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La fin d’un État 4

février 5, 2021

La fin d’un État 4

Paul s’embarqua dans un autobus, bondé de gens tumultueux qui en démarrant laissait derrière lui un immense nuage bleu, fort, sentant fortement l’huile.  

Éric se tenait tout contre Paul. Il s’amusait à se donner l’air d’un homme sérieux. Quand, s’en avertir, ni s’occuper de la foule intriguée, il se mit subitement à faire semblant de prier Paul, sans laisser échapper un mot, un genou à terre, les mains jointes et les lèvres en cul-de-poule.   Paul le regarda, surpris. Il lui sourit avant de regarder ailleurs. Aussitôt, Éric décida d’essayer de passer l’après-midi avec ce garçonnet qui semblait s’entêter à ne pas lui parler. Éric eut peur de l’indisposer, aussi se mit-il à agir comme si de rien n’était. Il se retrouva au parc Belmont. 

Paul regardait avidement tous les jeux, mais n’en essayait aucun. Éric y vit une occasion de se rapprocher du petit. Il l’invita à embarquer avec lui dans un train de montagnes russes, après s’être porté acquéreur d’une nouvelle passe qui donnait accès à tous les manèges, puis ils firent ensemble presque tous les jeux en silence. Éric offrait le nouveau manège d’un léger signe de tête.   Paul se précipitait à côté de lui, dans la ligne, riant sans cesse ou frissonnant dans les tunnels de la peur. Dans un des jeux, la cuvette, Éric eut peine à ne pas écraser son petit ami, probablement muet et dans cette position, il découvrit que ses cheveux avaient une odeur exquise, différente de tout ce qu’il avait senti jusqu’alors. L’après-midi fut si courte qu’Éric fut affreusement désappointé de voir le soleil commencer sa plongée rougeâtre.    

— Tu viens avec moi à la montagne? Demanda Éric.           

Paul acquiesça. Les deux se promenaient lentement quand soudain pour essayer de faire rire Paul, Éric se mit à prendre toutes sortes de postures, à inventer mille farces pour entendre et voir Paul étonné rire aux larmes. Jamais il n’avait été aussi fou de sa vie. Il monta dans un arbre et plus tard, au parc Lafontaine, il se jeta dans le petit étang. Il ne pouvait épuiser l’envoûtement de ce rire et la satisfaction de se sentir si jeune, hors de toutes contraintes et du temps. Il était léger et sans trop savoir pourquoi, il fixa un nouveau rendez-vous à Paul.   

— On se voit demain à la piscine. Je paye tout. À deux heures!    

Ce n’est que bien plus tard qu’Éric s’aperçut qu’il avait oublié de demander le nom du gamin. Quelle anxiété! Qu’arrivera-t-il s’il ne vient pas?          

Éric ravi entra à la maison. Après avoir pris un bon verre de vin, il écouta le disque du Petit Prince, d’Antoine de St-Exupéry, une œuvre grandiose, bourrée de réflexions sur l’amitié. « Deviendrais-je romantique? », se demanda Éric, qui écouta ensuite de la musique plutôt que de rencontrer un ministre avec lequel il avait rendez-vous.            

Éric se demanda au cours de ses réflexions pourquoi le petit avait refusé les bandes dessinées qu’il lui avait achetées. Pourtant, il avait adoré les pages qu’ils avaient regardées ensemble. Éric se surprit aussi d’essayer de rire comme le garçonnet. Il rêva toute la soirée que Paul était orphelin et qu’il le prenait sous sa protection. Il réaliserait tous ses caprices pour le plaisir de l’entendre rire ou admirer ses jeunes yeux moqueurs, plus vivants qu’une foule entière. Définitivement, Paul lui entrait dans la peau.    

Le lendemain, Éric hésita à se rendre à la piscine. Il trouvait déjà que le jeu avait assez duré.

– Je suis un homme, un adulte sérieux, moi, se disait-il, comme le vieux monsieur cramoisi dans le Petit Prince; mais la curiosité l’emporta, il fila à la piscine.

Au début, Éric fut irrité par le bruit, le cri de tous ces jeunes, nus, qui prenaient leur temps en se changeant. Éric pensait être arrivé trop tard. Il scruta du regard, attirant l’attention de quelques jeunes qui, pour se moquer de lui, mirent davantage leur appareil de jouissance en évidence, en écartant les jambes et s’avançant le bassin. Le cœur lui pompait et il sentit un frisson lui parcourir le corps.

– Je suis fou, se répéta-t-il. Il s’avança près de la piscine intérieure, le tumulte était pire que jamais, la piscine noire de têtes. Il regrettait déjà d’être venu quand il aperçut le petit, le corps tout blanc, dans son costume bleu-ciel, essayant de nager du mieux qu’il pouvait.        

Éric se jeta à l’eau, se faufila entre les jambes jusqu’au jeune qu’il souleva d’un coup par les chevilles. Paul, en refaisant surface, toussait d’avoir avalé tant d’eau alors qu’Éric blanchissait d’avoir fait une telle farce pour le surprendre.

Durant plus d’une heure, Éric profita de son savoir pour amuser Paul dans l’eau, en le poussant par les pieds alors que le petit faisait la planche, le trimbalant en le soutenant par les hanches. Éric était ravi de la douceur du petit sous ses mains. Il le faisait tourbillonner, dans des éclats de rire et de cris, qui le transportaient à nouveau hors du temps.         

Quelques minutes plus tard, toute une bande de jeunes l’entourait et, à leur tour, il les promenait dans l’eau sous le regard de Paul, fier d’avoir un ami aussi populaire. Vint le temps de s’essuyer et de quitter la piscine. Sans trop s’en apercevoir, Éric examinait, fasciné, le petit dans toute sa nudité. Il s’essuyait lentement et avec un peu d’embarras.  

— Comment t’appelles-tu?          

— Paul         

— Tu es très beau, tu sais.          

Le petit rougit. Il sourit, puis tourna de dos.      

Éric se surprit d’admirer le spectacle… Paul était vraiment très beau de partout.

— Si nous allions au restaurant?          

Paul accepta et Éric, au volant de sa voiture sport emprunta l’autoroute des Laurentides. S’apercevant de l’envoûtement de Paul, il précipita son bolide à folle allure avant de tourner sur une route secondaire où il céda le volant au gamin. Paul prit le volant avec l’allure d’un petit être qui vient d’entrer en possession du monde. Ils étaient si heureux tous les deux qu’ils ne revinrent qu’assez tard dans la soirée.           

— Où habites-tu?   

— Au 2240 Quesnel.        

Éric le déposa chez lui. C’était le samedi et l’ivresse de retrouver son enfance lui fit fixer à nouveau rendez-vous avec le petit. Le lendemain, ils se rendirent à la salle de billard.     

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