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Un sourire venu d’enfer

octobre 23, 2020

Un sourire venu d’enfer 6

Autobiographie approximative

 9

Gouin et le bill 63

J’avais travaillé deux fois pour La Tribune avant les incidents judiciaires de Lac- Etchemin. La première fois, je travaillais à Lac-Mégantic et j’ai perdu mon emploi après la fameuse affaire Gayhurst. Puis, La Tribune est revenue me chercher comme journaliste, alléguant que tout s’était probablement déroulé ainsi parce que j’étais trop jeune pour diriger un bureau régional.

C’était donc la troisième fois et cette fois, j’étais journaliste au régional, c’est-à- dire tous les endroits où La Tribune n’avait pas de correspondant. Cette fois, La Tribune me fournissait même l’automobile.

Quelques mois après mon arrivée, j’ai eu un incident avec Gouin et ses amis. C’était à l’époque du fameux bill 63 sur la langue française au Québec.

Les protestations étaient si vives partout qu’une manifestation fut organisée avec la venue du premier ministre Jean-Jacques Bertrand, à East Angus. J’avais discuté avec les manifestants avant de me rendre à la réception comme le commandait mon affectation.

À cet endroit, j’eus une prise de bec avec le premier ministre et ses ministres concernant cette législation impopulaire. Je suis parti pour me rendre à la salle où devait se dérouler d’autres activités, après m’être entendu avec le premier ministre que je lui ferais parvenir un projet de loi qui serait mieux reçu par les Québécois.

Probablement que le premier ministre Jean-Jacques Bertrand m’avait dit de lui écrire un meilleur projet de loi si je me croyais si fin. Une offre que je ne pouvais pas refuser, car je croyais à cette époque avoir du talent. C’est ce qu’on appelle avoir la tête enflée. Aussi complexé que je puisse être, aussi tête enflée j’étais.

La cohorte du premier ministre devait prendre le chemin quelques minutes plus tard pour participer à une réunion.

Durant ce changement de lieux, les manifestants encerclèrent les dignitaires et à ce que je vis, l’un frappa un député avec sa pancarte alors qu’un autre flaqua un solide coup de pied au cul au ministre des Terres et Forêts, Claude Gosselin. Un des ministres présents entra en traitant les manifestants de maudits cochons.

J’étais à rédiger mon texte à partir des notes prises lors de ces incidents quand mes patrons arrivèrent pour vérifier s’il était exact que le premier ministre s’était fait cracher au visage.

J’avouai ne pas en avoir eu connaissance quoique j’avais assisté me semble-t-il à toute la scène de la manifestation.

Le lendemain, nous étions les seuls à ne pas avoir relaté cet incident ou cet exploit dans le journal, selon où on se trouve sur l’échiquier politique.

Il n’en fallut pas plus pour que Gaétan Dostie me rencontre et me manifeste en son nom et au nom de ses amis son étonnement du fait que le seul journaliste vu par eux comme étant honnête à ce journal fut aussi tarte.

J’ai expliqué mon point de vue : j’aurais été malhonnête d’écrire qu’il s’était passé quelque chose sans avoir la preuve qu’un tel geste avait eu lieu. L’entretien tourna au vinaigre et je fus probablement couché sur la liste des journalistes vendus.

Cela ne m’empêcha pas de participer à titre personnel aux manifestations organisées, à Sherbrooke, contre le bill 63 et même entrer en conflit avec mes confrères; car, l’association des gens de la presse (qui ne fit pas long feu) refusa de se prononcer sur le problème de la langue et celui de la liberté de presse. On rejeta carrément la résolution que j’avais présentée.

Comme convenu, j’ai fait parvenir au premier ministre, ce qui me semblait une loi contenant un minimum de justice pour les francophones.

J’étais déjà trop radical et trop mou à la fois, selon d’où on m’observait. Plus tard, il a été confirmé que Gaston Gouin avait effectivement craché au visage du premier ministre Jean-Jacques Bertrand.

J’admirais  profondément  Gouin.  C’était  un  vrai  poète.  Il  parlait  avec  tant  de passion de la poésie qu’il ne pouvait pas nous laisser indifférents. Je l’ai malheureusement rencontré trop peu souvent. Gouin avait la voix. Il fascinait. Il était impossible de demeurer indifférent au poète en noir.

Sur le plan politique, je me faisais écœurer par un groupe de maoïstes. Ils m’ont certainement plus retardé dans mon cheminement politique qu’autrement. Ils passaient leur temps à nous dire que les petits bourgeois de mon espèce seraient liquidés le jour de la révolution. Je gagnais 135 $ par semaine quand j’ai laissé la Tribune. J’avais commencé au salaire de 35 $ par semaine. Quel bourgeois ! Ce langage m’écœurait. Comment croire que l’Indépendance sert les Québécois quand elle est présentée aussi bêtement.

Je travaillais avec acharnement. J’adore le journalisme. J’y mettais toutes mes énergies. Après le travail, je redevenais ce deuxième être qui avait pointé en moi à Québec : une espèce de fou assoiffé de poésie, d’amour, d’ironie et de vie vraie. On a qu’une vie, il ne faut pas la manquer.

10

Réjean arrive dans ma vie

Je m’étais installé chez ma tante Aurore et son fils, Jacques.

Un dimanche soir, en retournant à la maison, j’ai rencontré un splendide petit garçon. J’ai lutté avec lui. Il était léger comme une plume et s’abandonnait dans mes bras avec une espèce d’appel à l’embrasser. Ses yeux flambaient de désir et ses lèvres peu entrouvertes m’offraient la résurrection.

Cette soirée, pourtant insignifiante pour la plupart des gens, a été le moteur de tous mes désirs, mes actions, une année durant. Le soir et le matin, je déambulais  dans  le  parc  où  je  l’avais  rencontré,  dans  l’unique  espoir  de  le revoir. La vie des amourajeux est souvent un rêve qui s’est manifesté quelques secondes dans la réalité. Un rien prend l’allure d’un univers. Une explosion de la sensibilité. Le big bang individuel.

Il s’était offert à moi comme une fleur. L’amour reprenait place. Encore une fois, j’étais toute sensibilité, à l’écoute de la vie, à la recherche de la beauté. La vie à travers le corps des gamins n’est-elle pas à la fois une communion et une prescience de ce que sera le paradis? La vie terrestre est-elle l’avant-première d’un endroit où se joue la vie? Une espèce de répétition générale?

Une explosion se produisait en moi. Un miracle était encore possible. Je n’étais pas tout à fait mort à l’amour. Ce passage a tissé le nid de ce que je définirais comme mon premier grand amour : Réjean.

Un samedi, en me rendant à Québec; j’ai fait connaissance avec Réjean. Ce fut la plus belle folie de ma vie. Réjean prenait la place de Daniel. Il était en plus d’être réel, la réincarnation de l’ange rencontré à Sherbrooke.

Je l’adorai immédiatement entre deux remords, fruit de mon éducation.

Réjean devait avoir environ 12 ans. Comme tous ceux de son âge, il ne fut pas long à comprendre ce qui se passait entre nous et ce que je désirais. Hésitant et scrupuleux, Réjean ne me laissait pas le toucher, mais il savait comment me rendre fou de lui, me posséder, me faire fléchir, ramper à ses désirs. Ce fut un coup de foudre. Une explosion gronda dans mes yeux, dans mes doigts. Réjean devenait la lumière, la pierre philosophale.

Mon âme dansait, retrouvait sa légèreté, et pourtant en même temps, j’étais envahi d’une foule de scrupules : je ne pouvais pas salir une telle beauté. Pour rendre suspect un si beau désir, des gestes aussi naturels, seule la religion peut nous corrompre à ce point en nous lavant le cerveau dès notre enfance. J’avais peur comme en prison de lui faire du mal. Je l’adorais trop pour oublier que la chasteté est une déviation maniaque, une maladie religieuse qui s’imagine que Dieu est contre la beauté de la sexualité alors que ce Dieu a lui-même créé le corps.

Je frémissais entre deux désirs comme un piano sous la main d’un grand maître. Un appel d’âme à âme, d’énergie à énergie. La fascination d’une beauté d’un autre ordre que celui de la matière. Un appel à boire la beauté et l’innocence, c’est-à-dire l’absence de restrictions mentales.

Par peur de moi et par amitié, j’ai révélé  mes  sentiments  envers  Réjean à Mme G.

Je croyais qu’elle me fermerait à jamais la porte de sa maison. Surprise ! Elle m’avoua me connaître depuis le début, et, même être au courant de mes trois mois passés en prison. « Tu sais la petite nature », disait-elle amicalement.

Pour la première fois de ma vie, une adulte m’acceptait comme je suis. Si     Mme G. n’avait pas été là, je n’aurais jamais écrit. Ce fut la lumière spirituelle dans ma vie. Cette femme m’a plus appris sur la tolérance et l’amour que toutes les leçons de catéchisme aussitôt violées. Ce fut le premier héros véritable que j’ai rencontré. Mme G. savait fort bien que j’aimais beaucoup trop Réjean pour risquer de le corrompre. J’en faisais trop de scrupule. Cependant, si la chose devait arriver, il était évident, forcé par cet aveu que je venais de faire que le petit serait consentant. D’ailleurs, la curiosité sexuelle est-elle corruptrice ou simplement naturelle? Notre société n’a-t-elle pas inventé le mal à travers tout ce qui est sexuel pour introduire en nous l’idée que nous sommes tous pécheurs? Une perception maladive d’une réalité essentielle pour la survie de l’espèce. En fait, je me sentais coupable d’être amourajeux. J’avais la prison pour me le rappeler. Je croyais encore qu’un attouchement sexuel pouvait être pervers parce qu’on me l’avait appris ainsi.

Réjean me tentait sans arrêt. Je m’essayais souvent à le toucher. Je manquais mon coup. Je le regrettais. Je me contentais de sentir son haleine sur ma joue quand nous luttions ensemble. Une vapeur qui nourrissait mes rêves. Nous jouions de longues heures au billard sur la table que je venais de lui donner en cadeau. Si ces relations n’étaient pas toujours des désirs chastes, elles étaient toujours pures.

Au journal, à Sherbrooke, tout le monde croyait que j’avais rencontré la femme de ma vie.

Je brûlais le temps. Les semaines étaient trop longues. J’aurais quitté mon emploi pour être à chaque instant près de lui. Réjean, c’était ma raison de vivre. Un pan de ciel en enfer. J’avais le feu aux entrailles et la tête en fête chaque fois qu’il était entendu que je descendais à Québec. Réjean, c’était pour moi, la beauté à l’état pur. Le désir volcanique de mes sens étouffés depuis si longtemps. C’était le sourire, l’allure de serpent. Réjean, c’était celui qui, à mon arrivée, préparait sans doute les couvertures puisque celles-ci étaient souvent placées de façon à ce que je puisse y voir une belle petite bosse, juste à la bonne place. Juste question de nourrir mes tentations. Réjean, c’était en même temps, celui qui mettait du papier collant à la braguette de son pyjama, juste au cas, où j’aurais pu être tenté de le toucher durant la  nuit.  Nous sommes tous des êtres de contradictions intérieures.

Réjean, c’était celui à qui j’aurais acheté une lampe d’Aladin. Réjean, c’était celui pour qui j’allais à la messe chanter les « je t’aime » des sanctus parce qu’il m’accompagnait et que je pouvais ainsi lui crier mon amour en public. Réjean, c’était tout, c’était les métamorphoses ressenties quand j’allais communier petit, celles où le monde devenait sujet d’adoration puisque partie intégrante de Dieu.

Réjean, c’était la vie. L’anxiété, le désir, la fable du bonheur. J’étais l’amant qui se promenait avec lui, main dans la main, qui l’embrassait malgré la foule, au départ, au terminus. Réjean, c’était le feu de la St-Jean, la promesse de vivre. C’était l’échelle de Jacob.

Pour ne pas trop souffrir de son absence, je me jetais tête première dans le travail à un point tel que les Vauxcouleurs (Estrie, Cantons de l’Est) devinrent Réjean.

11

Le gouvernement régional

J’attachais toutes mes énergies à publier la vérité sur la situation économique peu reluisante de l’Estrie (Vauxcouleurs). Chaque semaine, je devenais plus conscient de la situation. Je cherchais des solutions concrètes. Tout l’amour que j’avais pour Réjean, je l’orientais dans mon travail, devenu une espèce de mission.

La méconnaissance des députés des problèmes régionaux m’exaspérait. À mon avis, la seule façon de régler les problèmes exigeait un traitement à l’échelle

régionale. J’en vins à rechercher la création d’un gouvernement régional, pour compenser l’absence des gouvernements provincial et fédéral.

Pour eux, on n’existait pratiquement pas. Je venais de comprendre le besoin de décentralisation et de déconcentration.

Je rêvais d’un gouvernement régional, car j’y voyais là le seul moyen de répondre efficacement à nos problèmes régionaux à cause de l’ignorance d’Ottawa quant à notre existence même. Ottawa se fiche du Québec. Un gouvernement régional permettait aussi de voir de plus près à ce que nos élus fassent leur travail, soit de défendre les intérêts de ses électeurs.

N’avons-nous pas assez d’un gouvernement au Québec? Pourquoi en ajouter un qui contredit les décisions prises par l’Assemblée nationale? C’est exactement la même lutte pour un gouvernement responsable qu’ont menée les patriotes de 1837.

Je croyais encore cependant que le Canada voulait de nous à l’intérieur de la fédération canadienne. Le projet d’aéroport international à Drummondville devait être à mon avis la preuve que le Canada se soucie de nous, car un tel projet mettait fin à la misère économique dans l’Estrie. C’était plus d’un milliard d’investissements et plus de 100,000 emplois.

Ce gouvernement du peuple devait être formé des autorités locales et des mouvements de base, particulièrement, le Conseil de développement. Il était ainsi susceptible de créer une meilleure confiance, un meilleur climat de travail apte à résoudre les problèmes.

Cette solution fut vite écartée par les autorités locales. Les députés et les maires ne cherchaient qu’à augmenter leurs avantages politiques. L’esprit de clocher régnait en maître partout. (Voir Il était une fois dans les Cantons de l’Est ou Lettres ouvertes aux gens de par chez-nous.) Pourtant, nous avons  obtenu l’appui de plus de 90 pour cent des municipalités du Québec pour la réalisation de ce projet.

La situation empirait de jour en jour en Estrie. L’économie régionale était dans l’impasse. Le chômage et l’assurance sociale montaient en flèche. Ces problèmes m’auraient certainement laissé indifférent si à chaque endroit où j’étais assigné, il n’y avait pas eu des mères qui pleuraient, des enfants épouvantés devant la détresse des adultes, détresse qui leur était incompréhensible. Je n’étais pas seulement le clairon, mais le miroir de ces petits.  Je  souffrais  comme  les  Vauxcouleurs  à  chaque  mauvaise  nouvelle.

Les nouvelles idées étaient la plupart du temps rejetées. Tout le monde avait peur  du  changement.  Le  système  sait  installer  un  esprit  de  fatalisme   pour conserver son pouvoir.

La situation se détériora à un tel niveau que j’ai réussi à faire proclamer l’état d’urgence par le président de l’Association des cités et villes, M. Dorilas Gagnon, un des rares maires assez honnêtes pour se soucier davantage du bien de la région à celui de ses petits intérêts politiques personnels.

Mon combat échappait dorénavant à la notion régionaliste, il était devenu national. Il fallait forcer les gouvernements supérieurs à se rendre compte qu’on existait. Comme tout journaliste, j’étais l’expression, le cri du désespoir d’une bonne partie de la population. Souvent, je devais littéralement arracher les déclarations. Heureusement, mes rencontres avec les jeunes exprimaient le désir d’un avenir, d’un changement, d’une libération. Je vivais chaque état d’âme régional. J’adorais les Vauxcouleurs et sa population. Je m’y confondais parfaitement.

Les patrons n’y voyaient encore aucun inconvénient. Le journal semblait ainsi prendre ses responsabilités sociales et défendre les hauts  intérêts  de  la  région. En réalité, le journal  était  manipulé  et  au  service  du  parti  libéral.  Mes écrits faisaient plaisir aux patrons puisqu’au provincial les libéraux étaient dans l’opposition et que je préparais inconsciemment la voie du changement.

Vauxcouleurs est le nom proposé par la revue de Raoul Roy pour remplacer Estrie.

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