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La fin d’un État 6

février 7, 2021

La fin d’un État 6

C’était pour Paul, une nouvelle expérience qu’il goûtait étonné, mais ravi de découvrir autant de frénésie. Une expérience comme les autres, peut-être un peu plus agréable. Il y avait un quelque chose de féérique d’autant plus, qu’il n’avait aucun souvenir d’avoir ressenti quelque chose d’aussi agréable auparavant. Il sentait qu’Éric avait réussi à ressentir cette joie qui permet de communiquer à tout, de se fondre dans ses sentiments.       

Le lendemain, Éric eut peur que cette aventure modifie leur comportement. Cela ne marque-t-il pas l’étape d’une nouvelle perception? Une étape qui moule l’un à l’autre ou nous sépare définitivement.            

Paul a poursuivi sa vie comme si rien ne s’était passé. C’est d’ailleurs ce qui arrive à la majorité des garçons. Le sexe est une expérience parmi tant d’autres.


Personne ne sent le besoin de raconter ses aventures, car elles procurent beaucoup de plaisirs et une certaine fierté ou une honte totale à un certain âge. Seuls ceux que le scrupule a déformés croient nécessaire de s’en plaindre. Ils n’arrivent d’ailleurs pas à vivre leur sexualité de façon positive.       

Pourtant, il vieillissait rapidement de caractère probablement à cause de l’influence d’un groupe d’étudiants avec lequel il s’était lié d’amitié.    

Éric ne pouvait plus se passer de la présence de Paul. Dès le lundi matin, il s’impatientait. Il aurait voulu déjà atteindre le vendredi soir avant même que la première journée de la semaine ne se fût écoulée.   Éric écrivit parfois de longues lettres d’amour à Paul, mais elles finissaient toutes à la poubelle. Éric considérait que le choix de mots n’était jamais à la hauteur de sa passion pour Paul. Éric travaillait plus que jamais. Il se tuait au travail pour oublier le vide laissé par l’absence de Paul et le vertige que ranimait sa seule réminiscence. 

Certains jours, Éric se rendit à la cour d’école dans le but d’apercevoir Paul à travers le grillage ou une fenêtre. Peine perdue. L’absence de Paul était comme la nuit qui engouffre la forêt alors que la peur vous saisit de partout. Une espèce de vertige panique qui démasque d’un coup la platitude de vivre sans l’intensité d’un sourire ou d’un regard en flammes.     

Éric songea à remettre sa démission, tout vendre et s’enfuir avec Paul, mais il se ressaisit, persuadé que cela ne servirait à rien puisqu’il n’arriverait pas, sans la permission des deux parents, à franchir la frontière. Il se demandait aussi si cette passion est de l’amour ou l’appel de la chair. Cette passion n’est-elle pas les deux à la fois? Une même identité.         

   Un samedi, début de septembre, Paul ne se présenta pas. Éric s’impatientait, son cœur battait très fort. De temps en temps, les bruits déclenchaient en son bas-ventre une série de décharges électriques. Éric fumait sans arrêter. Il avait peur. Quelque chose était sûrement arrivé.   Il croyait que les jambes lui céderaient sous le poids ou que le cœur, crampé, cesserait de s’agiter. Il fit tout pour se calmer : se coucha, descendit à la taverne avaler une bière. Finalement, après avoir considéré toutes les possibilités, Éric téléphona chez Paul. Une voix de fillette se fit entendre. C’était probablement l’une des trois sœurs de Paul. Était-ce Pauline, Henriette ou Mariette?    Cela importait peu.      

— Paul? Il n’est pas ici. Il est en prison. Papa et maman sont allés le voir au poste quatre, mais ils ne peuvent rien pour lui. Il faudrait payer une caution de 2,000 $. Qui parle, s’il vous plaît?        

Éric raccrocha. Il était bouleversé.    Pourquoi le petit était-il en prison? « Il n’a jamais volé… Qu’importe | Il faut agir ». Éric passa à la banque et se dirigea au poste 4 où il paya le cautionnement à la surprise des parents et des policiers.
 
– C’est bien fini, pensa Éric. Il est bien évident que ses parents ne le laisseront plus me rencontrer. Peut-être poseront-ils une plainte à la police? Cinq ans de tôle, c’est long. Si seulement, c’était cinq ans avec lui         .

Danger pas danger, Éric devait tenter l’impossible, il ne pouvait souffrir l’absence de Paul. Égoïsme? Peut-être, mais c’était au moins sincère, tout comme il est vrai qu’il n’y a pas d’amour sans un certain nombrilisme mutuel.         

Paul s’assit près de lui dans l’auto alors que ses parents prirent un taxi payé par Éric. Éric n’osait plus parler. Il était trop en maudit pour ouvrir la bouche sans l’engueuler, mais il ne voulait pas piétiner sa liberté. Il doit y avoir une explication.

– C’est sa vie.         

Éric était résolu à oublier les 2,000 $, même s’il en coûtait autant pour sortir le petit de prison que l’un des comptables de Cotroni avait déboursé à un juge alcoolique pour s’échapper de prison.   Et, pire encore, un Nixon avec tous ces meurtres causés par la guerre.    
 
– Tu te demandes pourquoi j’ai « pété » les vitrines. 

Éric le regarda froidement. Paul n’était encore qu’un enfant, mais cette fois, il y avait quelque chose de nouveau dans ses yeux : le défi.           

– C’est à cause des Anglais!       

– Quoi?        

– Les Anglais et les immigrants. Il faut bien se protéger…    

Éric soupira. Ce n’était donc qu’une petite escapade politique. Probablement qu’il s’était fait laver le cerveau par ses copains. Ce ne pouvait pas être très sérieux.

– Qu’as-tu contre les Anglais? demanda Éric avec ironie.   

– Je n’ai rien contre les individus en soi, mais si ça continue Montréal perdra son statut de ville française. De plus, les francophones, même s’ils sont majoritaires, sont à peu près les moins bien payés au Canada. Ils sont des esclaves modernes qui ne doivent pas trop souffrir, mais se vendre à des étrangers pour survivre.

Éric eut un pincement au cœur en entendant le mot « étranger ». N’en était-il pas un? On méprise aussi les gais quand la majorité dans leur esprit d’hétéros pense qu’un gai ne peut être qu’un anormal, un dégénéré, tout comme les femmes ont été classées par Dieu lui-même comme un être inférieur, une servante pour l’époux.

Éric se trouvait bien normal. Il mettait temporairement ses aventures au compte de l’obligation sociale, c’est-à-dire jusqu’à ce que les gens réalisent que leur morale repose sur des faussetés pour ne pas dire des stupidités. Il se contenta de quelques hum… hum… Puis, enchaîna.           

– Il y a toujours eu des pauvres et des esclaves, non seulement au Québec, mais partout. On est bien ici et on ne le sait pas. Tu ne pourras jamais rien y changer, mon Paulo.     

Paul le regarda avec des yeux accusateurs. Il se détourna. Il était devenu blême à faire peur.          

– Pourrait-on aller prendre un coke avant d’entrer à la maison?    

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