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Xénéphon 2

décembre 17, 2020

Xénéphon 2

Il retourna rue Principale, où il apprit que son travail avait échoué à cause des normes : 22-63, article 4. Il s’est présenté deux jours plus tard devant le comité politique et religieux des Vaches unies… du VU comme on dit.         

— Mesdames!         

Les Indes dansent dans l’espace sur le fil tendu de vos nerfs étirés. De cette tire Ste-Catherine, occupons le plancher (d’où naquit l’expression le plancher des vaches)… blablabla!…                       

Xénéphon parlait. Les vaches dormaient.        

Vexé, Xénéphon décida de créer des ligues de citoyens pour contester le gouvernement et les prêtres. Il procéda par animation. Quelques semaines plus tard, un comité était en place et l’idée faisait son chemin. Xénéphon était fier. Il avait maintenant un but dans la vie. Il se voyait déjà dans tous les livres d’histoire.

— La brave vache Xénéphon, grâce à son esprit d’avant-garde, a réussi à recycler la profession religio vachiste dans le monde industriel, peut-on lire sur l’encyclopédie Wikipédia, section histoire.          

Mais chaque jour, Xénéphon s’enfonçait dans d’autres prisons plus vastes. Avant de poser un geste, il devait chaque fois s’informer auprès de ses comparses afin d’obtenir leur permission. La démocratie est une démarche très lente, car trop pesante…    

Les chaînes étaient plus solides dans cet organisme que dans les rues de Bombay. Les esprits y étaient plus étroits, certains auteurs de l’AAACE probablement… ils avaient, semble-t-il, emprunté l’épaisseur des corps indiens qu’on doit incinérer pour ne pas précipiter la décomposition des autres.    

Xénéphon était malheureux dans ce monde d’esprits trop sains. Il était prisonnier, mais il devait poursuivre son travail à cause d’un sentiment inconnu des autres vaches : le goût et le plaisir de jouir.           

Xénéphon écrivit toute une bibliothèque. Ce fut la première bibliothèque nationale des Indes. Il démissionna ensuite et il s’enfuit à Singapour vivre quelques heures mémorables.    

Évidemment, pour une vache, Singapour n’a pas le même cachet que pour un américain. L’américain s’est installé partout des comptoirs où l’on vend des hot dog et de la gomme.  Malheureusement, le commerce n’est pas trop bon puisque les jeunes touristes, de plus en plus ingénieux, achètent des gommes et ils s’en servent ensuite pour voler les hot dog, en les collant sous leur manteau.

Un touriste se contente facilement de ces hot dog, mais Xénéphon était plus capricieuse. Il rêvait de la découverte d’un beau petit bœuf à la peau blanche,  tirant sur le brun, avec des yeux bleus. Des yeux romantiques qui semblent regarder partout et nulle part en même temps.           

Xénéphon se répétait d’ailleurs un poème qu’il s’était composé :  

                   Tes yeux s’enfoncent dans ton ventre       
                    ils scrutent ton ventre comme un lac        
                    et refusent la porte du soleil.           

                     Ils ignorent ma présence à leur porche   
                     puisqu’ils me regardent sans me voir      
                     aussi, vais-je m’enfoncer en eux…           

À Singapour, tout était mauve ou Xénéphon commençait de souffrir de daltonisme. Les chiens n’aboyaient pas à la lune, mais aux passants. Ils n’aboyaient pas pour faire peur aux enfants ou se défendre des adultes, ils jappaient en sifflant pour avoir un bout de viande à sucer.   

Ces chiens rêvaient au Vietnam où chaque jour se perdent dans la décomposition les corps de milliers de soldats tués et abandonnés sur les champs de bataille. Ils avaient si faim qu’ils se seraient même contentés d’un Biafrais.

C’étaient des chiens contre nature, maîtrisant très mal leurs instincts de travestis. C’étaient des chiens hyènes. Un de ceux-ci passa d’ailleurs deux jours pendu à la queue de Xénéphon se nourrissant davantage de la phrase qu’il avait dans la tête que de sa queue:  

— Enfin! J’en ai plein la gueule!

Xénéphon s’était promené la queue raide durant deux jours, le chien pendu à cette noble partie comme un pantalon givré sur une corde à linge québécoise. Personne ne l’avait remarqué.   

Xénéphon se foutait aussi des chiens. Dans la maison, les enfants offraient aux rats leurs os rachitiques. Ce n’était pas le rite d’un culte, mais le prix de la civilisation.

La belle Xénéphon aurait voulu un cœur en auberge de jeunesse à la dimension de l’humanité. Chaque ventricule métamorphosé en fournaise au-dessous des continents réchaufferait ceux qui ont froid en Amérique ou ailleurs. Sa douce chaleur fondrait les gants de givre collés aux os des enfants grelottants, remplaçant sur eux la peau et la chair. Ainsi, de son désir, des enfants se trouveraient baignés dans un immense océan d’eau tiède… et dans l’autre ventricule s’agiterait pour eux une forêt où les bouleaux, les érables, les sapins se mêleraient aux forêts brésiliennes. Les animaux cesseraient leur guerre pour la survie et avec ruse pour se faire flatter ramperaient lécher les pieds des gamins. Forêt musicale !  Ces rires seraient si doux que les tempêtes n’oseraient plus franchir ce lieu sacré.            

Malheureusement, Singapour n’était pas son cœur. Comme au pied de toutes grandes villes, la mer s’était formée de pleurs des hommes qui, comme les serpents, muent l’écorce de leur enfance. Les habitants avaient emprunté le langage de la civilisation occidentale, même si des îlots orientaux flottaient ci et là dans ces masses élancées de pierres. À Singapour, comme ailleurs, déjà, les enfants devaient sur le bord des trottoirs s’user les mains à des outils, symbole de l’esclavage. Et sous des cheveux noirs s’évaporait le pays des merveilles. La faim dévorait la fondation des châteaux chimériques et le rêve se mutait en réalité rachitique.          

Le pauvre Xénéphon (à remarquer son androgenèse)  avait pourtant fui Bombay pour découvrir ailleurs un pays où les adultes auraient des âmes d’enfant, où les hommes fraterniseraient au-delà des tabous et des préjugés, où l’essentiel serait d’être artisan de poésie, de musique et de peinture… un pays où la connaissance de l’homme permettrait de communiquer par les sourires et les couleurs. Mais ce monde parfait n’était que dans son cœur.         

À la recherche de ce paradis, Xénéphon s’engagea sur le chemin de l’Himalaya. Elle se reposa sur une moraine aux flancs du Pinacle. Et quelques jours plus tard, la pauvre Xénéphon était emportée par la mort dans la déception la plus absolue. Son sang dans une alchimie vertigineuse devenait une immense terra où s’installait comme des gitans un groupe d’Initiés.         

Xénéphon n’était pas perdu. Devant la mort, il est possible de découvrir bien des choses, même la vérité.           


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