieu de demander aux classes de s’adapter à moi, j’ai trouvé des moyens de m’adapter à eux.

L’enseignement est quatre-vingt pour cent d’amour et vingt pourcent de plaisir. Les résultats sont les efforts mis par les élèves.

J’ai inventé des jeux en français et mes classes sont devenues des parties de plaisir.

Je me suis même mis à chanter des chansons à répondre alors que je ferais fausser toute chorale qui aurait la stupidité de me laisser chanter avec elle.

Nous avons même créé une émission musicale  en français  pour la radio locale, grâce aux cassettes de musique apportées pour écouter durant cet exil.

Nous avons passé plus d’heures à essayer d’annoncer sans rire la chanson «  Le phoque en Alaska » que les 35 autres minutes de l’émission. 

Pour les anglophones le mot «  fuck » est la pire saleté, mais devoir le dire semait les fous rires.

Si tout allait de mieux en mieux dans ma vie personnelle d’enseignant, il en était autrement de mon fils Rouhed qui me téléphonait pour me demander en pleurant de retourner à Montréal puisqu’il s’ennuyait de moi  et qu’il n’aimait pas l’autoritarisme de celui qui avait été choisi pour le garder pendant cette année absolument nécessaire pour garnir les provisions monétaires essentielles à la survie.

Je ne lui ai pas seulement promis de ne plus travailler en dehors de Montréal, j’ai pris la ferme décision de respecter cette promesse.

J’aimais tellement mes élèves que j’ai proposé d’organiser une tournée du Québec à la fin de l’année scolaire.

Un mois avant la fin de l’année scolaire, j’étais allé à l’hôtel avec mes confrères et consœurs. Habituellement, j’avais la sagesse de m’arrêter après la troisième bière,  la limite fatale entre être raisonnable ou me mettre à boire comme un trou et devenir follement désagréable.

Je suis reparti vers la maison à pied, en titubant, lorsque je fus presque renversé par une auto. Malheur!  C’était une voiture de la police. 

Il n’en fallait pas plus pour que ma rage d’ex-révolutionnaire me monte à la tête. Je me suis permis de dire aux policiers dans leur langue que « si  on les avait manqué en 1970,  maintenant, on saurait mieux leur chauffer le cul ».

C’était juste assez pour qu’il m’amène au poste et m’oblige de coucher en cellule pour la nuit. J’avais évidemment un autochtone comme compagnon de cellule.

À mon arrivée à l’école, je fus convoqué par le directeur qui m’exprima un premier avis pour mon mauvais comportement.  Je regrettais sincèrement cette nuit de stupidité.

Je crois toujours que la vie en dehors de l’école quand tu enseignes ne regarde personne. Tu n’es pas curé, tu es professeur.

Je ne sais pas quand et pourquoi ceux qui nous dirigent exigent que l’on se comporte comme des images.  Ils  ont décidé qu’un  professeur c’est comme un curé et qu’il se doit, par conséquent,  donner l’exemple 24 heures sur 24 heures.

Mon péché fut vite pardonné car j’étais selon mon directeur un excellent professeur.

Malheureusement, ma rage révolutionnaire avait entraîné des soupçons et la police locale a décidé de pousser plus loin ses investigations.

Même pas une semaine après, le directeur me convoqua à nouveau pour m’avertir que cette fois il ne pourrait pas m’aider, car l’information avait été donnée directement à la Commission scolaire.

Environ 20 ans plus tôt, j’avais fait de la prison pour des délits d’ordre sexuel. C’était inévitable. La Commission scolaire tint une assemblée spéciale pour  décider de mon sort.

Il fut statué que j’étais congédié immédiatement, sans remettre les pieds en classe, mais la direction de l’école obtint que je reste en poste le temps que l’on me trouve un remplaçant, soit une journée ou deux.

Comment annoncer ça à mes élèves qui haïssait déjà Rouhed puisque je leur avais déjà dit que je ne reviendrais pas enseigner l’année suivante parce qu’il s’ennuyait trop. Comment continuer le projet de voyage, si je quittais la ville?

Le directeur, lui me faisait absolument confiance. Il se demandait quel sortilège faisait en sorte qu’ils perdent tous ceux qu’il considérait comme de bons professeurs de français.

On s’est entendu que le groupe se rendrait quand même en autobus à Montréal et que de là, sans que personne ne le sache, je me joindrais au groupe pour faire le tour du Québec. Je coucherais simplement dans la chambre du chauffeur qui serait au courant de la situation pour s’assurer que rien d’incorrect ne se produise.

Le sommet a été atteint quand après plusieurs heures d’attente à la Ronde mes élèves ont vu les feux d’artifice internationaux. C’était quelque chose à côté du pétard annuel qui marquait les fêtes qui se déroulaient à The Pas.

Au dernier souper, Rouhed était invité. C’était beau à voir.

Avant de partir, alors que quelques-uns ne pouvaient  plus retenir leurs larmes, ils m’ont remis un chandail et un pantalon.

Après, on se demandera pourquoi j’ai réussi pendant 15 ans à retenir mon amourajoie sur les heures de travail et ainsi respecter ce que m’avait appris grand Gabriel :     « Never on the job. »

Les imbéciles de la morale pourraient accuser un dinosaure d’avoir écrasé une fleur.  Les tam-tams du mal ne s’allument que dans la tête des adultes. Le plaisir est le pire ennemi du salut. Il faut souffrir le martyr pour devenir un saint.

Plus fou que ça, c’est impossible. Pas tout à fait, c’est pire de croire que les jeunes sont asexués.  C’est ça, du délire carrément schizophrène.

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