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La fin d’un État 18

février 19, 2021

La fin d’un État  18

Éric avait beaucoup de sympathie pour Serge, plus idéaliste que révolutionnaire. Il passait de longues heures à discuter avec lui. Il reprit donc la conversation quand Paul et Anatole les eurent quittés.  

– Vois-tu, dit Serge, il faut faire disparaître toute trace de violence entre les individus, j’irais jusqu’à dire, partout dans la vie. Il y a une différence entre la force et la violence…. Comment veux-tu que nous soyons des êtres sains alors qu’encore enfant la télévision nous introduit dans les cauchemars et la peur? Que voyons-nous à la télé, dans les jeux pour les enfants, sinon des films de violence et de monstres? Cela n’a peut-être pas d’importance dans la vie d’un adulte, mais quel est l’impact chez un enfant? Le jeune n’y apprend pas la tendresse. Le plaisir n’est-il pas le plus important dérivé de l’amour? Le jeune n’apprend pas non plus à goûter la beauté d’être un homme, car il faut avoir honte de son corps. Il apprend le goût de la puissance par n’importe quel moyen, la violence comprise.

N’est-il pas plus scandalisant de montrer aux enfants à s’entretuer qu’avoir peur de la nudité ou les caresses? Est-ce intelligent? Pourquoi la violence traumatiserait-elle moins que la nudité? Quel imbécile veut nous faire croire une telle hérésie?

Avec la morale actuelle, on nous apprend à détester notre corps, à rejeter les émotions humaines et le goût de découvrir par nos sens. Nous sommes ainsi des êtres torturés, tiraillés entre le besoin de se donner, d’échanger et celui de dominer, de prendre, d’envier, de mépriser. On ne peut pas aimer les autres plus que l’on s’aime soi-même.    

Nous sommes des êtres dégénérés, sans imagination, ne rêvant que de technologie, sans le sens de la beauté, sans le goût de la fascination. Nous sommes tellement victimes d’une civilisation de violence qu’il est impossible de demeurer hors du désir de se venger, sans connaître un vide intérieur inexplicable… le vide du plaisir inaccessible.

 Seule la contemplation de la beauté pourrait nous sauver et elle est détruite pour des motifs économiques. Je t’envie. Paul est très beau. Protège-le. Je t’envie d’avoir quelqu’un à aimer avec autant de force.       

– Sans ce petit, de répondre Éric, je serais encore à me torturer quant à savoir pourquoi je vis. Il m’a rappelé que le jeu tant pour le corps que pour l’esprit est essentiel au bonheur.           

Éric prit peu de temps à se remettre. Il passa plusieurs heures à lire et méditer. Il réussit ainsi à découvrir en lui un grand besoin de revivre sa propre enfance à travers Paul, mais parfois, il doutait que Paul l’aime autant qu’il le disait. Ce qui le rendait inquiet et ne pouvait pas passer inaperçu à Serge.      

– Tu ne devrais pas t’en faire, dit Serge. Pour les adultes aimer signifie posséder, pour les enfants, aimer c’est simplement partager, être fasciné, être associé, complice, jouer quoi.

Ce n’est qu’après l’avoir vécu qu’ils réalisent combien tel ou tel personnage était important dans leur vie parce qu’ils ont déjà grâce à eux acquis le besoin de liberté tant pour eux que pour l’autre.   Ils savent qu’être aimé, c’est recevoir l’attention, la tendresse dont ils ont besoin. Ils sont très souvent inconscients que les gestes qu’ils posent pour les recevoir sont exactement les gestes de l’amour. Ils agissent inconsciemment, selon les lois de la nature, ce qui les rend si attrayants. Aimer, c’est vivre, c’est se développer avec et par quelqu’un. C’est réaliser un rêve ensemble.         

Paul commence à être civilisé, donc un peu corrompu par les règles sociales. C’est pourquoi il a rougi quand tu l’as embrassé, de poursuivre Serge. Sans même sans rendre compte, il réagissait selon les tabous prêchés dans son milieu. C’est un petit gars qui est tout de même demeuré très pur. Il n’a pas encore de répugnance. J’étais ainsi, il y a plusieurs années; maintenant, je dois subir la morale des autres et ça me tue. C’est sûrement moins important que la pauvreté, mais c’est tout de même un problème existentiel fondamental.

La vie est vraiment devenue affreuse avec les villes, le bruit, la pollution et la violence. En voyageant, je croyais découvrir une voie accessible à la communication réciproque entre Québécois et Canadiens, car, somme toute, s’il n’y avait que les journaux qui déforment nos rapports, il devrait sûrement être possible de se faire entendre quand même. J’ai découvert que cela est impossible. Même le journal libéré des marginaux refuse la voix française. Plusieurs marginaux ne pensent qu’à leur drogue, les riches qu’à leur fortune et personne ne s’intéressent à la justice sociale.           

Même les journaux francophones, parce qu’ils sont subventionnés par le fédéral, essaient de faire croire que les gens de l’Ouest ne veulent rien savoir des gens de l’Est.   Il y a un blocus de tout un establishment contre l’indépendance du Québec et maintenir les francophones au rang de manœuvres.            

D’autre part, comment voulez-vous que les francophones exigent qu’on leur serve la culture québécoise alors qu’ils sont prêts à s’aliéner pour avoir de meilleurs salaires qu’ils sont encore prisonniers psychologiquement de l’Église catholique? Ils ont peur de parler leur langue alors que le Canada devrait être un pays bilingue. Ils sont écrasés socialement, assimilés comme les Indiens que même le gouvernement socialiste Barrett ne respecte pas.      

Le BC Railway poursuit ses travaux comme si de rien n’était, même si maintenant des Indiens reçoivent les travailleurs avec des fusils. Les Indiens n’ont plus de territoire où vivre. Ils ont droit qu’au cheap labor. Ce sont les favoris du bien-être social. Ah!, me direz-vous, ajouta Serge, on vit bien sur le bien-être social; mais même à Vancouver où il est le plus généreux, t’arrives difficilement à manger à ta faim parce que ça coûte trop cher de vivre. Au White Lunch, tu n’as pas grand-chose pour ton argent. C’est pareil partout souvent pire.          

Parfois, j’ai peur de moi.   À force d’avoir faim, de me faire harceler par la police, même dans les restaurants, de ne pas trouver de bons emplois puisque je ne suis pas assez fort pour être un bon manœuvre, j’ai peur d’en venir à la violence, malgré moi, pour me protéger, me faire respecter. Tout ce que j’aurais aimé faire ne payait pratiquement pas parce que je n’étais pas manuel.    

Tout ce que l’on attend de toi dans l’Ouest, c’est que tu travailles comme un cheval et que tu réagisses comme une vache. Tu n’es plus un homme, tu es un instrument de production bien payé, avant d’être un bon consommateur qui aura à nouveau besoin d’être un bon producteur pour nourrir le bon consommateur. Tu dois être un instrument créateur de piastres.   

Si tu refuses de vivre ce non-sens, c’est à tes risques et dépends, tu te compliques joliment l’existence; mais c’est peut-être le seul moyen de gagner du temps. À ce jour, le langage des francophones a été celui de la peur et l’establishment en a profité. Certains pensent qu’il n’y a que le langage de la dynamite pour reconquérir notre fierté. Sans liberté de presse, il est à leur avis impossible d’écarter la violence puisque, sans elle, il n’y a pas de discussion possible.   Malheureusement, la violence sème la désolation. Ce serait tellement plus facile de s’entendre.     

Éric sortit de l’hôpital après quelques jours de convalescence. Sachant qu’il lui serait quasi impossible de voir Paul à cause de la menace de mort qui pesait sur lui, Éric décida de vendre tout ce qui lui appartenait et de profiter de ce voyage pour se sauver à jamais avec Paul.        

Il avait déjà décidé qu’ils s’installeraient en Belgique avec lui de façon à ce que celui-ci puisse parachever sans problème ses études, quitte à lui fournir de faux papiers.         

Par ailleurs, il avait aussi décidé que d’ici ce voyage, il ne se laisserait pas intimider par les frères de Simone.        

Aussi, dès qu’il le put, Éric se rendit dans le quartier rencontrer Paul. Tous les deux se rendirent dans un restaurant manger en tête à tête. Dans la toilette de l’établissement, les deux profitèrent de leur intimité pour s’embrasser, se caresser et découvrir à nouveau leurs corps.   Malgré son sang-froid apparent, Éric avait la trouille.  

Il était étonné du désespoir dans lequel vous plongez quand vous avez la certitude d’être prochainement abattu. C’est un peu comme si entre la vie et le temps se levait un mur entre les deux, une espèce d’étourdissement qui marque la nécessité impérieuse d’avoir la garantie d’être aimé et d’aimer correctement; une espèce d’impulsion à tout posséder d’un coup afin de s’en engourdir et n’avoir plus qu’à attendre la mort. C’est une angoisse terrible. Le doute de risquer sa vie pour rien alors que souvent l’autre, s’il n’est pas au courant, ne comprend rien à ce malaise.   

– Paul, m’aimes-tu? Es-tu heureux avec moi? Es-tu sûr que je ne t’emmerde pas avec mon amour?             

– Tu devrais le savoir. C’est évident, non?       

Paul était perplexe. Il se demandait pourquoi Éric pouvait en douter et encore plus pourquoi il avait tant besoin de le sentir dans ses bras.          

– Embrasse-moi à nouveau, demanda Éric.    

Éric avait affreusement peur de perdre Paul. C’était un tel cauchemar qu’il aurait voulu par ce baiser contenir le corps de Paul à jamais, grâce à sa mémorisation. Toute sa perception cherchait à s’infiltrer dans cette pensée, ce souffle de vie pour conserver le souvenir de ce toucher physique et spirituel, si on peut dire. Le pénétrer, tout en l’absorbant, voilà ce dont il sentait le besoin. C’était comme si d’aimer, malgré la mort à sa porte, serait à la fois un calvaire et le paroxysme du bonheur puisque cela permet de découvrir l’autre dans toutes son importance pour soi et toute sa beauté, la luminosité intérieure de l’amour; mais aussi combien ce moment est éphémère!       

Après ce souper, Éric reconduisit Paul chez lui. Il était heureux puisque Paul s’était à nouveau révélé très affectueux, très aimable, qu’il n’avait pas épargné ses rires et la vitalité du regard.           

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