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La fin d’un État

février 20, 2021

L’état de Grâce 19

À son arrivée chez Anatole, Paul sauta de l’auto, après l’avoir légèrement embrassé sur la bouche, insouciant, sans remarquer sa mère sur le perron qui le regardait atterré. Celle-ci de souriante est devenue blanche de colère. Paul n’était pas sorti de l’auto qu’elle l’engueulait. Éric n’entendit que :            

– T’étais avec ton maudit chien sale, vous voilà rendus deux tapettes.    

Paul enfila dans la maison, sa mère par derrière.      

À son arrivée chez lui, Éric téléphona chez Paul. Simone répondit :        

– Ah, c’est vous! Eh bien, mon maudit cochon vous en avez du toupet, vous ne parlerez plus à Paul et à aucun autre icitte. C’est-y assez clair?   J’ai appelé les policiers. Ils vont vous l’arranger la face.      

Éric ne connaissait pas les lois d’ici, alors il crut que les limiers pouvaient effectivement le poursuivre parce qu’il croyait Paul trop jeune; mais il avait déjà l’âge de consentement donc il pouvait seul décider s’il avait ou non une relation avec une autre personne de son choix.

Éric se sentit presque défaillir. Il raccrocha. Il était pris de panique, tellement abasourdi, qu’il ne pouvait plus bouger. Son esprit était paralysé. L’image de la prison lui vint immédiatement avec tout ce que cela comporte d’humiliations; puis, il songea qu’il pouvait acheter le juge. Il finit par pouvoir se relever de sa chaise, se rendit au cabaret, vida une bouteille de cognac, puis, revint se coucher saoul mort.        

Devant la peur, il n’y a que la soulerie pour se libérer, oublier tout ce que la réalité comporte de nuages noirs. 

Le lendemain matin, il décida de quitter Montréal durant quelques semaines et revenir chercher Paul, que sa mère et ses frères s’y opposent ou non, police pas police, mort ou pas mort      Toutes ces menaces ne venaient que lui réaffirmer sa vraie nature, ses vrais besoins : il ne pouvait plus vivre sans être en amour avec Paul ou un autre garçon. Il acceptait sa pédérastie comme un lien normal avec les autres et le scrupule comme un geste d’une pure ignorance, de dédain de sa réalité humaine. Les féminounes n’étaient pas encore capables de cacher la différence entre la pédérastie et la pédophilie.           

Jamais Éric n’avait connu une telle frayeur. À chaque auto-patrouille, il se sentait défaillir, persuadé qu’il serait arrêté d’un instant à l’autre. Il n’aurait jamais cru qu’il fut possible de vivre avec cette stupéfiante impression d’un complot monté contre lui, un complot dans lequel presque tous les gens qui l’entourent trempent plus ou moins; un complot perpétuel qui se noue et se renoue, dont le seul but spécifique, est de te faire se sentir coupable, sale.

L’Inquisition de la droite et de la gauche est perpétuelle depuis des siècles même si elle change de forme. Elle existe encore au Québec sous forme d’ostracisme.      

Éric songea que le plus grand crime social est de vivre. Il crut même en la possibilité d’être en guerre avec dieu, cette superstructure sociale, ce surmoi, responsable de la hiérarchie; et, par conséquent, la justification de l’esclavage humain mise au service des tenants du pouvoir, de ceux qui créent la morale et les lois.     

Éric songeait parfois que Dieu n’est que la somme des règles humaines qui permettent, sous prétexte de l’existence de la société, de jouer dans l’inconscient et la conscience de la majorité des hommes pour le profit d’un petit groupe de privilégiés qui dirigent ce que l’on doit penser, sous prétexte de l’ordre et du bien général.  Il ne faisait pas encore la différence entre religion et spiritualité.

Éric s’en foutait quand même, puisqu’à son avis, Dieu était le bourreau d’un gouvernement fasciste dont le but était la pénétration de l’âme humaine, d’où la création de son existence pratique est fictive, son but ultime. Éric n’avait jamais cru en Dieu.          

Éric était acculé au pied du mur, poursuivi par les frères de Simone qui menaçaient de le tirer et par la police qui pourrait le faire emprisonner.   Il lui était impossible de demander conseil à qui que ce soit, puisque grâce à l’ignorance pour la grande majorité des gens, la pédérastie est une perversion, une infamie. Comment peut-on croire une chose pareille puisque la pédérastie permet enfin à un jeune de s’éveiller à la jouissance, à la vie, à lui-même?          

Accablé, Éric décida de rendre visite à son ami, le ministre de la Justice, lequel avait un fort penchant à son égard. Au nom de cet amour, peut-être accepterait-il d’empêcher la police d’enquêter à son sujet?              

Le ministre le reçut effectivement très bien, même plus cordialement qu’un ami. Il n’eut qu’à attendre quelques minutes avant d’entrer à son bureau alors que plusieurs autres attendaient depuis des heures dans l’antichambre ou dans les couloirs menant à la chambre ministérielle.      
Ils se serrèrent la main frénétiquement. Le ministre lui palpa le corps de petites claques avant de l’inviter à s’asseoir dans un fauteuil soyeux, comme pour se rappeler la douceur des lits…   
Après avoir verrouillé les portes, le ministre l’embrassa avec passion et lui passa même les mains sur le sexe, en sifflotant entre les dents un « qu’y a-t-il là, mon Coco? » 

Éric le laissa libre d’exprimer ses goûts, sachant que cela pourrait l’aider à obtenir ce qu’il voulait.  

Après quelques minutes, Éric avait instruit le ministre de ses problèmes, même si celui-ci s’intéressait davantage à combler ses propres frustrations.           

Le ministre était visiblement jaloux de l’existence de Paul et fit part à Éric de son impuissance à intervenir. « Les gens pourraient me le reprocher si ça se savait un jour. »

Sans dire un mot, Éric le quitta sur-le-champ, exaspéré par autant d’égoïsme et de lâcheté. En claquant la porte, Éric lui lança :     

– Ne t’en fait pas, mon Jojo, je pars ce soir. Tu ne me reverras plus. Tu n’entendras plus parler de moi.           

Éric fut vite en route pour l’aéroport à la merci d’un appel de Simone. Sans trop le réaliser, il acheta un billet pour le premier endroit annoncé: Vancouver. Probablement que ce geste instinctif était le fruit de ses conversations avec Serge.      

Au cours des premières heures, Éric crut qu’il serait trop vite repéré au Canada, mais à force d’y réfléchir, plus tard un peu, il convainc que ce n’était pas si mal. Dans le fond, il n’aurait pas besoin de ses papiers. De plus, il pouvait toujours changer de classe sociale, gagner du temps, en vivant avec les plus pauvres.

Ce qui frappa d’abord Éric, dans l’Ouest, c’est qu’il n’y a pas de taudis comme au Québec. La richesse est partout ou presque. Il ne voulait pas révéler qu’il était somme toute, même dans cette situation, encore assez riche.   D’autre part, ne connaissant que peu l’anglais, il était acculé à la solitude, une solitude encore plus écrasante que celle connue depuis son enfance, une solitude telle que tu te demandes si tu appartiens vraiment à la race humaine.         

Il pouvait briser ce malaise qu’avec les jeunes. Il se tint à la taverne un certain temps, question de créer des liens.     

Du fait de vivre, avec les jeunes, dans leur pauvreté, Éric se sentait continuellement sous pression, espionné, comme s’il était un personnage important duquel on voulait tirer des informations vitales. Il était surtout, littéralement épuisé de toujours devoir fuir, d’être esclave des faits et circonstances, de ne jamais avoir la paix.           

Éric avait toujours rêvé d’intégrité, c’est-à-dire d’être lui-même, dans toutes circonstances, dans toute sa vérité, et voilà qu’il devait, pour sa sécurité personnelle, accepter de cacher une partie de lui-même aux autres. Même s’il demeurait quand même profondément transparent, le fait d’avoir une partie de vie secrète, le mettait très mal à l’aise. Il avait l’impression de tricher.                 
Éric était épuisé. Il ne comprenait pas la méchanceté de ceux qui se prétendent purs et profondément religieux alors que cela devrait au contraire créer des gens tolérants. Quels hypocrites!         

L’absence de Paul lui devenait de plus intolérable et les gens qui l’entouraient le fatiguaient vite. Il reprochait aux jeunes du Québec à Vancouver de manquer de vitalité, de ne songer qu’à la drogue, de se laisser leurrer par le tape-à-l’œil de l’été puisque durant cette période de l’année, tous les services étaient améliorés et francisés; alors que durant l’hiver, la ségrégation reprenait de plus belle.  

Quant aux francophones de l’Ouest, il leur reprochait de vivre pour l’argent, en peureux, en baisant sans cesse le cul des maîtres.   Il reprochait à l’association francophone d’être menée par une petite élite conservatrice, puritaine, religieuse fidèle à la reine Élisabeth d’Angleterre, une bande de moutons qui mérite son assimilation à force que ne pas avoir le courage de se faire respecter. Mais, la majorité des francophones, eux, étaient des gens sympathiques et combattants, presque des héros.        

« Les Anglais songea-t-il, n’ont jamais compris un autre langage que celui de la force et de la peur quand il s’agit du droit des autres, puisqu’ils se croient toujours supérieurs. »   

Éric était stupéfait de constater que l’association francophone écartait, pour ses propres intérêts, les besoins réels des francophones de l’Ouest parce qu’elle était largement subventionnée par le gouvernement fédéral       . 

À son avis, même les journaux francophones étaient le fruit d’une veille bourgeoisie déclinante. Par contre, les jeunes ne cessaient de parler en mal de la RCMP et de la police de Vancouver qui se comportaient comme des SS, ne respectant même pas la loi, opérant des fouilles illégales des jeunes dans les restaurants ou sur la rue comme une vraie bande de salauds.  

Éric constatait aussi que dans l’Ouest, les gens ne vivent que pour l’argent, le travail. Ils sont hautement intégrés, incapables de désobéir et ne songent même pas à contester. Ils sont heureux. Ils croient en Jésus. Ils font la guerre au péché, qui n’est évidemment que celui de la chair. Ils se fichent que leur train de vie se fasse aux dépens du reste de l’humanité. Ils se payent une partie de ciel sur terre, quand ils arrivent à décrocher un emploi.         

« Ils sont si superficiels, songea Éric, qu’ils peuvent bien se croire Canadiens alors qu’ils sont Américains colonisés.       

Éric se sentait encore plus asphyxié à Vancouver qu’au Québec quoique les jeunes y fussent moins niaiseux sur le plan sexuel. Même s’ils étaient très attrayants, Paul lui manquait tellement qu’il avait de la difficulté à s’ouvrir à la beauté de la jeunesse qui existe dans n’importe quel pays, n’importe quelle race.   Paul, c’était plus qu’une simple aventure sexuelle, un petit plaisir physique passager, c’était une forme de vie, un regard, le bonheur d’aimer et de se sentir aimé.

Pour passer le plus inaperçu possible, Paul vivait comme et avec la majorité des jeunes Québécois installés à Vancouver. Il s’efforçait d’être comme eux, sans le sou, essayant par tous les moyens de s’en tirer sans travailler, de soutirer quelque cennes pour survivre et ensuite faire la fête.    

Pour oublier, il alla passer une semaine à Edmonton. Il décida d’aller chercher Paul dès son retour à Vancouver.  

À son arrivée à Vancouver, Éric réapprit qu’être francophone en dehors du Québec, ça signifie emmerdements. Les jeunes migrants devaient quant à eux, voler ou se prostituer pour survivre, et ce même si le bien-être est très généreux. Éric n’était pas encore entré dans un restaurant pour retrouver ses petits copains que la police l’approcha, le questionna et le fouilla soigneusement.          

– Ils n’ont pas le droit de…, vint pour dire Éric. 

– La police ici a tous les droits. Elle ne suit pas la loi, elle la fait. Gare à toi, si tu répliques. T’es vite oublié dans un trou en prison, après avoir été battu. Oublié jusqu’à ce que tes blessures ne paraissent plus.  

– Parles-tu anglais?          

– Non, répondit Éric, qui considérait ne pas avoir une connaissance intéressante de cette langue.
 
 – T’es mieux de ne jamais te faire arrêter, sinon tu te feras massacrer, lui recommanda un jeune avec qui il s’était rendu souper. Ils haïssent les Français et comme le Centre de la main-d’œuvre, il ne se gêne pas pour te dire retourner chez toi, que le Canada est anglais, et rien d’autre. Je me suis fait écœurer une nuit durant parce que j’étais Québécois. Je me suis enragé et j’ai crissé un coup de pied dans une porte d’hôtel. J’avais mon voyage des hosties d’Anglais fanatiques, avec leurs lois stupides, arriérées, et leur maudite reine.  

Ça n’a pas été long. J’ai été ramassé en même temps qu’un Indien, accusé de la même offense, être saoul. Ils nous ont poussés dans le panier à salade, ils ont accéléré autant qu’ils ont pu et ils ont soudainement changé de direction pour qu’on se casse la gueule.         

À mon arrivée, ils m’ont fouillé. Ayant de la difficulté à comprendre l’anglais, un officier m’a foutu un coup de pied sur les orteils… méthode rapide d’assimilation… Peu après, un autre policier m’a foutu un coup de coude puisque j’étais réticent à les laisser prendre mes empreintes. Un autre est arrivé, le 218. Il a commencé à m’engueuler en me disant qu’il déteste les Français et qu’il aimerait en cabocher quelques-uns. Il a voulu m’enfermer seul dans le trou, mais il y avait d’autres prisonniers, donc, des témoins. Ça l’a refroidi ainsi que son racisme. Je n’avais rien dit pour ne pas être polisson.  
 
Ainsi, juste dans une nuit, la police a transgressé sa loi à trois reprises. À mon procès, j’ai eu beau parler anglais, expliquer que je n’avais plus que 5 $ pour vivre, le juge a remis le verdict à quatre jours plus tard. Quel humanisme? Avant de parler au juge, j’ai pu constater que l’interprète du français à l’anglais, ne disait pas tout ce que je lui disais, même parfois, il ajoutait des choses que je n’avais jamais dites et qui m’incriminaient. Je me suis demandé si les interprètes n’étaient pas de connivence avec la police. Comment dans de telles conditions ne pas transgresser la loi? On t’oblige à devoir voler ou te prostituer pour survivre? 

T’es ainsi maintenu dans l’illégalité pour te forcer à t’angliciser. J’étais assez en Christ que j’ai serré, levé le poing et j’ai chanté : « Et merde à la reine d’Angleterre qui nous a déclaré la guerre. »  Je me suis fait coller un an pour outrage au tribunal.   

Je suis sorti de tôle, il y a une semaine. J’espère être au Québec le plus vite possible où je travaillerai à la révolution.   Le Canada n’est pas le pays d’un francophone qui se respecte.   

La vie des francophones dans l’Ouest, c’est culturellement un leurre, une impossibilité. Faire instruire ses enfants en français, c’est les condamner à être manœuvres toute leur vie.   J’ai connu un journaliste québécois qui a essayé de faire connaître la vérité québécoise aux Anglais : la censure était tellement forte qu’il a totalement échoué.   Il m’a souvent dit qu’il n’y a rien à faire dans l’Ouest puisque le journal des marginaux s’intéresse peu au Québec et les médias francophones sont subventionnés par le fédéral.                    

Alors, donnait-il en exemple, le Centre de la main-d’œuvre de Vancouver, avec la grande Vanderloff. Il répondait que les francophones n’avaient qu’à retourner au Québec s’ils n’étaient pas contents, mais le journal français du BC publia que la fédération francophone et le Centre de la main-d’œuvre en étaient venus à un certain accord. Ce journaliste prétendait avoir expédié des lettres ouvertes aux journaux. Elles établissaient bien que les anglophones boudent les francophones, trompent les anglophones en ce qui a trait au Québec et dirigent l’information de façon à faire passer les Québécois pour une bande de salauds. 

Il y a presque autant de francophones vendus qu’il y a d’indifférents. Il faut se faire de l’argent et vite, rien d’autre ne compte. Même la fédération francophone est subventionnée par le fédéral, et, en n’étant pas assez agressive, elle ne répond nullement aux besoins, si ce n’est pour entretenir une petite clique bourgeoise.

  
C’est le grand mirage de la francophonie de l’Ouest. C’est comme en été tous les services pour recevoir les jeunes sont bilingues alors qu’en hiver, personne ne parle français, qu’il y a même nettement ségrégation contre tout ce qui n’est pas anglais et refuse de le devenir. Oui, mon vieux! Les Anglais se croient maîtres du pays, d’un océan à l’autre. Il n’y a rien de plus hypocrite que ces maîtres…

Éric était déçu d’avoir pendant des années refusé de comprendre que ses amis politiciens libéraux étaient des fourbes, peut-être même des traitres à leur peuple. Il commençait à prendre conscience dans la réalité Québec-Canada. Comment avait-il pu, malgré Anatole et Paul, se maintenir dans un tel aveuglement? Il n’avait jamais voulu prendre au sérieux les revendications d’un Québec qui se réveille.           

Malgré tout, Éric préférait ne pas trop y penser. Aussi, décida-t-il, de prendre des sous, cesser de jouer aux pauvres et déménager dans un autre pays. Mais, il y avait Paul. Il ne voulait pas le laisser tomber, même s’il devait inventer un nouveau scénario pour l’amener avec lui.   

Il sortit du restaurant, désappointé de constater que partout dans le monde et depuis toujours, c’est la même chose : des riches qui dominent les pauvres.

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