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Death’s City

décembre 31, 2020

Death city 6

Par ailleurs, Claude était fatigant avec sa vantardise comme s’il avait besoin de se faire rassurer sur sa sécurité ou ses possibilités psychologiques. À l’entendre, il aurait pu à lui seul faire trembler l’Empire britannique.

Cette estime de lui-même, ce narcissisme, n’était certes pas étranger à sa paranoïa. Il avait si peu confiance en lui qu’il devait se vanter pour ne pas se détester et oublier sa soif d’autodestruction. Après un flot de paroles commençaient automatiquement ses troubles de conscience, pour savoir s’il n’avait pas trop parlé, si son interlocuteur n’était pas un mouchard.  

Ne sachant pas ce que c’était « trop parler », ces moments devenaient de véritables tortures presque impossibles à surmonter et qui en l’étant ne pouvaient faire autrement que de le gonfler encore plus d’orgueil.

Il soupçonnait tout le monde comme s’il avait été un officier maquisard, trempé dans de grands secrets. Pourtant, il n’était qu’un beau parleur, presque intérieurement et intellectuellement vide, ce qui amenait plusieurs à ne plus s’intéresser à lui après quelques discussions.           

Ce vingt-deuxième dimanche se passa sans grand intérêt. Maurice et André s’étaient couchés tout l’après-midi alors que Claude  et Daniel avaient discuté de la Bible. André soutenait la bonté de Dieu alors que Daniel essayait de lui faire comprendre que la religion sert à exploiter les peuples et maintenir les tyrans au pouvoir, grâce à la psychologie de la culpabilité et au masochisme de l’aliénation qu’elle engendre.    

Le lundi matin, Daniel était malade. Il crachait le sang et s’évanouissait souvent. C’était une suite logique de l’état pitoyable dans lequel il travaillait. Trop de poussière.

Maurice prit le risque d’un retard et s’arrêta éponger le front du malade jusqu’à ce qu’un médecin arrive juste assez vite pour constater le décès.          

À son arrivée à la cuisine, le chef de département fit demander Maurice. Furieux, celui-ci lui annonça qu’il passerait les prochains mois en réclusion, c’est-à-dire dans une cellule, sans autre accessoire que le lit.   

— We are not here for nursing but for working and a pig like you …         

Même s’il était déjà acquis que bientôt il aurait sa vengeance, étant tombé dans l’oeil du gouverneur de la prison, Maurice ne put tolérer cette nouvelle balafre à sa dignité humaine. Il saisit un couteau et transperça son adversaire qui s’effondra, grimaçant, devant lui.

Un bruit sourd retentit. Maurice sentit une vive douleur à la nuque. L’image de sa famille lui traversa l’esprit et il s’écroula sur le plancher alors qu’un sergent clamait : 

— Too bad!  We won’t have a show tomorrow!

La nouvelle fit le tour du camp et à travers les murmures, on pouvait savoir que la révolte était proche, qu’elle s’organisait patiemment et qu’elle éclairait comme une bombe. Tout y passerait. La vengeance aurait de mesure que l’humiliation subite.

Les deux morts précipités firent sur la santé mentale d’André l’effet d’un véritable coup de massue.

Il commença à se terrer dans la lecture de la Bible. Il craignait de plus en plus la vengeance de Dieu dans les signes extérieurs alors qu’en temps normal il aurait imputé ça au hasard.      

Persuadé que Dieu le pourchassait parce qu’il était français, il commença à apprendre l’anglais avec acharnement.         

Un dimanche midi, il se leva et commença son sermon :     

-Maudits Français! Race de putains! Crevez pour que s’achève la malédiction du Seigneur. Le Seigneur est bon. C’est vous, charognards, qui avec vos Rimbaud, Verlaine, Simoneau, sèment le mal que Dieu doit extirper par le feu et le sang. Repentez-vous!

Avec la verve qu’il y mettait, André fut conduit en cellule : les Anglais croyaient y avoir entendu une exhortation à la rébellion. Les gardes le laissèrent alors dans les couloirs où résonnait :        

— Vous pouvez m’enfermer, me tuer, je ne cesserai pas de prêcher la parole de Dieu. Je suis la vie, la vérité, le pénis gonflé de l’univers…      

Le lendemain, André fut exécuté devant ses compatriotes. 

Claude retourna complètement découragé à sa chambre.

Pourtant, il fut le seul à voir la rébellion et l’écrasement de Dead City. Cela survint plus vite qu’il l’avait prévu, mais quand il eut perdu espoir, bien après avoir accepté sa propre mort comme prix à payer pour vivre « la liberté »       .

Prison de Bordeaux,

 juin 1975.

14 Août 2008                            Bonne et  heureuse année 2021

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