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Un sourire venu d’enfer 11

octobre 28, 2020

Autobiographie approximative

Page 75 à 85

Au début, la crise d’octobre était prise à la légère.

Un soir, au souper, après le kidnapping de Laporte, le président du journal me demanda si à mon avis la situation paraissait assez sérieuse pour justifier l’intervention de l’armée. « Ça n’y changerait rien. », avais-je dit.

Peu de temps après, le président s’amusait de mon silence quand les soldats mitraillette au poing venaient dîner au même restaurant que nous. S’il avait su que je participais à une résistance pacifique, il m’aurait sûrement trouvé moins docile.

Tous ceux qui me connaissaient me savaient inconditionnellement pour la non- violence quoique d’accord avec les buts du FLQ comme des milliers de Québécois. J’avais la certitude que cette crise était l’aboutissement d’une profonde injustice fédéraste. J’approuvais le FLQ et c’était l’image que je voulais que l’on retienne de moi, malgré ma peur panique.

Il était normal que des gens un peu plus conscients prennent des moyens pour faire peur, faire réfléchir, équilibrer la peur qu’entretenaient les libéraux contre l’indépendance du Québec. Il fallait surtout faire sortir la vérité. Il était impossible de toujours tricher un peuple, sans que personne ne s’en aperçoive.

Aussi, à une soirée de poésie, j’ai récité des poèmes virulents contre les juges qui avaient fait enfermer certains prétendus chefs du FLQ. C’était l’époque du procès de Michel Chartrand. Je suis devenu membre du Comité des prisonniers politiques.

J’avais parfois l’impression de comprendre les messages felquistes publiés dans les journaux engagés et je croyais que l’on avait été consultés comme dans les films de Costa Gavras sur le sort de Pierre Laporte. Je me prenais de plus en plus au sérieux.

J’ai appris la mort de Pierre Laporte à la radio alors que je me promenais avec Réginald. J’étais complètement démoralisé. Comment avait-on pu assassiner un humain? Jusqu’où devais-je en porter la responsabilité? Est-ce que mon emballement aurait pu me rendre assez fou pour accepter la mort d’un être humain? Malgré ma fureur révolutionnaire, je demeurais un parfait petit chrétien contre toute forme d’assassinat.

Mes convictions profondes en prenaient une claque. Je me sentais responsable, même si je n’avais rien eu à dire. J’ai toujours été contre toute forme de peine de mort, à moins que ce soit pour défendre sa propre vie. Que valait mon opinion

puisque je ne connaissais aucun felquiste, même si je pensais que Gouin et ses amis pouvaient en avoir été? Plus je réfléchissais, plus il me semblait impossible que le FLQ ait fait le coup. J’ai commencé à soupçonner la CIA.

J’ai assez pris mon rôle au sérieux pour en devenir prisonnier.

J’ai inconsciemment modifié mon langage et développé l’image du vrai terroriste. De fait, je me croyais totalement l’un des leurs. J’étais fier de me prendre pour un felquiste, même si cela n’avait de réalité que dans ma tête et peut-être dans celle de la police qui me talonnait de plus en plus.

Plus j’étais fier de moi, plus j’étais paranoïaque. J’étais divisé intérieurement.

Guilbert prétendait que j’étais mêlé à ces évènements puisque selon lui dans le communiqué original du FLQ, on retrouvait une erreur de vocabulaire, soit Domptar au lieu de Domtar, erreur que j’étais le seul journaliste à produire en série. Le pire, au début des événements, comme convenu, j’avais fait parvenir un document sur la Domtar à Pierre Vallières. J’ai commencé à croire qu’on avait intercepté ma lettre d’où la mise en scène de la salle de rédaction.

De plus, un camarade de travail, le très bon journaliste Yvon Rousseau qui s’occupait de la police pour le journal me fit part à deux reprises de l’intention de la police de perquisitionner chez moi. La police lui aurait demandé si je pouvais vraiment être felquiste, ce à quoi il aurait répondu : « C’est impossible. Il ne peut même pas voir un blessé grave ou un mort sans s’évanouir. » Ce qui était presque vrai.

J’étais fier de moi. Je n’étais plus seulement le peureux, le niaiseux que j’avais toujours été. Je vivais une noble mission. Sans nécessairement me prendre pour un autre, ma paranoïa explosait de partout. J’avais peur, mais la révolution devenait ma raison de vivre. La révolution était plus forte que la peur. Je me battais pour le bien du peuple.

Une fin de semaine, je devais rencontrer un ami à Montréal. Je lui avais écrit auparavant que j’avais trouvé du « bon stock, pas cher » et que je lui en apporterais. J’ai ensuite pris conscience du danger, car si la GRC ouvrait parfois le courrier, on se ferait remarquer. J’avais alors une maudite peur que l’on croie que je le faisais exprès pour nous mettre dans le trouble. Autant je pouvais avoir peur quand j’y pensais, autant je me foutais de tout, quand je n’y réfléchissais pas.

Est-ce que la peur est un sentiment que l’on peut cultiver, nourrir en nous? Si j’avais peur du FLQ parce que j’avais peur d’être un imposteur, la police m’effrayait encore plus, car ils ont le pouvoir des médias pour faire croire ce qu’ils veulent. On parlait de personnes mystérieusement disparues et je croyais un peu dans ces histoires, car si elles se vivent ailleurs pourquoi ne seraient- elles pas vraies au Québec ?

J’étais à mes yeux un vrai révolutionnaire, même si je remettais en question la violence. La répression de la révolution crée souvent plus de morts que la révolution elle-même.

Je me souviens de m’être senti suivi par la police tout au long du voyage à Montréal. L’un des bonshommes, assis derrière moi dans l’autobus, dit clairement « s’ils sont tous comme lui, on n’est pas sorti du bois. » Non seulement je me suis senti visé, mais je dus par la suite les semer dans le métro, car ils continuaient de me suivre. Ma paranoïa était peut-être un peu fondée.

À ce moment, j’avais aussi peur du FLQ que de la police, car je croyais que les felquistes ne me pardonneraient pas de m’afficher FLQ alors que je n’y connaissais rien. Ma peur était stupide, car en fait je m’étais radicalisé pour essayer d’empêcher qu’il se passe au Québec ce qui se passait en Amérique latine. Si on peut tuer le président d’un pays, on peut tuer n’importe qui. Mais, au moins, si tu es journaliste, on peut craindre que le vrai visage de la répression soit connu plus vite d’où hésiterait-on un peu plus.

Si le journal avait permis aux policiers de me tendre un piège, c’est que l’on me soupçonnait.

J’étais parti à Montréal avec la peur de me faire exécuter parce que je jouais un jeu dangereux qui ne m’appartenait pas. J’avais décidé de faire face à mon destin et de tout simplement m’expliquer. On me croirait ou pas. J’étais un révolutionnaire sincère, malgré la peur que je dissimulais très bien.

Avec le recul, je me demande si ces peurs n’étaient pas des produits momentanés dus à ma consommation de marijuana. « Il est évident que les felquistes savent, eux, que je ne suis pas un felquiste », me disais-je. J’étais assez fou pour croire que je puisse être liquidé à cause de cette tromperie si je n’arrivais pas à m’expliquer.

Quand je me suis senti suivi, mon amour pour ce copain fut si vif qu’une seule idée m’obsédait : je devais les semer.

Ma peur fut encore pire quand j’ai été intercepté par deux autres policiers à l’entrée du métro. Ceux-ci ont exigé que je m’identifie et que je justifie mon voyage à Montréal. « Je viens faire la tournée des grands-ducs. », fut ma raison. Ils m’ont aussitôt laissé partir.

J’ai emprunté mille et un moyens pour m’assurer que je n’étais plus suivi par les deux hommes de l’autobus avant de me rendre chez mon camarade. J’ai eu si peur, j’étais si nerveux, qu’à mon arrivée chez mon ami, j’ai fondu en larmes. Cependant, après un bon joint, quand la musique remplaça les doutes, ce fut un

des plus beaux voyages de mon existence. Je revenais vite le bouffon que je m’étais efforcé d’être depuis que je prenais de la marijuana.

La paranoïa est une drôle de bibitte. Elle repose beaucoup sur la mésestime de soi. Je vivais cette réalité probablement à cause du fait que dès mon enfance, ayant été surprotégé je me sentais faiblard et ainsi parfois mon environnement me rendait peureux. J’étais surprotégé par ma mère à cause de mon état physique et je me créais facilement un monde. C’est ainsi qu’en entendant parler des écrits d’Allô Police et autres, je m’étais créé une peur affreuse des gais alors que j’aurais bien voulu être caressé par eux, ce qui retarda probablement ma prise de conscience quant à ma véritable orientation sexuelle.

En ce sens, je crois que les méfaits psychologiques d’une aventure sexuelle quand tu es jeune viennent plutôt de la peur et du mépris que la société fait naître autour de la sexualité. Ainsi, les féminounes remplacent les curés.

La prison n’avait rien fait pour diminuer mes appréhensions. La peur est cumulative. Comment vivre selon ta nature si tout condamne tes goûts les plus fondamentaux? Dans le temps, l’idée d’orientation sexuelle n’existait pas encore. On croyait les stupidités religieuses quant à la sexualité.

Mon engagement politique était-il un moyen de me revaloriser, de me déculpabiliser d’aimer les petits gars ?

J’ai vite cru que Laporte avait été assassiné par la CIA ou la GRC, son alliée. Pourquoi tuer un Québécois plutôt qu’un Anglais? N’est-ce pas un bon moyen pour tuer à jamais le FLQ dont la popularité grandissait à toute vitesse? Pourquoi une cellule avec un nom de régiment militaire plutôt qu’un nom de patriote? Qui d’autre que la police, pour réaliser les menaces de Trudeau, pouvait avoir déposé une bombe sous une salle de danse à Granby? Pourquoi le FLQ se serait-il privé de son meilleur atout : avoir un otage? Que Laporte ait été ou non un salaud n’avait rien à faire dans son droit de vivre. Quel Québécois ne connaît pas l’aversion de son peuple vis-à-vis la violence?

Aujourd’hui, j’ajouterais : pourquoi comme dans le cas d’Aldo Moro, ces évènements surviennent-ils juste avant les élections? Ces gestes rendent la population encore plus conservatrice. Elle opte vite pour la droite politique. Une chose est certaine Jean Drapeau profita de la crise pour obtenir un vote plus à droite. Au Québec, il suffit qu’il y ait de la violence pour que la majorité se tourne en faveur de l’autorité. On a été élevé ainsi.

Craignant que la CIA soit impliquée, je me suis mis à avoir peur que l’armée américaine soit dans le coup. À force d’y penser, il me vint à l’idée que l’armée américaine se sert parfois de télépathie pour communiquer. Je ne voulais pas les aider, comme si cela avait été possible. Aussi, ai-je commencé, le soir, à

m’empêcher de dormir et de réfléchir… au cas où. Quelle stupidité! Dans ma douce folie, il y avait deux mondes : les bons felquistes et les mauvais policiers.

Pour rendre la chose encore un peu plus bête, le frère du ministre Georges Vaillancourt questionnait ma mère pour savoir où j’étais le soir de la mort de Laporte. Étant de plus en plus fanatique, ma mère me croyait possiblement impliqué.

Ces peurs n’existaient pas toujours. C’étaient des peurs itinérantes. Elles m’habitaient de temps en temps, mais prenaient alors un espace considérable.

Aussi, pris entre ces deux peurs je partais parfois pour la gloire. Il arrivait souvent quand je fumais du pot un peu fort de croire, dès les premières réactions, que je venais de prendre du poison. La peur me prenait de plus belle en songeant que je mourrais sans avoir de réels reproches à me formuler; mais le plaisir revenait avec l’apparition de la musique.

J’avais tellement peur de vendre le FLQ sans le savoir (ce qui était complètement impossible puisque je ne connaissais rien du FLQ) que  j’acceptais de mourir pour ne pas lui nuire. En réalité, j’aurais été plus brave si j’avais été un vrai felquiste, je n’aurais pas eu ces doutes idiots.

Pour qu’un non- violent intransigeant en vienne à accepter la violence comme seul moyen de rétablir la justice, il faut que les coups de cochon et l’anti démocratie fussent évidents. Le fédéralisme est un mensonge perpétuel au Québec. C’est normal, car on ne veut pas perdre la vache à lait qu’est le Québec au sein du Canada.

Je me suis tellement pris pour un révolutionnaire, que j’en suis venu à prendre tout le monde pour des policiers. Je n’avais pas l’étoffe d’un terroriste. Je doutais parfois de mes meilleurs amis et même ma famille n’y échappait pas. Je croyais sans cesse être assassiné ou parfois je pensais que je devrais me suicider pour ne pas aider les forces de l’ordre, l’ordre de ceux qui nous exploitent. Cela devait déprendre de la sorte de pot que je consommais. Une chose est certaine la musique rendait les voyages très agréables et le sexe encore plus.

Je vivais parfois un vrai calvaire intérieur. Je prenais conscience que j’étais très insécurisé, fruit de la chicane permanente entre mon éducation et la vraie vie. Mes valeurs et celles de la société. Ça ne paraissait pas, car, j’étais tout autant brave que paranoïaque quand il s’agissait de défendre les intérêts de la région.

Je croyais dans ma mission. Je voulais aider les pauvres de la région à se sortir de la misère. J’étais prêt à mourir pour améliorer la situation des miens.

J’étais heureux seulement quand je me sentais en amour et en lutte pour un autre petit gars, devenu le symbole de mon engagement. Ça n’avait aucune signification dans la réalité et je le savais. Le petit gars était seulement la raison

de ne pas obéir aux règles d’une société que je percevais comme de plus en plus pourrie. Ma pédérastie était ma force, celle de l’Amour.

19

Mon amourajoie (pédérastie)

C’est probablement parce que durant toute mon enfance je voulais devenir un saint. L’amour est le centre de l’enseignement chrétien, le summum de cette religion. Pourtant, dans la même phrase on interdit les gestes sexuels quand on parle d’amour. On les proclame péchés.

Enfant, on est déjà divisé intérieurement, car si on se livre à ses instincts naturels on est classé comme des pervers, des cochons. On n’a pas besoin que le discours s’adresse à nous, en particulier, on sent ce que les gens pensent de nos pareils pour nous juger. On applique ces réflexions à notre petite personne. C’est ainsi que la morale sexuelle québécoise est responsable du suicide de tous ces jeunes qui n’arrivent pas à accepter de se découvrir gais. La morale sexuelle actuelle porte la mort de tous ces jeunes, car elle l’a provoquée. S’il y a des sévices dans une relation sexuelle pédéraste, c’est que cette morale vient démolir le plaisir pour en faire un crime. Et quand tu es jeune, tu ne peux pas répondre à la question : pourquoi est-ce mal ? D’ailleurs, aucun adulte ne pourrait apporter une réponse intelligente à cette question, car il y a des siècles que la répression sexuelle existe.

En réalité, mon amourajoie était bien plus souvent faite de désirs que de passage à l’acte, même si pour les autres, mes aventures pouvaient paraître très nombreuses. Malheureusement, il s’agissait plus d’aventures que d’un amour continu partagé. C’est normal puisque les relations adulte-ado sont toujours vues comme anormales. Une situation définit par la peur du sexe entretenue par les religions et aujourd’hui les féminounes. La pédérastie transperce peu souvent le temps et s’identifie davantage à un épisode de découverte de son identité sexuelle.

Il y a dans l’amourajoie une complicité intergénérationnelle qui vaut toutes les éternités de contemplation religieuse. Être en amour avec l’amour, nous permet de vivre comme sur un nuage, avec l’impression d’être branché directement à Dieu. Dieu dans le sens de plaisir intérieur si englobant que cette énergie transcende tous les moindres problèmes. Une sorte d’euphorie tranquille aussi enveloppante qu’un bon bon verre de vin.

Sans le savoir, je me libérais de plus en plus de ma culpabilité religieuse d’enfance. Plus je me déculpabilisais, plus je m’affirmais et plus j’étais heureux.

Si tout allait mal dans la région, heureusement pour moi c’était le contraire. Un événement était venu rétablir l’équilibre.

Un soir près d’une auto accidentée, près de chez moi, un jeune garçon examinait les dommages. Sa beauté était très grande. Je l’ai invité chez moi, malgré les dangers.

Il s’appelait Gaétan comme mon colocataire.  Il avait 16 ans. Je trouvais ça drôle, car je vivais alors chez un autre Gaétan.

Il prit une bière en me racontant comment il se protégeait des fifis avec l’arme qu’il dissimulait dans sa poche. J’avais fait exactement la même chose durant des années quand j’étais adolescent et que je faisais de l’auto-stop. Sa beauté m’attirait trop pour ne rien risquer. Je m’avançai, je le complimentai sur sa beauté et sa jeunesse, et lentement, mais sûrement, j’étendis les doigts sur son pantalon.

Sans surprise, j’ai constaté qu’il était bandé comme un bœuf ou un cheval (à votre goût) et avec plus de consternation, j’ai vite pu visualiser une queue beaucoup plus longue et grosse que la mienne, s’il vous plaît. On n’a pu les garçons de 16 ans qu’on avait. Non seulement ils sont plus émancipés qu’on l’était, mais ils sont aussi plus développés. On pourra jamais  me faire croire   que ça ressemble à de la pédophilie, car non seulement chacun est consentant, mais chacun en jouit. Il savait ce qu’il voulait et il avait les instruments pour tracer son chemin…

Fort de cet exploit, la chasse fut ouverte avec frénésie. Chez les amourajeux comme les gais, la chasse ou la cruise est un instant privilégié. L’excitation de l’incertitude « titille » autant que le partage concrétisé. Elle te vire l’âme à l’envers. La seconde du oui mutuel ou du dur rejet humiliant est attendue comme le bruit de la foudre après un éclair.

Un jour, dans un restaurant, j’ai fait la connaissance d’un petit rouquin qui, pour quelques faveurs, me laissa boire à sa fontaine de jouvence. Un éveil à la vie et à la joie. Tant pis pour les gens scrupuleux qui n’auront jamais connu l’arrivée au paradis… Avec lui, je retrouvais la paix et le bonheur. J’étais pour lui toute tendresse. Éric avait un petit zizi juste assez costaud pour répondre à mes rêves.

Éric m’amena quelques-uns de ses petits copains à un tel point que ceux qui me connaissaient parlaient de fan-club. On disait alors que l’amour est plus fort que la police et la peur. Chose certaine, ce peu de félicité m’amena à vouloir à nouveau faire face à tous les dangers.

Les petits m’aimaient certainement moins que les avantages que leur procurait mon portefeuille. Coco, par exemple, avait toujours des problèmes de finance desquels il voulait que je le tire. Évidemment, cesser d’être toujours attiré, sans jamais pouvoir satisfaire ses désirs, devenait de moins en moins chose courante. Je me posais peu de scrupules, car, il était évident que ces jeunes ne manifestaient pas d’intérêt qu’envers moi. Ils connaissaient le tabac. Ignoré que cela est possible chez bien des jeunes, c’est être naïf et aveugle. La plupart du temps, ils essayaient de m’exploiter et tout aussi souvent je me prêtais à leur jeu. Le partage est naturel dans une telle relation. C’était l’échange de bons services.

Je refusais cependant les relations d’ordre purement commerciales. Je voulais des amis. Les jeunes trouvaient souvent moyen de me soutirer de l’argent, mais le chantage n’existait pas encore. La tendresse est une force inimaginable chez les amourajeux. Un beau regard vaut cent ans de paradis. Pas besoin de relations strictement sexuelles génitales. Un regard est souvent complet en soi. Il procure du moins, toute la sensation d’une caresse à l’âme. La flamme du désir.

Leur besoin d’argent ne m’apparaissait pas comme un défaut. C’est quelque chose qui survient bien naturellement chez les jeunes qui ont besoin de plus d’argent. La privation leur apparaît comme le refus qu’on leur fait de pouvoir avoir ce que les autres ont, ce qui à leurs yeux les diminue et devient une offense à leur fierté. On vit dans une telle société de consommation. Les limites deviennent un outrage à notre personnalité. L’argent n’était pas la raison fondamentale pour faire l’amour, car il n’était pas question de payer juste pour ça. Ils le savaient. Je donnais surtout à ces jeunes la chance de  partager  avec  un  adulte  leur  besoin de s’affirmer, ce qui leur permettait de se voir déjà adultes. Les jeunes adoraient l’égalité qui existait entre nous dans ces relations.

Cette réalité ne les diminuait pas : ils savaient fort bien qu’ils pouvaient tout avoir sans avoir à jouer aux fesses avec moi. La force du plaisir, la force de contempler une beauté me suffisaient souvent. Leur présence est ce qui était le plus important dans cet échange d’énergies. Les jeunes aimaient ces expériences sexuelles et j’aurais été un imbécile de m’en priver, sous prétexte que la majorité n’y comprend rien et l’interdit par ignorance

Coco m’a amené un jour un de ses copains qui voulait expérimenter la chose. À ma surprise, à l’excitation que je ressentais dans chaque pore de sa peau, lors de cette fellation, j’ai saisi qu’il jouissait plus que je ne le pourrai jamais. C’était en soi une récompense de le voir jouir autant.

Ces nouvelles aventures et mes poèmes m’ont amené à discuter ouvertement de mon amourajoie. Je ne craignais plus de dire à un petit « tu es si beau, je te  veux ». Dans les Vauxcouleurs conservatrices, c’était plus qu’osé; mais j’étais heureux de ne plus toujours devoir vivre en hypocrite.

J’étais convaincu que légalement, ces aventures ne pouvaient pas attirer d’ennui à personne d’autre que moi. Je m’en étais informé auprès d’avocats qui me l’avaient confirmé. Ainsi, j’étais certain que jamais on ne pourrait se servir de  mes relations avec les jeunes pour attaquer mes amis ou le FLQ. Il aurait suffi que l’on dise que des felquistes étaient gais pour détruire le mouvement tant

l’opinion publique croyait encore qu’il était anormal d’être gai.

Dans ma famille, à cette époque, peu étaient au courant de mon orientation sexuelle plutôt particulière. Mon père rejetait complètement mes amours et ma mère me dit parfois qu’elle préférerait me voir mort et sauvé que vivant et amourajeux. Ce n’était pas par méchanceté, c’était ce que l’Église nous apprenait. C’était le genre d’intolérance que la charité chrétienne prônait à cœur de jour. Une ineptie du genre : tu dois détester le péché et non le pécheur qui se mélangeait dans la tête des bons catholiques. Ces principes religieux sont devenus des formes de discrimination de la part de la majorité qui croyait détenir seule la vérité. C’était normal. Le sexe était le péché des péchés, la Cadillac pour se rendre en enfer. Le contraire de ce que nous propose une religion d’amour, si on y réfléchit.

Parce que j’étais encore un bon petit catholique, les remords de conscience refaisaient parfois surface. Mes expériences m’avaient profondément éloigné de la religion catholique. J’ai toujours eu un petit problème avec l’autorité. Je ne vois pas sur quoi repose le droit de décider pour moi ce qui est bien ou mal. Ce n’est pas parce que Dieu l’aurait défendu qu’il faut vivre contre nature. Il n’est pas matériel, lui, pour nous dire comment vivre nos limites. On ne peut pas aimer si on ne s’accepte pas.

Je doutais de plus en plus de la pertinence de m’interdire de partager une expérience sexuelle avec un autre garçon plus jeune que moi s’il en manifestait le désir. Je ne voyais réellement pas en quoi ces plaisirs pouvaient être dangereux ou néfastes pour ces garçons. Il n’y a rien de souffrant à se faire toucher la queue, même si on nous a appris que c’est pire que la bombe d’Hiroshima. Au contraire, c’est le ciel !

Pour une fille, ça pouvait être différent, car elles croient plus facilement que le sexe est mal, honte ou sévices. Les conséquences sont aussi différentes. Et, les filles n’ont pas la même émotivité que les gars. Pour moi, la seule chose qui comptait, c’était la vérité. Pourquoi nous mentait-on sur tout ce qui touche la sexualité? Pourquoi en avoir honte? La sexualité est humaine, personne n’y échappe.

La prison m’avait appris que le christianisme est profondément hypocrite, car il confond ses racines avec la Bible qui, elle, repose sur la punition, la condamnation  du sexe.  L’Évangile, tout au contraire, repose sur la tolérance    et l’amour du prochain. Plus je méditais, plus je percevais la différence entre Dieu et Jésus. Plus je m’approchais de Jésus, plus je trouvais le Dieu des Juifs fanatique et pervers, car il ne pensait qu’à punir et faire la guerre. Ce fut d’ailleurs un des points que j’ai développés dans L’Homo-vicièr.

Les chrétiens ont choisi le chemin de la lutte contre leur nature profonde et leur

sexualité. Ils oublient que dans les Évangiles en aucun moment Jésus ne considère le sexe comme quelque chose de mal. Il dit même à Marie-Madeleine qu’elle est pardonnée parce qu’elle a su aimer. Jésus condamnait aussi ceux qui jugeaient leurs voisins. L’amour était le centre de son message et non d’interdire le sexe. Pour lui, l’amour à l’intérieur du péché éliminait le mal. Même la Bible ne condamne que le sexe sans amour, sans sentiment. Quant à la phrase à savoir qu’il est préférable d’être jeté à la mer pour qui scandalisera un enfant, il serait urgent qu’on se demande s’il parlait vraiment de scandale d’ordre sexuel. Scandaliser un enfant, c’est lui mentir, c’est lui apprendre le mal. Mais, le mal est-il sexuel?

Le seul problème, le seul élément pervers que je voyais en moi, c’était dans ma manie de toucher le garçon perdu dans la foule qui me plaisait sans le lui demander, même si  je jugeais  de son accord ou son rejet  selon sa réaction.  Ce geste n’était probablement pas un geste d’amour. Il ne durait pas, dans le sens qu’il n’engendrait pas une amitié, mais il assouvissait une curiosité. Je ne voyais aucun mal à m’amouracher des garçons que je trouvais beaux. Mais, juste toucher pour le fun, ça ne cadrait pas dans la définition que je me faisais de l’amour. C’était un besoin compulsif. Une prison mentale et émotive. Je percevais cela plutôt comme une forme de perversion. Le fruit défendu.

Ma perception morale se raffina à travers la vie.

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