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Un sourire venu d’enfer 10

octobre 27, 2020

Autobiographie approximative

Page 63 à 75

La vérité était devenue une vraie croisade. Du journalisme d’information, j’étais passé au journalisme de combat. J’exigeais de faire des liens entre les événements et de les resituer dans leur vraie perspective, ce que les patrons appelaient de l’éditorial. Pour moi, ce n’était  qu’éclairé   l’événement   pour   que   les   gens   comprennent. J’étais   un chevalier sans cheval, ni armure. Un Don Quichotte. J’étais très vulnérable. J’étais amourajeux, un défaut que personne ne saurait me pardonner parce qu’au Québec on s’imagine encore que la sexualité sans violence, c’est pire que de prendre de la cocaïne ou de tuer.

On n’évolue pas très bien le sens de pédophilie parce qu’on a peur d’être mal jugé par les autres. Être ami avec un pédophile, ça fait de toi un pédophile. On n’a même pas le réflexe de se demander si la pédérastie et la pédophilie sont semblables. Juste à entendre le mot pédophile et on perd la tête.

Je suis retourné à Québec. Je ne pouvais pas être plus longtemps sans Réjean, ça me faisait trop souffrir. Cette fin de semaine, non seulement mes amours avec Réjean ont ré ouvert une plaie; mais voir Mme G. littéralement fondre me bouleversa.

Elle me dit avoir apprécié Re-jean, le dernier livre qu’elle lut. Elle affirma y avoir trouvé la franchise et la sincérité qui me caractérisent et qu’elle admirait en moi. Cependant, elle doutait à savoir si c’était bon d’avoir laissé se développer ce rapport entre moi et Réjean.  À mon départ, Mme G. fondit en larmes et me dit en guise d’adieu : « Mon pauvre Jean ».

Jamais je n’ai ressenti autant mon incapacité à supporter la souffrance. Je ne pouvais plus me rendre à Québec. C’était trop dur… trop d’émotions.

16

Le meurtre de Gaston Gouin

Peu de temps après, un autre événement néfaste se produisait dans les Vauxcouleurs (Estrie), cette fois.

Gaston Gouin eut un accident en motocyclette. L’accident fut vite considéré par ses amis comme un meurtre commis par la GRC. Plusieurs faits demeuraient énigmatiques. Est-ce que le trou dans son gant était vraiment un trou de balle de revolver?

Comme plusieurs, j’ai cru que la GRC ou les services secrets canadiens venaient d’assassiner un des nôtres, le poète en noir, un poète de chez nous, car on le soupçonnait d’être un felquiste. Par contre, j’avais honte d’avoir été flatté quand Guilbert, au journal, m’avait dit : « Tu dois espérer qu’il meure. Ainsi, tu seras le poète des poètes de la région. » En réalité, cette remarque m’a révolté.

Lors des funérailles de Gouin, j’ai rencontré le chef du FLQ, Pierre Vallières. C’était la première fois que m’était présenté un gars mêlé officiellement à la révolution du Québec. Une chose m’intriguait: pourquoi le faisait-on connaître comme le chef des terroristes? Pour mettre en confiance et permettre les contacts? Parce qu’en était chef on pouvait ainsi selon les rencontres trouver ceux que l’on jugeait comme de vrais radicaux?

J’étais quand même très fier de rencontrer un gars qui faisait l’histoire d’où mes questions avaient peu d’importance. Quel rapport avait-il avec Gouin? Gouin était-il felquiste ou nationaliste? Et ses amis?

Ma rencontre avec Vallières fut très décevante. Pour lui, la Transquébécoise n’était pas importante. Elle permettrait aux «boss» d’avoir de meilleures routes. Il ne tenait absolument pas compte des 20,000 signatures de la population et la raison fondamentale d’un tel projet : transformer chez nous l’amiante.

C’est vrai que depuis que l’amiante est nationalisé, les Américains l’ont fait interdire sur tout le globe.

Cependant en discutant avec Vallières j’ai constaté que leur cause était noble et était très près de la mienne, soit plus de justice sociale pour les Québécois.

J’étais révolté. Si j’avais toujours été radicalement opposé à la violence, je commençais à comprendre que d’autres ne le soient pas et qu’il faut parfois y avoir recours pour se défendre ou se faire comprendre. J’acceptais l’idée que le système réagit seulement quand il y a une crise.

Pour des millions de dollars l’establishment hésiterait-il à tuer, à truquer des procès?

Quand un ami est tué par la police ou que du moins tu le crois, tu réfléchis sur la valeur démocratique de ta société.

Dorénavant, si je demeurais contre la violence, j’étais pour le droit de se défendre. Si Gouin avait été tué, qui serait le prochain? Non seulement les fédérastes étaient des menteurs, mais aussi des assassins.

J’ai commencé à envisager la révolution non plus comme un acte condamnable, mais de « juste guerre ». C’était la justice ou la vengeance. Je croyais les felquistes tellement purs qu’il m’était impossible d’entrevoir qu’ils puissent mentir.

Je n’avais pas oublié la mort de Gouin quand j’ai rencontré Claude Robidas, un ami d’enfance qui organisait un festival de la peinture à Scotstown avec Frédéric. Réginald m’y invita. J’ai passé plusieurs jours en compagnie des peintres qui participaient à ce festival.

Dès l’ouverture, j’ai été attiré par un petit gars qui se comportait comme dans

« Mort à Venise » et se plaisait à se retrouver partout sur mon chemin. Puisque toutes mes passions amourajeuses, mêlées à mon travail, se soldaient par des relations platoniques qui nourrissaient mon imaginaire esthétique, mes poèmes, cette nouvelle aventure se déroula sans scandale. Seulement ceux qui me connaissaient bien savaient que j’étais en amour avec lui. Ça les faisait sourire. Une petite complicité. Un rêve de plus.

L’échange de regards remplaçait mes longs moments d’adoration pour la nature. Ça m’aidait à retrouver mon calme. Tout était beau, il n’y avait que quelques nuages noirs.

Cependant, j’avais une peur affreuse que le petit m’insulte, ce qui arriva à quelques reprises. Il ne pouvait pas savoir jusqu’à quel point il me faisait souffrir quand il se moquait de ma passion pour lui devant ses petits camarades, moqueries qu’il s’efforçait de faire vite oublier quand il se détachait du groupe. Ces moqueries se transformaient en sourires et en pauses à répétition jusqu’à me rendre fou.

J’en voulais à cette hypocrisie, ne comprenant pas toujours qu’il soit essentiel pour un jeune de paraître « normal » aux yeux de ses compagnons. Se moquer de l’aimé pour se donner bonne prestance est chose assez courante chez les jeunes.

Ce cher Petit Prince, je l’aimais, même si parfois je croyais qu’il se foutait bien de moi. À le voir me chercher, j’aurais dû comprendre que tout cela n’était qu’un jeu pour lui. Une nouvelle expérience : être la flamme d’un bonhomme de qui il n’avait rien à craindre.

Les jeunes aiment exploiter l’effet de leur fascination sur un homme tant que ça demeure entre eux. Ils ne veulent pas être perçus comme gai, car, c’est encore perçu par eux comme quelque chose de honteux.

À cette époque, j’étais pas mal niaiseux et mes méthodes d’approche étaient loin d’être au point. J’avais encore trop peur. Aussi, la plupart du temps, je me

retrouvais seul à rêver. Les exceptionnelles réussites tenaient du miracle. Les aventures réelles étaient plus que passagères. Bien des désirs demeuraient de l’ordre des soupirs.

J’aimais ce petit, je le trouvais beau, ce qui revient au même. Et, je croyais qu’il s’en foutait. Quel imbécile ! Sa démarche était  pourtant  on  ne  peut  plus  claire. Cela a duré au moins deux ans et pas une seule fois je l’ai touché. Pourtant, il compte dans la liste de mes grands amours. L’amour repose sur les sentiments

Quoi qu’il en soit, à la fin de ce festival à Scotstown, Claude Robidas, mon copain d’enfance à travers l’aventure de la Thérèsa partit en voyage se reposer. Il apportait sans doute les pincements au cœur qui nous avaient effrayés quand les membres d’une jeune troupe anglaise de théâtre s’étaient effondrés avec le plancher, au cours d’une représentation théâtrale d’Oliver Twist.

Au moins, cet incident m’avait permis de rencontrer un petit anglophone un peu moins scrupuleux. Comment ne pas aimer les petits anglophones? Tous les petits gars sont beaux quelle que soit la race. Les limites raciales sont les murs de notre prison mentale.

Le festival avait été un succès, nous en étions tous fiers.

Deux jours plus tard, les patrons me demandaient de préparer un papier sur la mort de mon ami Claude Robidas. J’ai noté, en bon journaliste, tous les détails de son accident d’auto. Je vivais comme dans un nuage, tant ce malheur me secouait. Cela me semblait impossible. Je croyais dans un coup monté. J’écrivais la nouvelle entre deux larmes. C’était une partie de moi qui venait de partir, de beaux souvenirs. Les patrons ne m’auraient peut-être jamais laissé travailler sur cette nouvelle s’ils avaient su que Claude était un ami d’enfance.

J’étais encore sous le choc quand j’appris la mort de Mme G. Cette période de ma vie fut tellement douloureuse, à cause de toutes ces morts, que je ne suis plus certain de l’ordre chronologique du déroulement des événements.

17

La mort de Mme G.

Un soir, nous nous rendions à l’hôpital, moi, Réginald Dupuis et Gaétan Dostie, donner du sang. Un appel venait d’être lancé à la radio et notre sang correspondait à ce qui était demandé d’urgence.

J’avais la tête appuyée sur le bord du camion, à l’intérieur, derrière le chauffeur.

Tout à coup, Gaétan cria : « mais ces fous-là vont nous rentrer dedans. »

Je me suis relevé. J’entendis un grand bruit. Je vis le champ de vision devant moi tournoyer, puis, les outils me flotter de chaque bord de la tête. Ce fut un beau spectacle. Je ne sais pas si je me suis évanoui, mais quand je suis sorti, j’ai senti une immense « prune » au front.

Des gens demandaient que l’on fasse venir une ambulance, alors que Gaétan s’intéressait à ce  qui  m’était  arrivé.  Je  trouvais  que  le  temps  était  très  long. Plutôt que d’attendre, je suis parti à pied pour l’hôpital qui n’était plus tellement loin.

À mon arrivée, je me suis senti crever. J’ai affreusement eu peur, puis en songeant au fait que Dieu ne peut pas être contre l’amourajoie la sérénité m’a envahi. Il n’y avait plus que la lumière, et petit à petit, les infirmières s’agitèrent autour de moi.

Bizarre, mais par cette situation je venais de comprendre un message : Dieu existe. Je mourrais comme dans mon rêve fait quelques jours auparavant. Ma montre, un cadeau de Mme G. et de Réjean avait avancé et arrêté net à l’heure et à la date où Mme G. fut ensevelie. À cause de tous ces signes, je savais que Mme G. venait de mourir à Québec. Et, comme elle me l’avait promis, elle venait me donner la réponse qu’elle avait jurée m’apporter à sa mort : OUI. Dieu existe.

Si Gaétan n’avait pas parlé au moment de l’accident, j’aurais aussi été du grand voyage sans retour.

Pour moi, la mort de Mme Gosselin fut très cruelle. J’ai ressenti une révolte viscérale contre l’injustice divine. Je venais de perdre celle que j’appelais « ma mère spirituelle. » Celle qui me montrait que le christianisme est d’abord et  avant tout fait de compassion, de compréhension et de pardon. Un monde dans lequel tu n’es pas jugé.

Elle venait de transformer ma vie en me laissant aimer un petit gars plutôt que de m’invectiver et me promettre toutes les peines de la terre. Elle était la charité incarnée. La réalité du christianisme.

Je n’avais pas tout à fait bonne conscience. Je me reprochais de ne pas y être allé assez souvent. Mme G. calma mes appréhensions dans un rêve.

J’étais avec Réjean. Je voulais l’embrasser et demeurer avec lui plutôt que de me rendre aux funérailles. Après un effort quasi surhumain de sincérité, je me retrouvais dans un autobus, en route vers Québec, avec Réjean comme compagnon de route. Alors que je l’embrassais, tout se mit à tourner. Je me suis

retrouvé face à face avec Dieu, un dieu à l’air païen. Il s’approcha de moi et me tendit une coupe. J’étais fou de peur. J’ai bu en écoutant Dieu me dire de boire

« à la coupe de la Vie ». Je me suis réveillé avec une sensation de bienfait extraordinaire. L’inconscient a des armes défensives invraisemblables. Ce rêve bénissait et consacrait mon amourajoie.

Je ressentais très profondément que l’amour ne peut pas être condamnable. Aimer Dieu comme on contemple amoureusement un petit gars, c’était un paradis qui me tentait, me fascinait, c’était l’amour que je ressens. Ça n’a pas besoin d’autre chose pour nous combler. Pourquoi ne serait-ce pas ce qui se passera quand on sera mort? Ressentir Dieu, s’y intégrer dans une osmose qui n’a pas besoin d’autre chose pour nous rendre absolument heureux. Voir est-ce aussi ressentir?

J’étais survolté. En l’espace de quelques mois, j’avais perdu trois amis et un amant. C’en était trop. Une vie qui s’arrête en plein milieu alors qu’elle pourrait devenir agréable. Je n’arrivais pas à comprendre les signes d’une bonté divine dans cette réalité. Quand on est humain, on ne peut pas comprendre l’ordre cosmique. C’est trop pour notre petite cervelle.

Je jugeais aussi de plus en plus négativement le système dans lequel on vit. Un monde pourri qui laisse souffrir la majorité de la population pour les intérêts de quelques-uns. Un monde assez corrompu pour que la police fédéraste  assassine ceux qui combattent le régime. Des êtres assez hypocrites et fanatiques pour condamner toutes les formes d’amour, en dehors du mariage. Condamnation selon laquelle le plaisir sexuel est plus grave qu’un meurtre. Quelle folie ! Jamais, sauf à mon deuxième procès, je n’ai autant souffert de l’étroitesse d’esprit de certains Québécois.

Si le christianisme est hypocrisie, Mme G., par sa tolérance, me prouvait qu’il pourrait facilement en être autrement. Je me sentais mieux compris, accepté  par  elle.   Ma   mère   comprenait   mal   mes   sentiments   envers Mme Gosselin. Je ne la jugeais pas et je ne lui en voulais pas. Elle était à sa manière, tout aussi fantastique que ma mère. Maman était plus croyante et moins politisée que papa, à mon avis. Son mépris pour mon orientation sexuelle était loin cependant du fanatisme irrecevable de certains autres. Elle voulait mon salut, non me condamner. Maman était juste plus à cheval sur les règles sexuelles. Une question d’éducation probablement. Mme G. avait ce qui en faisait une vraie chrétienne. C’était quelqu’un capable de comprendre les autres sans les condamner.

Je me révoltais contre les tentatives pour me faire réfléchir, me convertir, car c’était toujours la même histoire religieuse qui sous-tendait cette prétendue prise de conscience. Au lieu de comprendre pourquoi le sexe est le mal, j’avais la

certitude au contraire qu’au Québec, on exagère tout ce qui touche à la sexualité. On accepte les règles sans même savoir pourquoi elles existent. Je ne savais pas encore que c’était pire ailleurs. C’est tout simplement plus fou dans certaines autres religions.

Dans l’islam, ça devient de la folie furieuse pour ne pas dire criminelle avec la Charia.

Chez moi, on me trouvait tellement baveux que mes parents craignaient que je me fasse tuer ou battre au cours d’une de mes brosses.

Comment mes parents qui me voyaient peu souvent à cette époque pouvaient- ils comprendre qu’un être si doux, si gélatineux, soit devenu un tel volcan? Le journalisme me faisait voir la vie autrement.

La corruption politique était évidente, criante. La liberté d’expression était très mince et c’est au compte-goutte qu’on laissait paraître l’information complète. J’avais déjà perdu deux fois mon emploi à la Tribune pour des raisons politiques. J’avais appris, que dans ce journal, il ne faut pas s’en prendre efficacement au parti libéral, car, la Tribune est rouge. Comment faire éclater la vérité sans être à nouveau congédié ?

Plus tard, quand un accident semblable se répétera, j’ai commencé à croire qu’il ne s’agissait pas d’accidents, mais d’attentats dans le but de tuer moi et mon ami Gaétan Dostie qui devint d’ailleurs un des prisonniers à la suite des mesures de guerre.  Le mot le dit bien.

18

Les événements d’octobre 1970

À force de te faire piller sur les orteils, t’as beau ne pas être malin, la chaleur finit par faire monter la moutarde au nez. Avec tout le ressentiment accumulé, j’ai accueilli avec joie l’enlèvement de James Cross.

Je croyais, comme tout le monde, j’imagine, assister « live » à un roman-réalité de télévision. C’était tout au moins aussi excitant.

J’étais d’autant plus heureux que le FLQ ne se gênait pas pour dénoncer la situation pénible faite au peuple du Québec. Un peuple qui vivait dans l’inconscience totale.

Le FLQ, c’était Mandrin.

Mandrin est un bandit français qui volait les riches pour distribuer ensuite les résultats de ses prouesses aux pauvres. Il est mort guillotiné. Contrairement à Robin Hood, il a déjà existé pour vrai.

J’avais peut-être 14 ans quand j’ai vu cette histoire à la télévision. J’étais outré par ce manque de justice sociale. Je me suis juré de rétablir sa réputation. Voler pour le remettre aux pauvres, ce n’est pas voler. Si j’étais contre la violence, j’appréciais l’audace, le courage Mandrin qui risquait sa vie pour un peuple qui lui cracha au visage.

Après Cross, ce fut Laporte. Le FLQ devint tout simplement héroïque à mes yeux.

À lui seul, il tenait tête à deux gouvernements corrompus.

La crise d’octobre fut un souffle de liberté. Enfin, des hommes se tiennent debout face au pouvoir et lui crachent au visage. J’admirais une telle force. J’aurais voulu avoir autant de cran.

Le temps passait. Je devenais plus radical.

Les soirées de poésie dans les petites villes de la région se poursuivaient de plus belle. Nous avons même élargi notre territoire. À Thetford Mines, nous avons tenu un récital à la mémoire de Gaston Gouin et une exposition de peinture. Pierre Vallières nous accompagnait. Nous avons connu deux poètes qui furent de bons amis.

Jean Grondin me plaisait beaucoup parce qu’il était simple et franc. Il est mort quelques mois après notre rencontre dans un drame tout à fait bizarre qui emporta aussi une autre poétesse du groupe.

Quant à Gisèle Morissette, de Richmond, c’était ma préférée. Son amour de la poésie était si intense qu’il fallait oublier certaines faiblesses de sa plume. Je n’ai jamais rencontré une autre poète, sauf Janou St-Denis, qui ait autant le feu sacré. Gisèle était toute maternelle, toute tendresse. Elle organisa souvent des rencontres poétiques à son magnifique chalet qui fut plus tard la proie des flammes. J’aimais Gisèle parce que même si elle n’acceptait pas mon amourajoie, elle ne se mêlait pas de mes amours avec un petit anglais de la région de Richmond. Elle était témoin et confidente discrète de cet amour platonique. Sans la peur, l’amourajoie est un sourire dans la vie qui est souvent un enfer, car tout y est amour profond et passionné.

Nous ne nous sommes chamaillés qu’une fois en parlant des partis politiques que nous appuyions. J’étais séparatiste et Gisèle était fédéraste. Gisèle avait le même sens du respect des autres qui m’avait conquis chez Mme G.. Elle comprenait qu’il peut y avoir pluralisme même dans la morale. Mon credo était et est toujours : tout sauf la violence. Il est super important que l’amour que tu témoignes à l’autre lui soit bénéfique. C’est tout le contraire de ce que les féminounes essaient de nous faire croire en accusant la pédérastie (amourajoie) de tous les crimes. Elles inventent des dangers qui n’existent pas pour faire croire au danger pédophile,

Pauvre Gisèle, les malheurs se sont abattus sur elle. Elle est décédée dans un accident d’avion.

J’aimais organiser des soirées, des récitals, répandre la poésie et boire la beauté, la fraîcheur des âmes qui s’éveillaient à la magie des mots. La poésie est le premier cri d’un individu qui se libère. Vouloir la censurer, c’est la tuer. Janou St- Denis disait : « tuer la poésie, c’est tuer la race humaine. »

Plus tôt en 1970, un soir alors que nous rendions chez Gaétan Dostie le chercher pour participer à une soirée de poésie, à Valcourt, nous avons été avertis de ne pas l’attendre : la police était chez lui et il serait vraisemblablement amené en prison. Pourquoi était-il arrêté? Parce qu’il était indépendantiste? Ami de Gouin?

Ce soir-là, à Valcourt, entre nos poèmes, nous dénoncions ces arrestations arbitraires. Les événements d’octobre n’étaient plus un événement étranger. Ils s’attaquaient à tous ceux qui ne partageaient pas les vues de Trudeau. Je me faisais plaisir à crier : Vive le Québec libre! Vive la révolution !

Pour s’assurer que Gaétan ne soit pas tué lui aussi, comme cela se faisait en Amérique du Sud et aux États-Unis (les Black Panthers), par une meute de policiers enragés, j’ai travaillé avec un groupe de jeunes à distribuer des pamphlets. J’ai rencontré ces jeunes, car ils disaient vouloir travailler pour la révolution du Québec.

L’un d’eux était particulièrement beau. Malheureusement, lui et son compagnon ne voulaient rien savoir de mes amours. Saoul, cela a même soulevé quelques étincelles, car quand je bois, je suis probablement comme tous les autres, affreusement idiots. Un double de moi-même. Ma vie de frustré sort alors au grand jour.

J’ai donc dit au plus radical pour qui tout n’était que politique : « Pour moi, la révolution et le cul, c’est indissociable. Ça ne donne rien d’avoir un Québec politiquement libre, si on est sexuellement arriéré et prisonnier de la morale religieuse.»

J’ai temporairement rompu mes relations avec lui sous prétexte que je ne voulais pas jouer le rôle de père, car il vouait un véritable culte à mon esprit révolutionnaire.                            .

Malgré ces incidents, le premier tract fut préparé. Cette résistance passive permettrait au moins, à mon avis, qu’aucun ami ne soit tué par la police. Tous les pays peuvent devenir fascistes du jour au lendemain.

Chose curieuse, avant même que les tracts soient distribués, ils étaient souvent

saisis par la police. Nous voulions recommencer ailleurs, mais la police était au rendez-vous avant nous. Qui nous trahissait? Je ne l’ai jamais su, mais l’évidence parlait d’elle-même : c’était quelqu’un du groupe. La police n’aurait jamais pu le savoir autrement.         

Une chose était certaine : ce ne pouvait pas être moi puisque je me prenais vraiment pour un révolutionnaire et je n’avais aucun lien avec quelque policier que ce soit. Cela ne m’aurait même pas effleuré l’esprit. J’ai toujours été clean comme on dit. Certains se posaient des questions parce que, selon eux, si j’étais vraiment pédéraste (amourajeux) je ferais de la prison, Ce qu’ils ne savaient pas c’est que j’en avais déjà fait pour des raisons sexuelles et que ça arriverait à nouveau toutes les fois que je retrouverais dans une situation chaude en politique.

J’ai bien aimé cette première lutte. C’était comme quand nous étions petits et nous jouions au cowboy. La même intrigue. Tout se faisait secrètement. Les ballades en moto, alors que nous étions gelés comme des balles, étaient bien plus excitantes. C’était vivifiant. Tout en prenant mon rôle de révolutionnaire très au sérieux, je m’amusais.

Un dimanche, la direction de la Tribune me demanda de faire des heures supplémentaires et de couvrir un événement à Roch Forest. En m’y rendant, avec le vétéran photographe Royal Roy, celui-ci m’informa que des felquistes avaient été repérés à Magog et arrêtés à East Angus.

Même si Cross avait été enlevé, je venais de faire parvenir deux dossiers à Pierre Vallières, le chef présumé du FLQ. L’un des deux dossiers portait sur la pénible situation des travailleurs d’East Angus. J’espérais que Vallières trouverait quelqu’un pour les publier à Montréal. La peur me prit. J’ai aussitôt cru que ces dossiers avaient été interceptés par la police et la cause de ces arrestations.

J’étais malheureux. Sans le savoir, à cause de mon imbécilité, j’étais devenu un traitre. J’avais si honte que j’eus de la difficulté à remplir convenablement ma tâche de journaliste. Par contre, j’étais intrigué que la radio n’en fasse aucune mention dans leurs bulletins de nouvelles. Pourquoi ne parlait-on pas d’une primeur d’une telle importance?

De retour au bureau, le grand Alain Guilbert se moqua des felquistes arrêtés. Il me dit qu’ils étaient au moins seize. Selon mon peu de connaissance et les pauvres lectures que j’avais faites pour comprendre comment fonctionne un mouvement terroriste, cela était impossible. Chaque cellule se compose de tout au plus de trois ou quatre personnes et aucun lien direct n’existe entre les cellules et les dirigeants.

Je lui ai alors fait remarquer victorieusement son erreur; certain plus que jamais d’avoir été piégé. La salle de rédaction n’était-elle pas liée par un service interphone avec l’atelier? Ainsi tout pouvait être entendu ailleurs sans être vu.

J’étais fait. Je venais de m’aventurer sur un terrain dont je ne connaissais pas la composition des sables mouvants. J’avais à l’idée les cinq ans de prison pour tous ceux qui s’avouaient pro felquistes. Ce que je faisais à chaque récital de poésie. J’avais à peine la capacité de tolérer l’idée d’y retourner ne serait qu’une seule journée.

Cependant, pour moi, la révolution était devenue une vocation et une profession de foi. Nous étions carrément en guerre avec Ottawa qui mange nos portefeuilles, mais nous néglige comme commettants.

Malgré la peur, je me suis déclaré solidaire de cette révolution. Quant aux objectifs, c’était parfaitement vrai; mais pour ce qui était des moyens, c’était totalement faux. Même Vallières savait que j’étais opposé à la violence. Pour Vallières, je n’étais qu’un petit bourgeois.

J’attendis patiemment que les questions m’indiquent le sens de cette mise en scène. Cela ne tarda pas. Les questions fusèrent de partout concernant Gaétan Dostie qui était alors en prison. Animé par le désir de le sauver, comme se devait de le faire tout bon ami, j’affirmai que Gaétan Dostie n’était qu’un petit « passeur de journaux ». Je croyais ainsi lui éviter bien des problèmes.

Était-il mêlé aux événements comme je le croyais puisqu’il avait été arrêté? Gaétan a toujours été mieux informé que moi et plus radicalement indépendantiste. C’était donc normal que je le prenne pour un felquiste. Il venait d’être arrêté, ce qui le confirmait.

Pour être cru, je devais, à mon sens, passer pour un vrai felquiste. C’était le premier acte de bravoure de ma vie. Je devrais plutôt parler de première prise de position envers une amitié naissante. Mon premier vrai acte de solidarité humaine.

J’avais rencontré Gaétan Dostie qu’à l’occasion de l’incident Gouin, puis, au cours de soirées de poésie. Je ne connaissais rien de ses opinions personnelles, sauf, qu’il était sans compromis pour l’Indépendance du Québec. Je l’admirais comme un dieu.

À mon départ du bureau, je vis un bonhomme me suivre, puis un flic qui faisait semblant de coller un billet sur un pare-brise devant la sortie de La Tribune. Il en passa d’autres en voiture à toutes les intersections dès que je les avais franchies. Finalement, après être entré chez ma tante, je vis un autre individu quitter la maison, comme si j’avais été suivi.

J’étais convaincu que c’était un coup monté par la police. Aussi ce soir-là, je me suis couché tout habillé, prêt à être arrêté. Que c’est long cinq ans!

J’avais une peur bleue. Je n’ai jamais été bien brave. Mais, plus j’avais peur, plus je me montrais sous un visage radical et fanatique. On me pensait ainsi beaucoup plus baveux que je le suis en réalité.

Quand Gaétan Dostie fut libéré, j’ai appris qu’en dedans il aurait eu bien des difficultés à obtenir les médicaments dont il avait besoin, ayant attrapé la malaria en Afrique. Nous avons loué un appartement ensemble.

On avait arrêté Gaétan Dostie, croyant qu’il était communiste puisqu’il était en possession d’un livre traitant de ce sujet, livre qui avait d’ailleurs l’imprimatur de l’archevêque de Sherbrooke, probablement un autre communiste.

Les  perquisitions  ont  frappé  d’autres  membres  des  Auteurs   réunis.   Même Réginald Dupuis n’y échappa pas. Pour ne pas nuire à ce que j’avais dit pour protéger Gaétan, j’ai continué à affirmer mon appui au FLQ, mouvement qui n’existait probablement pas à Sherbrooke. C’est du moins ce que Paul Rose affirma plus tard.

J’aurais bien aimé être aussi brave que les felquistes, mais j’étais toujours à me reprocher un petit fond de lâcheté. Les « j’aurais dû » ou « j’aurais peut-être dû » parsemaient ma vie. J’aurais bien voulu être un de ces braves, mais j’étais un peureux. Ma poésie avait changé littéralement de ton. Elle devint plus révoltée, plus révolutionnaire, ce qui correspondait réellement à ce que je ressentais.

À la suite de cet incident, j’ai essayé de faire retomber sur moi tous les soupçons, en croyant qu’on ne toucherait pas à un journaliste, mais en réalité, je faisais dans mes culottes.

Ma thèse était simple : puisque je n’y connaissais rien, il était impossible que je nuise au FLQ et ma démarche créait une diversion. Je ne pouvais pas indiquer quoi que ce soit à la police puisque non seulement je ne connaissais rien du FLQ, mais je ne voulais rien savoir pour ne pas lui nuire. Je suis par nature trop bavard. « Je ne veux rien savoir, mais je suis prêt à faire passer tous les messages. », disais-je à ceux que je soupçonnais d’être felquistes.

En fait sur le plan régional, malgré mes efforts, j’étais tout au plus un allumeur de conscience comme se le doit tout bon journaliste. Je prenais mon rôle très au sérieux. J’en étais même prisonnier.

J’ai fait parvenir deux lettres assez incriminantes pour moi au président du Parti québécois. Ces derniers n’étant pas au courant de mes peurs s’interrogeaient sur le sens de ces agissements étranges. C’était simple: je voulais drainer tous les soupçons sur moi pour protéger Gaétan, car je me sentais défendu par mon statut de journaliste. Je pouvais ainsi grâce à mon ignorance faire retarder les découvertes de la police s’il devait y en avoir. J’avais eu si peur de trahir involontairement le FLQ que je me comportais avec autant de remords que si cela avait été vrai. Pourtant les preuves que tout cela était faux étaient évidentes. J’étais comme un petit adolescent devant les événements d’octobre. Le temps effaça mes soupçons et j’en vins à la conclusion que l’on m’avait monté un bateau avec ces fausses arrestations pour me mettre à l’épreuve.

J’agissais autant par conviction que par peur. Les deux étaient très intrinsèquement liées. J’étais effrayé et surexcité. J’étais traqué dans un piège sans raison de m’y retrouver. J’ai appuyé instinctivement le FLQ parce qu’il combattait pour le bien des pauvres, de la population. Il cherchait la justice sociale.

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