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Simoneau. Théâtre 9

janvier 12, 2021

Simoneau. Théâtre 9

Les puces 2

4— Int.   Maison. Cuisine-corridor — Matin   4


Philippe regrette d’avoir été aussi dur avec Gaston. Il essaie de se faire pardonner. Il se lève d’un coup et court après Gaston. Rien comme le jeu pour se faire pardonner. Philippe attrape Gaston, le chatouille et lui frappe doucement les fesses. Gaston crie comme si on le tuait, même si très visiblement, ils s’amusent tous les deux.

                                             GASTON

Lâche-moi! Lâche-moi! Je ne veux pas que tu me touches ! 
Si tu m’aimais vraiment tu m’aurais au moins embrassé pour ne souhaiter la bienvenue. Pour toi, je ne suis visiblement qu’un autre colocataire.
                                             PHILIPPE

J’étais occupé. J’ai aussi d’autres préoccupations. J’ai une cause, moi. Il faut savoir sacrifier le plaisir pour sa cause.

Gaston rit. Il se relève et il se promène dans le corridor. Il agite les bras comme s’il était une poule et avait des ailes. Il crie :

                                       GASTON
   Cose !    Cose! Quoik! Quoik !   Quoik !

Philippe est visiblement blessé. Personne ne peut et ne doit ridiculiser le courage de se battre pour son pays.

Quant à Gaston, il réagit comme si cette remarque l’humiliait encore plus, comme s’il prenait conscience qu’il est le deuxième dans le cerveau de Philippe.

Gaston se promène et frappe du pied dans les boîtes que Philippe a laissé dans le corridor. Il jette de petits objets par terre comme si la place n’était pas déjà assez sale.
       
                                        PHILIPPE

La cause, c’est la liberté, une vie agréable pour tous. Pas juste des besoins égoïstes. Si on l’emporte, il n’y aura plus de guerre nulle part… plus de misère pour les plus démunis. Ce n’est pas une farce… Ce n’est surtout pas risible. !

Philippe est sur le point d’éclater. Il suit Gaston, ramassant au fur et à mesure ce que Gaston jette par terre.

                                          PHILIPPE

Quand on est libre, on assume ses limites et ses responsabilités… On n’est pas seul sur terre…
                                  GASTON

Je vois ça… justement…    T’aurais au moins pu penser qu’on sera deux dans ce petit maudit appartement. Non seulement tu ne me fais aucun câlin en arrivant pour montrer que tu es heureux de vivre avec moi, mais tu prends tout l’espace. J’existe moi aussi.
                             
                                    PHILIPPE

Je n’ai apporté que le minimum vital. Ce n’est pas parce que je déménage souvent que je dois abandonner tout ce que j’ai. On a pris cet appartement parce que tu n’es pas assez riche pour m’aider à en prendre un plus grand. 

                                  GASTON

Minimum?   T’appelle ça un minimum, toi? On n’a même plus place pour aller chier… les toilettes sont envahies par tes lotions…

Gaston se promène dans le corridor, s’amusant à jeter d’autres boîtes par terre, après avoir regardé à l’intérieur. Gaston est visiblement en colère. Il s’avance devant un miroir qu’il fracasse d’un coup de pied.

                                   GASTON

   Les miroirs, c’est bourgeois. Ça me fait chier !

Philippe, retenant sa colère, se penche et ramasse quelques gros morceaux qu’il dépose dans une poubelle qu’il va chercher dans la cuisine.

                                PHILIPPE

Ce n’est pas la faute de mon miroir, si t’as encore l’air d’un itinérant et le comportement d’un adolescent frustré. Je comprends que tu aies de la misère à accepter ton image. Si t’avais été mon fils, je t’aurais appris à respecter les choses.

                                GASTON

T’es pas assez intelligent pour comprendre. T’es pas un anarchiste, toi, ça se voit! T’admire ta sainte face. Pas moi! Je ne suis pas un hostie de bourgeois.

Même si le miroir est en mille miettes, Gaston frappe dans les plus gros morceaux de verre qui sont encore debout contre le mur.

                                  GASTON

Je suis écœuré de votre hostie d’éducation. J’aurai l’air de que je voudrai, au moins, moi je suis libre. Je ne suis pas un esclave de.

                                 PHILIPPE

Pourquoi t’as des trous dans tes jeans, si ce n’est pas pour obéir à la mode ?

                                  Gaston

J’aurais pensé que toi au moins tu serais capable d’assumer ce que tu prétends être dans tes écrits. Mais t’es aussi sale que les autres qui se prennent pour des vedettes. Pour toi, que je t’aime, ce n’est qu’un jeu. 1984.  C’est notre réalité à nous les jeunes parce que les vieux bornés ont décidé de notre vie, ont fixé leurs règles, sans jamais nous consulter. La vie, c’est rien que de la merde! Les humains sont tous des maudits hypocrites.

Philippe s’approche de Gaston et tente de lui passer la main dans les cheveux pour le calmer un peu.


                                       PHILIPPE (tendrement)

On serait aussi bien de tout abdiquer, si la vie était comme tu dis. Si c’est vrai que tout le monde est pourri.

Gaston se tasse pour ne pas se laisser caresser la tête.

                                 GASTON

Ne me touche pas! Je ne suis pas ton fils. Il n’y a qu’un moyen de s’en sortir : sauver sa peau. Ne penser qu’à soi. Ce ne sera pas mieux demain, ce sera pire. La solidarité, ça n’existe que dans les livres. Les victoriennes sont au pouvoir et nous apprennent à s’entre-stooler. Le problème du Québec, c’est qu’il ne sait pas encore s’il est un gars ou une fille… mais il a bien l’air d’une fille, il aime se faire fourrer.

                                  PHILIPPE

T’as pas l’air de savoir ce que tu dis. T’es même vulgaire. Dire que j’ai laissé ma maison pour m’installer avec toi.


Gaston hausse les épaules. Il se promène de plus en plus vite. Il s’arrête quelques secondes devant les portes de chambres, cherchant visiblement quelque chose. Il s’arrête derrière Philippe qui ramasse maintenant les miettes de miroir dans un porte-poussière.

                                         GASTON

   Où vais-je m’installer ?
 
                                  PHILIPPE

Ce n’est pas si pire. Tu charries. Viens voir. Il y a moyen de s’arranger.   

Philippe et Gaston entreprennent la visite des lieux. Ils examinent tout, pièce par pièce, tout en demeurant dans le corridor. Ils constatent que cet appartement est finalement très petit pour deux locataires.

                               PHILIPPE
Il n’y a pas que les toilettes qui sont affreusement sales, il faudra tout laver avant de s’installer. La salle de bain était bourrée de puces. Je ne peux pas endurer une telle saleté. Je lave depuis ce matin très tôt. Je croyais que tu viendrais m’aider puisque tu vivras ici toi aussi.

                                GASTON

   Je ne t’ai pas obligé à vivre avec moi.   À part les puces, je peux tout endurer.

                                 PHILIPPE

   Je vais prendre la chambre la plus près de la cuisine. C’est la plus grande.
             
                                  GASTON

   Pourquoi aurais-tu la plus grande? C’est moi qui ai signé le bail.

                               PHILIPPE

Tu ne voulais pas que je signe. Tu voulais de nouvelles responsabilités. Vrai ou faux? Il me semble qu’en ayant le plus de meubles, c’est juste normal que j’aie la plus grande chambre.

                                   GASTON

   Justement! Moi, je ne suis rien…

                                     PHILIPPE

T’es malade! Tu sais très bien que je te considère comme un très bon poète, même si tu es très jeune.

                                    GASTON

Parce qu’étant très jeune, on a moins de talent. Évidemment, les vieux…

                                    PHILIPPE

On a plus vécu, donc, nos textes sont plus profonds.

                                    GASTON

Vous avez été tellement censurés que vous ne pouvez plus rien créer d’original. Vous êtes pris dans vos règles d’antan. Vous êtes prisonniers de votre maudite tradition. Le petit Jésus vous tient par les couilles. Non, ce serait trop agréable pour vous…

                                       PHILIPPE

Ne sois pas ridicule! Même si je te connais très peu, je trouve que ton manuscrit est très fort pour un gars de ton âge. Je n’ai pas d’intérêt à te mentir.
                                       GASTON

Ne perds pas ton temps. Je sais que tu me prends pour un nul.

                                        PHILIPPE

Pas du tout. Je t’ai laissé signer le bail pour que tu te sentes responsable. 
                                          GASTON

T’n’as pas signé le bail parce que tu veux pouvoir ficher le camp dès que je te casserai les pieds. Ça ne change rien dans ma vie. J’ai toujours été un rejet. Une fois de plus, je n’en mourrai pas. Mais, cette fois, c’est différent. Je t’aime, je t’adore. T’es mon héros.

                                                PHILIPPE
Ne me recommence pas ça. Ça été clair. Je suis à la branlette depuis dix ans parce qu’on ne peut plus faire confiance aux jeunes qui essaient de nous faire chanter dès qu’ils commencent à consommer de la drogue. Non seulement les jeunes coûtent une fortune à entretenir, mais dans dix ou vingt ans, ils nous feront encore chanter pour nous vider les poches grâce à un système mis en place par les autorités de concert avec la pègre qui arrive à faire croire que le plaisir blesse. Tant que le chantage sera un commerce lucratif, je préfère avoir confiance à mes doigts. Je peux endurer encore un peu à vivre ma solitude. Je me nourris d’esthétique. 

La beauté est devenue interdite. Je ne serais pas surpris que les fous du judiciaire deviennent plus malades que les SS. S’ils savaient qu’ils ne peuvent rien contre nous, ils nous crèveraient les yeux pour qu’on ne voie plus un petit gars. Ils ne comprennent pas qu’on peut jouir à contempler le Beau. 

T’es bien beau. T’es même mauditement de mon goût, mais je ne veux pas perdre le reste ma vie à moisir en prison parce que nos sociétés sont incapables d’évoluer.  

T’as même un autre avantage, t’es bourré de talent. Je suis certain que nous nous aiderons tous les deux à devenir de plus grands créateurs. 

Par contre, je suis avec toi pour la poésie et la poésie seulement. Mets-le-toi dans la tête.

                                        GASTON

Hypocrite! Tu sais que j’ai l’âge de consentement. Tu savais dès que l’on s’est vu que je suis gai. Je suis jeune, mais gai quand même. Ça ne commence pas à 16 ans. On est ce qu’on est bien avant.    


                                        PHILIPPE

Pense ce que tu veux. Pour moi, c’est comme ça. Même si je voyais un jeune crever sur le trottoir, je ne courrais pas le risque de l’aider, car on ne sait jamais quand et comment il s’y prendra pour nous ruiner comme leur apprend le système de débiles qui nous gouverne.

Psychose pas psychose, je préfère me masturber.

Mais, je n’ai jamais laissé tomber personne, surtout si elle a du talent. Comme toi! Tu manques un peu d’assurance, c’est bien normal à ton âge. Moi, je n’avais même pas encore soupçonné la vocation de poète en moi à 19 ans.

                                     GASTON
 
 Je n’ai pas 19 ans, j’en ai 15 comme Rimbaud.
 
                                   PHILIPPE

Raison de plus pour que je ne m’entiche pas de toi     Tu perds ton temps. Je me demande si on ne fait pas une erreur en s’installant ensemble. Il y a des gens comme ça. Ils peuvent être d’excellents amis, mais ils ne peuvent pas vivre une seconde sous le même toit sans se chamailler sans cesse. Les pareils s’éloignent.

De toute façon, nous sommes condamnés à la solidarité. Tu n’as pas les moyens financiers de vivre sans moi et si tu laisses l’appartement je suis pris à payer la location durant les prochains mois, car je devrai assumer ce coût même si tu as signé le bail. Je suis le seul à voir l’argent pour le payer. Tu le sais comme moi. Donc, en attendant, Rimbaud va venir m’aider à la cuisine. On a un maudit problème. Nous avons trois fois trop de meubles. C’est trop petit ici.  

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