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Cicatrice à l’âme 7

septembre 3, 2020

Cicatrice à l’âme 7

Tiré de  Laissez venir à moi les petits gars.(pp. 53 à 63)

Ça me grugeait jusqu’aux rognons. On ne saura jamais jusqu’à quel point de dégénérescence on a alourdi le mot fifi et avec quelle intensité il peut déraciner tout sentiment d’appartenance humaine quand on vous accable de ce sobriquet. Dans notre société, l’intransigeance à l’égard de la vie sexuelle, hors des cadres, est la plus haute forme de sadisme sublimé et de torture sociale et morale. La société apprend systématiquement, hypocritement aux jeunes à haïr, persécuter et dénoncer ceux qui n’ont pas une vie sexuelle selon les normes établies par  les religions.

Aussi, avais-je pris cet être en haine à l’entendre m’accuser, même si c’était vrai. J’avais peur. J’avais honte. Adolescent, être fifi, c’est la pire des hontes, la pire injure que l’on puisse subir; même s’il est établi que l’homosexualité à cette période de la vie est un phénomène normal et très répandu.

Ce fut l’expérience la plus négative de cette époque, si j’exclus mes jurons à la blonde d’un copain parce qu’elle refusait de coucher avec moi. Plus tard, je me suis senti coupable de la mort d’Xavier que j’avais pourtant essayé d’aider, jusqu’à ce qu’il me rende complètement fou de peur, comme s’il n’était pas possible dans la nature humaine de finir par haïr quelqu’un qui t’assaille quotidiennement.

Je l’ai fait muter à Sherbrooke puisqu’il me rendait la vie impossible, m’accusant aussi de vouloir le congédier pour y mettre un ami personnel à sa place et aussi, parce qu’il me nuisait dans mes rapports avec les petits gars. Je n’ai jamais songé à le congédier. J’avais pitié de lui, mais il m’assommait avec ses folies. Il nuisait à mon travail. Je commençai à lui réagir agressivement comme à tous ceux qui s’interposaient dans ma vie sexuelle. C’est une haine bien graduelle, mais inévitable. Je ne suis pas purement masochiste. J’endurais Xavier parce qu’il faut aimer son prochain. Je faisais mon possible pour me réconcilier avec lui, mais il empirait chaque jour. N’importe qui à ma place serait devenu fou à subir son harcèlement.

Je ne croyais pas qu’il était de mes prérogatives de décider de son sort, mais il m’en donna l’idée, et à force d’être écœuré, j’ai commencé des démarches en ce sens. D’autant plus qu’un ami se présenta vite pour le remplacer.

Paranoïaque au bout, il tomba malade quelques mois plus tard et mourrait sur une table d’opération. Je savais ne pas l’avoir tué, mais je me culpabilisais de l’avoir fait muter et ne pas l’avoir  enduré davantage. Quel aide pouvais-je    lui donner de plus? J’oubliais qu’il me rendait malade avec ses interminables scènes. Je rendais aussi le journal coupable de l’avoir tué en le faisant travailler trop fort. Ce sentiment, nettement exagéré, caricaturait ma sensation voulant que La Tribune n’ait d’intérêt pour nous qu’en fonction de notre rôle d’objet de production.

Je me demandais si je n’étais pas celui qui lui donna le coup de grâce en l’envoyant à Sherbrooke, dans un milieu où il se sentirait encore plus persécuté. À vrai dire, ce transfert lui était apparu comme une promotion, ce qui n’était pas totalement faux. Il se sentait plus important que moi, c’était tout  ce  qu’il  désirait; donc, mes scrupules étaient loin d’être fondés.

Ceux qui ont connu l’histoire de Xavier m’ont, devant mes remords, assuré que je n’y étais pour rien et qu’ainsi me culpabiliser de ne pas l’avoir aimé davantage n’était que de la démence, me rendant responsable d’un crime que je n’ai pas commis.

Somme toute, étant pour la  première  fois  dans  un  groupe  qui  l’acceptait comme tel, sans vouloir s’embarquer dans ses manies de persécuté, c’était déjà une vive amélioration sur son passé.

Le fou : je croyais l’avoir tué par mon incompréhension.

Il n’y a pas qu’une façon de tuer : on peut persécuter quelqu’un sans qu’il puisse savoir s’il est fou ou a raison; rendre quelqu’un dingue en exploitant son insécurité et son instabilité, en exploitant sa peur et ses sentiments d’infériorité. Ce sont des moyens plus subtils, mais combien plus efficaces! Si j’avais été plus renseigné, je l’aurais envoyé voir un psychiatre; mais je ne le savais pas, je ne savais même pas que son comportement était à ce point maladif… Je l’ai enduré au summum de sa folie. Sans cette fin tragique, je dois avouer avoir été un des seuls amis de Xavier à avoir tenté de le comprendre, excepté un de ses professeurs et Pier Pol qui a toujours été la compassion même. Xavier faisait tellement pitié qu’il nous rendait dépressifs juste à vous raconter ses malheurs; à l’examiner physiquement ou le regarder travailler.

Xavier ne savait sûrement pas comment il me blessait quand il me menaçait de tout dire pour les petits gars et d’en avertir la police. Je sentais déjà toute ma vie s’arrêter, tous mes amis me quitter. C’était une véritable crucifixion. Je ne voulais pas que ça se sache partout. Comment aurais-je pu avoir des filles pour me libérer? Puis, être un fifi, c’est « dégradant ». C’est « anormal ». Même la psychologie n’a pas l’honnêteté d’admettre qu’il est préférable de s’accepter homosexuel ou pédéraste que de le refouler ou le combattre jusqu’à la folie ou jusqu’au suicide. J’avais une véritable hantise quant à entendre les gens et à les voir me pointer du doigt : voilà le fifi! Chaque fois, je me sentais tiré au cœur. Ça beau être une première manifestation paranoïaque, on s’habitue à tout et j’ai appris à surmonter ce problème en affichant une indifférence extérieure alors qu’en réalité, à l’intérieur, ça déchirait de plus en plus. J’avais les médailles du masochisme que j’épinglais par refoulement dans mon inconscient.

— Je ne suis qu’une bête, je mérite mon sort.

Mais je recommençais toujours avec les petits gars, je les trouvais de plus en plus beaux et je m’en culpabilisais de plus en plus. Après quelques semaines d’efforts de continence, je devenais d’un caractère impossible. Je voulais tuer tout le monde, moi le premier. Cesser d’avoir une vie sexuelle satisfaisante,

comme tout le monde, me rendait d’un sadisme dégoûtant… c’est ainsi que je me jugeais, mais en réalité, j’étais ce qu’il a de plus comme les autres…

Xavier n’a pas été le seul à goûter mon sale caractère. Mon frère Denis n’admettait pas tant de « putains » et de beuveries. Il s’est même battu avec moi. Je n’acceptais pas son respect des règles, sa quétainerie et ses cours de morale. J’ai voulu le chasser de ma chambre, où nous vivions ensemble, puisque ça ne faisait pas son affaire et qu’il voulait m’empêcher de vivre « ma vie».

J’avais recommencé à boire. Je faisais la foire le plus possible pour oublier ma réalité. En ayant bien du plaisir, des occupations à n’en plus finir, je n’avais pas le temps de penser continuellement aux petits gars. Je voulais m’en sortir. Je lisais autant que possible pour trouver des moyens me permettant d’abandonner ces pratiques. Il n’y avait rien à faire. Elles sont plus fortes que la famille, le travail, la religion, les railleries, la prison, le patriotisme et la mort.

Je vivais dans cette atmosphère d’efforts pour me « normaliser », de crainte que l’on me connaisse tel que je suis, confiant de changer avec un peu de chance, tout comme Yvette me le disait : « N’y penses pas, ça va se passer tout seul », quand elle m’apprit que je serais père… d’un petit gars, espérais-je. J’étais fier. J’aurais un enfant. Mais…

Il y a toujours un mais.  Serait-il aussi mauvais que moi? Serait-il aussi laid?

Mon directeur de conscience ne m’avait-il pas traité de cochon, menacé de folie ou de prison, pour avoir couché avec Yvette ou masturbé un gars. Et l’enfant? Que dira-t-il d’avoir une putain pour mère et un fifi comme père?

Ces problèmes m’obsédaient. Qu’allais-je faire? Me marier comme le voulait Yvette? Pourrais-je envisager le risque d’avoir un jour à avouer à mon fils : « Ton père, c’est un maudit fifi. »

Le plaisir d’avoir un enfant, d’aimer une fille (j’ai aimé Yvette même si tout le monde se moquait d’elle), de vouloir me marier se transformait à nouveau en cauchemars… j’aurais un jour à l’avouer, je ne pourrais pas être malhonnête au point de toujours le cacher…

— Ton père, c’est une christ de tapette. Il t’a fait parce qu’il voulait quelqu’un à aimer, à gâter, de qui être enfin aimé, pour qui il ne serait jamais de trop.

Kâliss! Est-ce possible?

Et, chez moi, ma mère me faisait des crises parce qu’un homosexuel, pour se venger de ma passivité à son égard, l’avait avisée de ma mauvaise conduite avec les femmes. Il prenait de grands airs religieux et ma mère s’y laissait prendre. Il suffit de parler de Dieu pour fourrer et ensorceler nos bonnes mères québécoises. C’est à rendre malade.

Ma mère pleurait. Je souffrais autant de la voir pleurer que lorsque mon père parlait fort pour la gérance du magasin (pleurer est devenu depuis un excès sensibilité, une marque de commerce familiale qu’on tient de maman). Je ne pouvais accepter de créer à mon tour une situation qui m’avait tant peiné et révolté. Je me sentais un bourreau, un bourreau divisé entre ma femme, ma mère et mon enfant qu’elle ignorait. J’encaissais le drame, totalement brisé.

J’avais de l’admiration et de la sympathie pour Yvette. Plus jeune, elle avait été dépucelée ou plutôt violée par un bon père de famille. Elle prit goût à ce plaisir et partit à sa conquête. Courageuse, elle avait décidé de garder l’enfant qu’elle avait obtenu de se première relation, malgré tous les racontars d’une petite ville. Malgré sa personnalité et son humanisme, je n’arrivais pas à m’y attacher solidement. Elle était laide et grosse. J’étais bien petit et imbécile…

(Pour oublier sa défaite, Jésus faisait l’amour à son petit Jean, au Jardin des Oliviers)

Je tenais pourtant à Yvette parce qu’elle m’avait fait un enfant ou plutôt, je tenais à cet enfant. Je rêvais du petit. Je me voyais déjà me promener avec lui, le guidant par la main. Je l’adorais  déjà. J’étais redevenu vivant. Puis, tout est tombé. Les copains m’affirmaient leur réserve quant à ma paternité.

— Elle veut se marier parce qu’elle a fait un petit avec un autre, puis te connaissant, elle t’a choisi pour justifier sa grossesse, s’il y en a vraiment une. Elle sait comment t’es « bonasse ». Et, à son âge, on a besoin de trouver un mari.

Je suis retourné de plus belle aux petits gars; avec eux, il n’y avait jamais de telles angoisses. Je cherchais aussi une épouse

« digne », comme on disait.

Souffrant trop de la situation, Yvette décida finalement de se faire avorter et de s’expatrier.

Tabarnak! Maudits tabous de Christ!

C’est sûrement cette décision qui fit revenir à la surface mon dégoût pour l’accouplement. Je me suis à traiter Yvette comme une chose sale. Ce fut pourtant une des meilleures personnes que j’ai connues dans ma vie. Pourquoi toujours écouter les commérages? Pourquoi croire que les autres savent mieux que moi ce qui est bien pour moi?

Comme je le voulais, j’ai trouvé une « pure ». Hélène. C’était une ex-fille-mère, qui me laissa tomber parce que je ne voulais pas quitter l’armée pour elle, et surtout, ne pas la toucher, acte que je brûlais de consommer. Beau cave, j’étais là qui l’adorait comme la Vierge. Je me sentais enfin normal. Je voulais me caser. Je me battais avec mon meilleur ami pour une fille. Je parlais de fiançailles. Je pensais, ne vivais que par elle. J’étais cassé comme un clou, aussi parfois, j’allais coucher avec Yvette qui, ayant pitié  de ma pauvreté, me faisait les faveurs de sa bourse. Puis, je sortais avec mademoiselle. J’aimais, enfin, puisque j’étais chaste.

Je priais pour notre union, mais Dieu plus intelligent que les hommes, fit qu’elle se dégonfla, même si j’ai eu une longue et pénible peine d’amour. Je n’avais pas été assez chaud avec elle. Comment comprendre les femmes? Quel con!

Ma chambre, que j’avais aménagée à l’arrière de mon bureau au journal (ce qui leur permettait de ne pas me payer un salaire trop onéreux), redevint le bordel communautaire.

« Tout le monde jase, tu devrais faire attention. »

Et le monde a assez jasé que les patrons furent alarmés. J’ai promis de « faire une bonne vie », c’est-à-dire de ne plus coucher avec les filles sans me cacher des qu’en-dira-t-on, pour conserver mon emploi. À la demande des patrons, je quittai ma chambre à même le bureau pour étouffer le scandale de « mes mauvaises mœurs ». T’es avec un gars, c’est un crime; t’es avec une fille,  c’est un scandale.

Je me retrouvai seul ou plutôt en pension chez mon ami Conrad.

J’étais si frustré et obsédé que le matin, je sortais du lit et me rendais près de mon compagnon m’amuser à tâter « son bâton de baseball, d’au moins six -huit pouces, gros comme un poignet. Cet instrument m’enchantait. N’y avait-il pas là performance à attirer toutes les filles? Cet ami ne me disait-il pas, avec tous les autres,

sa fierté d’être aussi bien bâti; moi, qui en avait si peu? Lui, il avait facilement des filles avec sa grosse queue… moi, j’étais toujours seul avec ma laideur et mon incapacité de « poigner ». J’étais traumatisé par la petitesse de ma queue et les rires de mes copains à son endroit.

Quand je fréquentais Yvette, ne devais-je pas toujours faire attention pour ne pas me faire poigner le cul par les gars? Ce n’était pas par pudeur, mais par honte.

— Il doit en avoir une petite?

J’avais honte et je croyais ne pas être développé normalement. Un médecin mit fin à mes craintes une année plus tard. Après examen, il m’affirma que j’étais tout ce qu’il y a de plus normal.

Conrad demandait aussi souvent à Yvette :

— Pourquoi me le préfères-tu? Il ne doit rien avoir d’excitant?

— Il plante bien!, disait-elle.

Toutes les filles me repoussaient. Il fallait avoir faim en maudit pour condescendre à faire l’amour avec un laideron de mon espèce. Je lui en étais reconnaissant. Mais, nous avions été séparés.

Le matin, après avoir bien tâté le six pouces de mon compagnon, je me recouchais, mettant bien en vue mon petit bout, espérant qu’à un moment donné, mon compagnon me masturbe ou encore que sa mère, veuve depuis longtemps, donc, supposais-je sexuellement affamée, décide de me vouloir… Elle avertit son fils qui, amicalement, me demanda de mieux me couvrir puisque ça embêtait sa mère.

Les problèmes au journal étaient loin d’être écartés. À cette époque, une famille riche du coin, grâce à sa façon d’exploiter ses travailleurs, venait d’engager des fiers-à-bras pour me dompter, car je n’avais pas obtempéré à leur menace et publié quand même un texte qui les concernait.

« Pas achetable! » : ils auraient dû le savoir.

Daniel Johnson, père, l’avait appris. Pourquoi pas eux?

Johnson était venu donner une conférence dans le cadre de la chefferie à l’Union nationale. Après le souper, son attaché de presse glissa le communiqué avec 10 $. J’exigeai la venue de Johnson au bureau afin de lui remettre l’argent et lui expliquer que je ne voulais rien savoir de ces cadeaux. Johnson écouta ma petite leçon de morale, mais me laissa quand même l’argent malgré mon insistance pour qu’il le reprenne. Il me dit admirer ma franchise et se dit content de notre rencontre.

J’ai toujours gardé rancune à Johnson d’acheter les journalistes, oubliant que c’est le jeu politique habituel. Je l’ai cru pourri pour cela. Je le trouvais menteur avec ses promesses politiques, et ce, probablement plus qu’il l’était en réalité, quoique l’Union nationale a toujours été le parti politique du petit patronage.

Cette détermination de n’écrire que la vérité s’accentuait au lieu de décroître.

On le savait, ceux qui ne le savaient pas l’apprenaient.

Pour tenir une promesse électorale à l’effet d’acheter le barrage Gayhurst, à Lac-Mégantic, les libéraux inventèrent que ce barrage risquait de céder. Je ne croyais pas au danger d’effondrement du barrage. Je commençai une enquête sur sa solidité. Au début, on me pressa d’abandonner.

Je continuai de plus belle. Je refusais de mentir aux gens pour des intérêts que je croyais politiques ou financiers. Ma campagne prit une telle proportion qu’il s’organisa une manifestation. Le sujet avait pris presque une ampleur internationale.

Une ville serait-elle détruire par l’éclatement du barrage? Lac-Mégantic se trouvait pourtant 10 milles en amont du barrage. Comment l’eau pouvait-elle remonter? Ce qui démontre bien la valeur des informations internationales.

J’ai poursuivi mon enquête en tentant de démontrer la grossièreté de la farce.

« Les poissons nagent sur le côté, à cause du manque d’eau », m’écriais-je dans une de mes émissions hebdomadaires à la radio.

Des ingénieurs vinrent s’expliquer. Je les accusais de mentir quant à leur travail. Ils m’ont menacé : si je ne cessais pas de faire le guignol, j’en paierais le prix… On m’invita, c’était passé minuit, à me faire visiter les environs. J’avais peur d’être tué. Je refusai.

Au  sortir  bu  bureau,  un  type  m’invita  à  prendre  place  dans  sa voiture; comme il avait l’air bien sympathique, je le fis. Il vanta mon intelligence, mes possibilités et tenta de me faire comprendre que si j’oubliais le barrage, je pourrais, en plus de me faire 35,000 $, avoir une carrière intéressante. Le type, voyant mes scrupules, me dit qu’un jour ou l’autre, peut-être plus tôt que je le pensais, je devrais me brûler les ailes, sinon je ne ferais pas long feu dans le métier. Je ressortis de l’auto, sûr que l’histoire Gayhurst n’était que de la merde politique. Les libéraux sont experts là-dedans.

Le lendemain, j’appelais le patron, convaincu que le barrage serait détruit, grâce à une brèche que venaient d’ordonner les ingénieurs. C’est évident, le barrage était construit dans un amoncellement de terre glaise. Les patrons ne me prirent pas au sérieux puisqu’il n’y avait que cette tentative de m’acheter pour prouver «  que  tout  n’était  pas  tellement  catholique dans  l’affaire   Gayhurst.»

Risquerait-on de tuer des milliers de gens pour un projet politique? me demanda-t-on, sans que je puisse répondre. Mais, on déplaça ce danger vers la Beauce qui, elle, était bien sur le chemin de la rivière si le barrage cédait.

Le barrage est depuis, un monument, près d’une immense brèche qui laisse s’écouler la rivière. Le lac artificiel est vide de son contenu. Les Beaucerons ont été les seuls perdants : ils ont dépensé près d’un million pour fuir le prétendu danger.

J’ai décidé de quitter le journal. J’ai démissionné pour des raisons de santé. Les patrons du journal refusèrent et me donnèrent des vacances. Après un repos, je reprenais le travail, mais je n’avais plus le goût, croyant définitivement dans la malhonnêteté du journal qui, après avoir protégé les Cliches, les Stearns, protégeait maintenant les libéraux. J’ai fait les 400 coups, j’ai quitté le travail sans avertir. J’ai fait le fou jusqu’à ce que les patrons décident de me renvoyer. J’ai quitté l’emploi avec joie en chantant devant les patrons étonnés :

  • C’est le plus beau jour de ma vie, j’ai retrouvé ma liberté!
  • Je suis arrivé à Victoriaville à la suite d’une longue période de chômage, m’étant  exercé  à  jouer  de  la  pelle  et  de  la  hache,  lors  de  travaux d’hiver.

La Tribune m’a réengagé parce que j’étais très productif, mais surtout, parce qu’elle était  mal  prise,  elle ne  trouvait  pas  de journaliste bouche-   trou.

La direction de la Tribune disait reconnaître s’être trompée : « Nous t’avons envoyé à Lac-Mégantic alors que tu  n’étais  encore  qu’un  enfant.  Nous  aurions dû penser qu’il était impossible qu’il y arrive autre chose. Si jeune! (J’avais environ 17 ou 18 ans). Si loin, responsable d’un bureau! C’était une trop grande responsabilité pour ton âge.»

Par contre, épuisé de me chercher un travail, je reconnaissais m’être laissé emporter dans mon jugement, accordant finalement le bénéfice du doute au journal. Il n’était pas libéral, il avait voulu me protéger…

J’ai choisi, à Victoriaville, de vivre dans une famille pauvre, espérant qu’il me serait plus facile d’avoir un petit gars, même si j’étouffais cela sous le masque de lui venir en aide. Je deviendrais son ami, j’aiderais ses parents et je le gâterais ce qui, à la fois, me donnerait un enfant, désir qui m’obsédait, et justifierait mon droit, ma légitimité de lui poigner le cul, s’il aimait ça. Je n’aurais alors jamais cru que cette liberté serait ma plus grande prison.

Manque de chance, Benoît, un copain avec qui je courais les femmes et la bière, me trouva une famille. Madame Barrette était seule à la maison (quoique Bernard arriva peu de temps après moi), ses deux filles étant placées aux études, à l’extérieur. Son état lamentable me fit accepter quand même d’y vivre.

Au début, j’avais pitié d’elle et j’ai fait mon possible pour la rendre heureuse. Je lui permis, grâce à mon support supplémentaire aux frais de pension, d’acheter un tourne-disque, quitte à manger très souvent du spaghetti rachitique, ayant eu le malheur de lui dire que j’aimais ça. Je l’ai même amenée à une réception afin qu’elle connaisse les beaux côtés de la vie. J’ai eu honte à mort. Elle buvait, tout écartelée, mettant en vedette ses surcroîts de graisse. Les gens qui riaient autour de nous venaient me demander si c’était ma mère. En plus de mal se tenir, elle était laide à faire peur. Je fondais, mais je ne regrettais pas mon geste.

Tout a été pour le mieux pendant de longs mois. La dame s’acheta deux machines à coudre, aimant la couture, qu’elle abandonna aussitôt. D’autre part, malgré mes réprimandes, l’hiver, quand je quittais la maison, elle ne se chauffait pas, par mesure d’économie. Je comprenais ses phobies et j’essayais de lui faire comprendre qu’elle n’avait rien à craindre, je ne la laisserais jamais crever de faim ou de froid. Je l’aidais encore plus, essayant de lui faire connaître les douceurs de la vie.

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