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La fin d’un État 12

février 13, 2021

La fin d’un état 12

L’incident clos, Anatole apprit que Gilles était un bon gars, mais il était un peu trop sentimental quand il était question de juger les Anglais, car, ceux-ci, avaient dépucelé plusieurs jeunes filles désireuses d’avancement au temps où l’usine fonctionnait. C’était pourtant bien connu, mais Gilles pardonnait tout parce qu’il était un bon libéral.    

– Rien ne vaut un bon libéral pour être bouché des deux bouts quand il s’agit du bien du Québec, et, cette race il y en a en maudit, pensait Anatole.           

Pourtant, Gilles et Anatole finirent la soirée ensemble, paquetés tous les deux, ronds comme des œufs, se rappelant mutuellement la guerre de 39, le club de chasse et de pêche, et surtout, comment, lui, Gilles, avait décroché la permission pour les membres de son club de pêche de se rendre sur les bords du lac Monfatt tenter le poisson, même si ce lac était réservé habituellement aux boss de la Domtar et aux Fabi. Ils n’avaient pas obtenu accès à ce lac pour toute la population, mais à un petit groupe de privilégiés plus grand. À la fin de la soirée, Gilles et Anatole, malgré les différences politiques, étaient devenus de bons amis puisque Gilles avait bon cœur, même s’il n’avait pas de tête devant la politique…

Cette nuit-là, Anatole était si bourré qu’il coucha à la belle étoile. Quand il se réveilla, le lendemain matin, sur une galerie, un gars qu’il avait vu à l’hôtel, y travaillant probablement à temps partiel, essayait de lui faire les poches. Surpris dans son forfait, ce dernier se mit à crier :           
– Lève-toi, espèce de voyou!   Maudit pouilleux!        
Le voleur s’en alla, sans rien avoir pris alors qu’Anatole se demandait encore comment il avait pu échouer là.  

Anatole avait été averti qu’il fallait aller à la cabane de la vieille Éva qu’au moment où le drapeau était descendu. Aussi, prit-il toutes ses précautions avant de s’y rendre.          

La vieille Éva vivait ainsi, misérablement, exploitée par son amant, qui la battait parce qu’elle le trompait, sans comprendre qu’elle le faisait pour se tirer de la misère dans laquelle il la forçait de vivre, car il la battait aussi quand elle recevait son minable chèque de bien-être.          

Éva, qui ne comprenait pas les rages de son amant, pour lui calmer les nerfs, avait décidé, même si elle cherchait à s’attirer des mâles pour se faire un peu d’argent, de tirer sur les maraudeurs qui ne connaissaient pas son jeu du drapeau. Celui-ci indiquait si on pouvait y venir sans danger. C’était aussi un moyen d’éviter la raclée quand son amant jaloux se trouvait dans les parages.

Sa cabane était presque complètement occupée par toutes sortes de cochonneries, avec dans le coin, deux ou trois chiens en laisse, rendus fous d’agressivité par la faim, ainsi que quelques poules.    
Anatole fut le dernier à rendre visite à la vieille Éva.             
Quelques jours plus tôt, un journaliste avait entrepris une campagne dans un quotidien du coin afin de dénoncer l’état misérable de cette dame qui devait se contenter de 85 $ par mois de bien-être social, s’acheter des médicaments et payer à tempérament cette cabane. C’était sa première vraie demeure puisqu’elle avait été chassée de Weedon, Sherbrooke et plusieurs autres endroits au nom de la morale chrétienne qui, comme d’habitude, triomphait de la charité. On lui reprochait son sens du « oui, si tu payes ».        

Anatole ne fut pas tellement surpris du cas, sachant qu’au Québec, l’assistance sociale est pourrie et que les gens sont plus dévots que charitables.          

Évidemment, les gens tempêtaient, non pour secourir Éva — comme l’avait espéré le journaliste, un petit pédéraste de Sherbrooke qui en arrachait bien avec les petits gars de Scotstown qui lui faisaient des avances, mais l’humiliaient ensuite en l’envoyant promener pour sauver la réputation de la ville.                     

Les gens attestaient qu’Éva n’était pas de Scotstown, qu’on en ignorait même l’existence (ce qui pouvait être vrai) et qu’à Scotstown, on s’occupe de ses  « pauvres ».
 
Quelques jours avant, lors de la visite d’Anatole, Éva était surexcitée. Elle avait peur de perdre sa cabane. Où pouvait-elle aller puisque personne ne l’acceptait avec ses poules? Où? Puisqu’elle ne voulait pas vivre avec des gens qui la méprisent et l’exploitent toujours… Elle ne comprenait rien quant à se retrouver dans le journal, en grand déploiement, à la suite de la visite de deux jeunes, horrifiés de la situation, qui avaient promis de l’aider en lui apportant déjà des cadeaux, tout en refusant de coucher avec elle.      

Maintenant, c’était un autre étranger qui, cette fois, lui amenait à boire. Il avait appris, il ne savait trop où, son penchant pour l’alcool. C’est d’ailleurs ce qui lui fit manquer de paroles aux scouts d’East Angus. Le chef de la troupe, l’ayant aperçue saoule, avait décidé que la charité chrétienne s’éteignait à l’orée de la faiblesse humaine. Il pensait comme au temps où on lapidait les nymphomanes à cause des épouses jalouses qui ne savaient pas écarter les jambes quand c’était nécessaire pour retenir leur mari.       

La pauvre Éva, avant même qu’Anatole ait quitté la place, avait déjà perdu son assistance sociale, trouvée une pension encore plus faible pour les Indiennes et avait été chassée par la communauté de Scotstown qui n’avait pas digéré de perdre publiquement la face et passer pour une communauté qui ne s’occupe pas de ses pauvres.     

Éva était une étrangère, elle n’avait qu’à retourner d’où elle venait. Amen. Elle payait pour l’orgueil et l’étroitesse d’esprit de la communauté québécoise. L’espèce humaine est ainsi faite, elle préfère éliminer les éléments troubles, s’en prendre aux individus, plutôt que de prendre conscience de ses malaises sociaux et d’y remédier d’une façon humaine.

La morale l’emporte toujours sur l’humain, car elle est toujours très bornée. Elle est incapable de comprendre qu’un humain a ses faiblesses.   

Selon Anatole, Éva ne sentait peut-être pas bon, mais elle avait été plus agréable au lit que Simone qui, maigre comme un clou, avait de quoi vous écorcher le gland en passant, s’adonnant toujours à l’amour en refusant les plaisirs.

« Maudit cochon. T’es bien un homme. Tu ne penses qu’à ça. On voit bien que tu ne les portes pas ces petits- là, » criait Simone à chaque fois qu’elle faisait son devoir conjugal.         

Pauvre Anatole! Il a toujours cherché ces petits tétons, en suant de tout son plein, pour maintenir Simone en dessous : un viol à chaque fois.         

« La mère reçoit trop d’affection des petits, pensait Anatole, où elle se préoccupe trop à l’idée que l’amour est un acte bestial, rebutant.  Maudite religion qui a créé des frigidaires, des frustrées.»      

Éric avait bien ri d’entendre Anatole lui raconter combien il avait eu peur de se faire « picosser » la poche durant qu’il pompait la vieille et combien ce stimulus lui manqua par la suite avec Simone.  

« On devrait interdire à tout le monde de faire l’amour sous peine de prison ou d’être ridiculisé, disait Simone. Quand on le ferait, au moins, on saurait combien c’est un rituel sacré. Combien c’est important dans les communications. »

Simone avait probablement au lit les manies que lui prêtait Anatole. Petite, elle se lamentait toujours sur sa santé, et pourtant, elle ne cessait ni de s’agiter, ni de parler. Elle avait la « couenne » dure, malgré ses lamentations interminables. Issue d’un milieu fort puritain, elle en avait conservé toutes les traces névrotiques.

Dès son entrée dans la maison, on l’entendait se plaindre quoiqu’elle adore probablement sa misère, garante du salut qu’elle craignait perdre pour elle et ses enfants. Peu instruite, elle avait dû se démener pour obtenir autant d’attention que son frère. Sentimentale, elle s’attachait à tout le monde, de telle sorte qu’avec elle, tu avais toujours l’impression de vivre pour tout le monde. Mais, en réalité, elle n’avait de réelles préoccupations que pour ses connaissances.  

Simone était quand même heureuse et il fallait la voir ouvrir les ailes, lever le bec, quand un de ses petits était à l’honneur. Elle vivait à travers eux, ayant accepté depuis longtemps de se sacrifier, faute de n’avoir pu devenir la missionnaire qu’elle aurait voulu être et qui l’aurait expédiée plus vite au paradis. Comme tous ceux qui sont atteints de masochisme religieux, la vie n’avait de sens pour elle qu’en mourant en se croyant martyre, ce qu’elle recherchait inconsciemment.

Si, grâce à Paul et ses frères, Éric parvenait à arracher quelques compensations à la vie, Anatole le replongeait dans son passé orageux.   

Éric prenait plaisir à écouter tout le monde. Il se prit particulièrement d’amitié pour Elzéar, un vieux robineux, habitué à la taverne de Montréal pour mieux passer inaperçu. La lettre qu’Éric transcrivit pour lui, adressée à une amie, constitue son plus fidèle portrait.

– Je suis laid et vieux. Fuis de tous : probablement parce que je sens la pisse.
J’aimerais bien me débarrasser de cette odeur; mais je n’ai pas assez d’argent pour me nettoyer plus souvent. Ça ne paie pas gros une pension de vieillesse, surtout qu’à chaque fois qu’elle augmente, les prix ont sauté la clôture depuis longtemps.

Je ne sais pas si je ne devrais pas me tuer.   Ils nous ont toujours dit que c’était un péché, mais aujourd’hui pour que les grosses corporations payent moins d’impôts, l’état verra lui-même avec ses médecins à éliminer ceux qu’il jugera indigents. Je me demande bien pourquoi un riche peut décider de ma vie ou de ma mort, sans que je puisse aussi avoir mon mot à dire.                

C’est bien pour dire! Avant y prenait le bord de nos rivières pour construire leurs usines, nous nous empilions les uns sur les autres pour travailler pour eux, à petits salaires. Ils ont pris nos bois, y sont même allés jusqu’à nous laisser les trous et les souches, à nous laisser des rivières polluées, mais c’était pour qu’on travaille… pour eux… ils se gardaient nos plus beaux saumons. Maintenant, y sont prêts à nous tuer sous prétexte qu’on rapporte pas assez, bien au contraire, selon eux, on coûte même trop cher. Même que déjà trop ébranlés, ils nous font coucher sur les planchers ou dans les parcs, malgré notre âge. … Un homme saoul, c’est pu un homme parce qu’il ne paie plus. Pourquoi? Bon Dieu! Y étaient bien contents de nous employer quand on travaillait à 0.75 $ par semaine. C’est vrai qu’aujourd’hui un homme vaut moins qu’une piastre.          

Ah pis! Ça ne sert à rien de m’en faire, le Bon Dieu va y voir… Il faut dire que le vieux cibolle, il ne m’a pas manqué pour gagner son ciel.   À huit ans, papa crevait. Que j’ai pleuré! Surtout que j’avais peur de l’avoir tué, en ayant momentanément espéré sa mort une couple de semaines avant parce qu’il n’avait pas voulu m’amener vendre les vaches à Montréal.   Que j’ai pleuré à ce moment-là!   C’est comme quand ma chienne Princesse est morte. Maudite Princesse! Que t’étais belle! Pis Pitou, pis Kiki, pis Benji! Les animaux sont de meilleurs amis que les humains.         

Princesse, maudit! Je la vois encore avec son poil brun café et son nez dans les airs.   Ah! Que c’est dur de perdre tout ce qu’on aime!      

Madame Rosilda, ma belle Rosilda, venait de me laisser tomber, en allant mourir bêtement dans un accident! Qu’est-ce qu’elle avait à aller dans ce maudit engin et de se faire tuer? Je peux bien croire qu’à mon âge, je pourrais pu la serrer dans mes bras et essayer de la réchauffer un peu. Je suis condamné plutôt à me passer un poignet. Perdre sa petite femme, c’est dur en maudit!       

Je suis seul. Heureusement qu’il y a les pigeons, sinon même les animaux m’auraient abandonné puisque mes enfants ont trouvé moyen de me déposséder. J’aime bien ça quand les oiseaux me montent sur les épaules et me mangent dans la main alors que quelques jeunes crient : « Regardez, le vieux, il attire les pigeons! » Je me sens encore capable d’épater les jeunes et ça me permet d’oublier combien sont ternes les murs de mon dortoir, tout comme les journées sont plates. Lever à 6 h 30. Réveillé par une espèce de beuglement. Pas moyen de traîner, de rester quelques minutes de plus allongé, le déjeuner est à une heure fixe avec ou sans toi, il ne faut pas déranger ceux qui travaillent, dans leurs horaires    

Ce n’est pas permis à mes rhumatismes de m’empêcher de dormir. Aujourd’hui, c’est « au travail, y faut que ça marche ». Pis, c’est la rue… une autre journée à te demander quoi faire quand tu n’as plus d’argent, une autre journée à avoir de la peine à te réchauffer parce que tu ne peux plus aller trainer dans les magasins et tu passes des heures à avoir peur qu’il pleuve.        

Les femmes, ce n’est pas pareil, elles peuvent passer la journée à prier, ça les amuse, moi, ça m’ennuie. J’ai prié toute ma vie et ça n’a jamais été mieux. Le Bon Dieu doit vieillir lui aussi, il est rendu sourd. Peut-être que lui non plus, il ne peut pas endurer le bruit des autos ou de la machinerie?   Où peut-être trouve-t-il que les hommes avec leurs maudites bombes sont rendus trop fous pour qu’il s’en occupe?              

C’est plat! C’est toujours la même chose. Je peux pu faire de sports depuis longtemps, je ne peux même plus lire; à cause de mon lombago et mes cataractes; j’ai aussi peine à marcher. Qu’est-ce qu’il me reste à faire dans une journée? On ne m’a jamais appris à me servir de mes loisirs. Que faire à part de placoter avec Tancrède qui me radote toujours la même chose?   Vieillir… c’est cyniquement t’apercevoir que tu ne sais rien faire; c’est la guerre entre la mémoire, avec un goût de jeu, et un corps, un cerveau qui t’empêche de te sentir aussi gaillard qu’auparavant, qui te flanque en pleine face ton impuissance. La vieillesse, vieux, c’est comme la fin de ce texte : le désir d’en finir d’un coup faute d’avoir le vertige de tout recommencer comme avant….        


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