Aller au contenu principal

Cicatrice à l’âme 6

septembre 2, 2020

Cicatrice à l’âme 6

Publié par Parti pris sous le titre de : Laissez venir à moi les petits gars.

(pp. 43 à 53)

 

7

En prison, je soupesais tous les pour et tous les contre pour évaluer mon degré de perversité, je devrais dire d’innocence ou d’ignorance. J’étais convaincu d’être fou; mais je ne savais pas si c’était en me posant autant de questions ou, en liberté, en répondant simplement à mes besoins naturels de toucher tous ces petits êtres que je trouve beaux.

J’ai décidé de recommencer à réciter mes prières les bras en croix. Un tel sacrifice et beaucoup de prières m’aideraient certainement à me faire oublier mes penchants pour Jeannot. Je me devais dorénavant d’être chaste; j’avais été trop longtemps « un maniaque ».

Après le déjeuner, je me rendis dans la cour, comme après chaque repas. Une cour asphaltée, entourée de murs, où, comme d’habitude, pour faire changement, nous marchions. Ce n’était pas tellement nouveau, mais pouvoir respirer de l’air pur suffisait à donner à ces minutes une très grande valeur.

Je ne parlais pas à personne ou presque, sinon à Claude, un individu incarcéré depuis plus d’un an pour ne pas avoir payé ses dettes. Il était très sympathique et agissait comme un frère. Il disait être là depuis un an et ne pas savoir quand il en sortirait.

Tout le monde avait appris les raisons de mon incarcération. J’étais craintif quant à ce que l’on en pensait; car, même si peu me parlaient, Pierre, un jeune de 19 ans, assez beau, je dois l’avouer, cherchait sans cesse à m’insulter. Je ne savais pas quand sa haine deviendrait de la violence physique.

  • Regarde ailleurs, hostie de chien. Maudite tapette. Tu ne m’auras pas, mon christ. Suceux de cul! Tu peux manger les jeunes, mais ne t’essaies pas sur moi parce que je vais te la casser, ta kâliss de gueule. T’en suceras plus d’autres.

Lui gueulait, moi, je crevais de peur.

C’était en fait le chant de ceux qui aimeraient bien être attaqués et cherchent à se déculpabiliser en pourchassant ceux qui symbolisent leurs désirs irréalisés.

Malgré tous mes efforts, je me surprenais à avoir beaucoup d’anxiété quant aux récréations. Même si je rejetais ces pensées, je me prenais souvent à rêver l’arrivée d’un petit jeune, beau comme un coeur, sympathique, de qui je tomberais amoureux. Parfois, j’espérais même me faire reluquer par un petit vieux; même si je ne souhaitais pas avoir une aventure avec eux. Je ne pouvais entrevoir une telle liaison sans sodomie. Jeune, un Anglais m’avait initié à cette pratique. Je n’avais pas du tout aimé ça. Je craignais de la revivre. Il va sans dire que les menaces du Gros de le faire étaient aussi pour moi un « moyen » cauchemar. Je n’ai jamais pu avoir une aventure avec un adulte, sans avoir affreusement peur de me faire tuer. Cette crainte avait persisté, malgré les années,  et  s’était  même  renforcée.  J’avais  peur  d’être  assailli,   violé  et  tué, malgré la surveillance des gardes, qui se rendaient peu souvent aux douches collectives.

Quand j’étais plus jeune, mes parents nous avaient raconté avec les photos d’Allo-Police comment un pédophile avait déchiqueté un petit gars. Ce fut la hantise de ces maniaques. Par surcroît, un après-midi en me rendant à une ferme, près de Barnston, nous nous étions fait courir par un type que notre imagination nous rendait chaque jour plus laid. J’avais eu terriblement peur. Pendant près d’un an, nous marchions sur le bord des champs pour nous sauver, si jamais il réapparaissait alors qu’il n’a peut-être même jamais existé. Plusieurs années plus tard, quand je faisais de l’auto-stop, je portais toujours une roche dans mes poches, pour me défendre au cas où se présenterait une mauvaise situation.

Enfant, ces histoires te traumatisent en maudit. De plus, ce qui m’avait certes tenu loin des adultes, les grosses bittes m’écœuraient.

À la prison, je pouvais fréquenter les petits vieux du deuxième sans danger, surtout que rares étaient les occasions de passer à l’action. Petit à petit, j’appris de leurs bouches tous les rudiments du vol. Devant mon peu d’intérêt, leurs leçons se concentrèrent et se spécialisèrent sur les moyens possibles de conquérir un gamin. Comment l’amener, malgré lui, à te tâter la queue, en lui offrant du maïs soufflé. J’écoutais en priant. Puis, c’était le retour à la chambre commune pour reprendre à nouveau de longues et pénibles réflexions ou prier.

J’étais en proie à un fort sentiment de culpabilité. Cette angoisse portait surtout sur trois points fondamentaux : je ne parvenais pas à oublier mon attitude à Victoriaville, face à la dame où j’avais été pensionnaire; je me croyais de toute éternité condamné à être possédé du diable, ayant marchandé mon âme avec Satan pour obtenir certains garçons; je me reprochais aussi d’avoir été un garçon difficile pour ma famille.

Si j’acceptais d’avoir été la victime de mon ignorance infantile, je me rendais coupable de ne pas avoir eu assez de courage et de volonté pour me départir de ma passion alors qu’il en était encore temps… Comme si cela eût été possible, oubliant qu’il s’agit là d’une imbécilité que nous racontaient les curés en nous faisant croire que c’était un crime.

Un regard, un sourire suffisaient pour qu’un garçon me fasse faire le tour de la terre.

8

Après une enfance profanée par les peurs, à cause de la censure sur la sexualité, j’eus une adolescence tout aussi tumultueuse. Il n’était plus question pour moi de douter de ne pas être aimé, mais une certitude… j’étais déchiré entre ce que nous apprenait la religion et ma petite nature qui voulait jouir de plus en plus. Avec le temps, j’ai appris qu’il s’agissait plutôt de moi qui prenais tout au sérieux, même les bêtises de mon imagination.

À l’école, la situation n’était guère plus reluisante. Je m’y sentais tout aussi de trop et les remarques d’un professeur disant que je questionnais beaucoup simplement pour me faire remarquer m’avaient décidé à ne plus jamais reparler en classe. J’étais en onzième année. Pour oublier mon sort, je consacrai toutes mes énergies à devenir un bon correspondant pour la Tribune, de Sherbrooke. Je réussis si bien qu’on m’offrit un travail d’été.

J’avais été engagé pour l’été à la suite d’une rencontre dans laquelle le patron Me Desruisseaux m’avait promis de me payer des cours universitaires, promesse qu’il ne tint jamais, mais qui m’a décidé à me lancer dans le journalisme. Je devais en septembre retourner aux études. Même si j’étais accepté à l’université, je ne pouvais pas m’y rendre sans aide, mes parents étant trop pauvres.

À cette époque, je n’étais qu’au début de mon blocage intellectuel à cause de mes hantises sexuelles. J’avais 17 ans environ.

Je craignais que « ma mauvaise habitude » de me masturber se reflète dans ma personnalité, sur mon visage ou dans mes manières comme nous le disaient les prédicateurs. J’interprétais chaque sous-entendu comme si on le savait. Aussi, les invitations à des partys, dans lesquelles je pourrais faire l’amour, me torturaient tout autant que de longues heures de tentative à échapper aux tentations de me masturber. C’était pour m’humilier, rire de moi… mais j’aurais bien aimé l’expérience tout de même, au cas où cela aurait réussi… pour savoir ce que ça ferait comparativement à mes exploits à quatre ans. J’étais évidemment puceau et je ne savais pas que me masturber aussi jeune ne nous rend nullement impuissant avec les femmes.

(Si vous vous masturbez, vous ne pourrez pas satisfaire votre partenaire quand vous serez plus vieux, ayant trop dépensé vos énergies seul dans le péché. Vous aurez aussi des boutons au visage.)

Je voyais dans ces aventures avec des filles, malgré la peur qu’elles me donnaient, d’être humilié en n’éjaculant pas, une chance de devenir homme… si je réussissais. Je pouvais aussi ne pas pouvoir bander, comme on nous le disait. Qu’est-ce qu’on dirait? À chaque fois que l’on me parlait de ces partys, j’avais l’impression que l’on devinait mes habitudes, tant elles survenaient dans une période où je m’éclatais seul. Les invitations arrivaient toujours le lendemain d’une « chute », pourtant j’essayais de ne pas me masturber pour être en forme, pour bander à coup sûr.

J’espérais aussi cesser d’être fasciné par les garçons.

J’étais trop gêné pour oser inviter une fille, à cause de ma laideur. J’avais peur de la perdre si jamais elle acceptait, à cause de ma maladresse à savoir l’intéresser à moi. D’autre part, pour sortir une fille, il faut de l’argent et je n’avais pas le sou pour ces fréquentations. Je ne gagnais, après tout, que 35 $ par semaine. J’étais souvent cassé. Plus souvent qu’à mon tour. Aussi ai-je dû me contenter de danser parfois au salon du Parthénon, là où je pensionnais depuis mon arrivée à la Tribune, jusqu’à ce que monseigneur Cabana intervienne et fasse cesser nos « partys » qui prenaient fin pourtant à 11 heures le soir. Cela avait été possible du fait que la maison était tenue par un prêtre. Cette intervention de l’archevêque a nourri par la suite ma crise antireligieuse qui commençait à faire des siennes. Je réalisais que la foi pouvait bien être une grande escroquerie.

D’autre part, je croyais que les autorités du journal regrettaient mon embauche. J’avais été choisi à cause de ma grande production, à Barnston, où j’étais correspondant; je révélais, à Sherbrooke, un tas de faiblesse : j’écrivais affreusement mal mon français, les fautes se multipliaient comme les étoiles dans la Voie lactée en août; j’étais super lent à la dactylo et j’avais tellement peur de me tromper qu’au début, je ne faisais montre d’aucun esprit d’initiative. J’avais peur encore une fois que mon audace se tourne contre moi… j’attendais chaque jour avec l’appréhension d’être congédié.

Vint septembre. Il manquait de personnel et, malgré mes défauts, j’avais pris vitesse et sécurité. J’étais bon journaliste, sauf qu’il fallait un autre journaliste pour corriger mes textes. C’était mieux que rien. On me persuada d’abandonner mes projets d’études. Desruisseaux renia sa promesse et, n’ayant plus le choix, je me devais de rester dans la grande famille de la Tribune.

Étant naïf, peu sûr de moi, me trouvant même médiocre, j’étais utilisé comme un objet, une poupée, une bonne proie…

D’autant plus que j’étais d’un caractère sauvagement pacifiste, prêt à me précipiter chez tous les médecins de l’esprit de la terre, si jamais par malheur, à force de me faire écraser, j’avais réagi violemment. J’étais une bonne bête de somme… férocement passionnée quand je m’embarquais dans quelque chose. Je ne croyais dans aucune organisation, même révolutionnaire… Être mené par l’un ou par l’autre, c’est la même patente; tu dois toujours te conformer… être menacé sans cesse de se faire liquider par l’un ou par l’autre, ça finit par être drôlement emmerdant.

Même si j’étais devenu un bon producteur, ce en quoi je mettais tout mon orgueil, j’avais toujours la crainte et la certitude d’être mis à la porte d’un moment à l’autre. Les patrons ne nous emploient que dans la mesure où ça paye et je ne me sentais pas tellement rentable. Cette crainte m’angoissait. Je me sentais inférieur aux autres. Ils étaient plus cultivés, plus raffinés. Ils s’y connaissaient  en musique et en lettres. Moi, je ne m’y connaissais en rien. Je me sentais à jamais inférieur à eux puisque je n’avais pas de sens critique. J’ai commencé à lire et à écrire des poèmes, influencé par un poète et un homme de très grande sensibilité. Pier Pol était, à la fois, un collègue, mon ami et presque mon professeur littéraire. Sa poésie était douce, musicale, charmeuse, quoique parfois nostalgique.

Certains confrères se moquaient assez souvent de lui, à son insu, de façon très injuste, s’en prenant à sa sensibilité : c’était « le poète ». On ridiculise toujours ceux que l’on sent supérieurs. Cette situation atteint son point culminant lorsque, par erreur, Pierre termina un poème sur un manchot en disant qu’il s’était retourné en caressant son chien. Guilbert, qui riait de tout le monde, sauf de lui-même, avait sauté sur l’occasion. Cette situation m’avait été pénible. Je ne pouvais accepter de rire de bon cœur de cette anecdote; cela me semblait injuste envers mon ami, mais par contre, je ne pouvais m’empêcher de la trouver bien drôle. J’ai été inconfortable et même gêné, jusqu’à ce que Pier Pol lui- même rie de cet incident. C’est un genre de situation qui se produit dans le cas de tous les grands écrivains. La distraction fait partie de la vie. De cette première époque à Sherbrooke, je me rappelle mon baptême de journaliste par les policiers. J’étais de service une fin de semaine. J’ai été envoyé à Cookshire, Guilbert ayant décidé que j’étais assez solide pour couvrir un prétendu meurtre.

J’avais une peur affreuse des morts, peur que je n’ai jamais su surmonter, ayant été trop profondément traumatisé dans mon enfance par les histoires de revenants, de punition, d’enfer et de purgatoire que nous avait racontées l’institutrice en religion à la première année. Parfois quand je servais une messe de funérailles, je devais sortir de l’église pour ne pas m’évanouir en approchant des cercueils. Si je n’osais pas me rendre seul dans le hangar chez moi, craignant d’être poursuivi par les morts, plus particulièrement mon grand-père, je tremblais encore plus de devoir m’occuper de meurtre. Bravement, je m’exécutai quand même.

Près du cadavre, un des policiers, percevant mes hésitations, s’amusait à jouer avec la langue du cadavre. C’était une mort naturelle, crise cardiaque. Donc, un événement sans importance… Mourir, ce n’est pas important; être assassiné, ce n’est pas la même chose : ça permet aux policiers et aux lecteurs de ne pas s’enliser dans la routine.

Nous nous sommes rendus à l’hôtel. On commença par vouloir déterminer mon poids. Pour ce faire, je devais grimper sur le dos d’un des détectives. Me méfiant, je sautai avec une telle rapidité qu’au lieu de pouvoir me rabattre fortement un bâton sur les fesses, le préposé à ce boulot dut retenir son coup. Après m’être fait prendre partiellement à ce jeu, ils décidèrent de se venger en essayant de m’effrayer en soutenant qu’ils pouvaient m’arrêter puisque j’étais dans un hôtel, sans l’âge requis. Je m’engueulai tellement avec eux qu’ils en étaient en christ. Non seulement ils m’avaient fait peur, mais je les avais amenés à se faire prendre à leur propre jeu.

Je ne leur avais pas caché mon agressivité naturelle envers les représentants de l’ordre, plus particulièrement la police.

– Vous m’avez payé une bière, vous êtes donc aussi dans l’illégalité.

Avant de me donner des claques sur la gueule, le jeu fut abandonné et ils me payèrent une autre bière, me disant que je serais un bon journaliste puisque je ne m’en étais pas laissé imposer. Avec les policiers, tous les gens sont des criminels. Ils oublient que les êtres humains réagissent à la souffrance et à l’humiliation. Ils se cuirassent contre l’homme pour ne songer qu’aux règles.

Mon départ de Sherbrooke pour Lac-Mégantic fut très pénible. Le syndicat ne voulait pas me défendre, puisque je n’avais pas droit de refuser une promotion. J’étais en maudit, persuadé que je serais aussitôt congédié.

Je soupçonnais le journal de vouloir se débarrasser de moi et ne pas le pouvoir, à cause du syndicat. En m’envoyant à l’extérieur, je ne serais plus syndiqué et je serais complètement à leur merci. Je figurais ainsi le raisonnement des patrons à cause de mon français, et le syndicat pensait comme moi… Les dirigeants du journal avaient besoin d’un bouche-trou pour remplacer un correspondant dans une ville où aucun journaliste n’arrivait à rester.

  • À quoi ça sert un syndicat? Seulement aux augmentations de salaire?

J’étais en fusil, soupçonnant le syndicat de complète impuissance. Ça m’a pris des années à comprendre que l’exécutif syndical avait été pris au dépourvu autant que moi et qu’une assemblée n’aurait servi à rien, sinon à faire pourrir encore plus le climat dans les négociations en cours. Malheureusement, les

Québécois n’ont pas encore appris à sortir d’eux-mêmes, de leur structure mentale de colonisés. Même les syndicats et les syndiqués ne s’intéressent qu’à ce qui les touche de près, c’est-à-dire à leurs revenus. Ils n’ont aucune conscience professionnelle. C’est le propre de tout homme exploité de ne jamais voir au-delà de son nez. La pauvreté physique va simplement de pair avec une certaine forme de pauvreté d’esprit ou plus exactement avec une absence totale ou presque de prospective. L’exploitation est soutenue par un tel individualisme.

Par contre, je savais que le journal avait de la difficulté à se trouver un journaliste pour Lac-Mégantic à cause de la réputation (à cette époque et dans mon milieu) de cette ville. J’irais comme bouche-trou, sinon j’étais congédié. C’était clair.

Faible, naïf, il y avait toujours quelqu’un pour profiter de ma facilité à tout croire.

À la description que l’on m’avait faite de Lac-Mégantic, j’étais persuadé de courir à une mort certaine. Guilbert et les flics, ses amis, car il a toujours aimé ça m’humilier ou me faire paniquer, m’avaient démontré qu’il ne me faudrait pas grand temps pour me faire enculer dans cette ville, une pratique que je craignais et avais en horreur. Ils me traitaient, Guilbert et ses flics, comme si j’étais un niais. Ce que je suis, mais pas encore assez pour les laisser se payer ma tête sans que je le sente. Je les laissais s’amuser, ne sachant pas exactement ce qu’il me fallait croire… dans le fonds, me faire enculer, peut-être que maintenant j’aimerais ça. J’ai toujours eu peur des maniaques, mais je n’en connaissais aucun.

Quand j’arrivai dans cette ville, boueuse à cause du printemps, perdue dans le bois, ayant un bureau à l’allure de taudis, j’étais désespéré. J’étais loin de me douter que j’y vivrais une des plus belles années de ma vie; que ce « trou », comme on m’avait dit, est un véritable trésor de beautés tant par la nature que par les gens qui y vivent.

Je me suis mis au travail avec acharnement pour oublier mes craintes. Je travaillais tant, que je trouvais à peine le temps de manger. Mon angoisse s’apaisa après une semaine. Je m’étais fait beaucoup d’amis à cause de mon courage qui, en réalité, n’était que de la peur sublimée.

Si je croyais à quelque chose, si je m’y impliquais, je me donnais entièrement jusqu’à ce que je sois vidé… Quand vous êtes quotidiennement certain de mourir, les guerres quotidiennes paraissent assez anodines.

Les grands changements dans mes relations avec Lac-Mégantic se sont effectués à l’armée.

Je m’étais rendu au manège militaire, dès le premier dimanche. Il y avait

fêtes et compétitions. J’y étais allé malgré toutes les recommandations contraires.

« N’y va pas, tu vas te faire descendre. On y haït les journalistes à mort. » Le devoir étant le devoir, je m’y suis présenté les fesses serrées.

À mon arrivée, un sergent, avec un groupe de femmes, pour se signaler, hasarda :

  • Montre-moi, si t’en as une belle…

Je sursautai et répondis aussitôt :

  • Ça, Monsieur, ça ne vous regarde pas…

Les femmes étaient conquises et l’effronté niaisa. La soirée se poursuivit de plus belle. Le sergent m’avait fiché la paix.

Je décidai de m’asseoir pour prendre une bière. Un caporal, remarquant mon arrivée, se mit à vociférer contre les journalistes. Au début, je ne dis rien, malgré la provocation, mais je ne pus tenir longtemps. Je signalai à ce caporal que c’était avec des gens bornés de son espèce qu’il était possible d’avoir des journalistes comme il les avait décrits. Il s’ensuivit une engueulade.

Le caporal se leva, se précipita vers moi. J’ai cru m’évanouir, mais je me levai, lui tendant la main en indiquant mon nom, comme un noble accepte un duel. J’étais certain de manger la raclée de ma vie. À ma surprise, il me serra la main avec joie, criant :

  • Enfin! Nous avons un vrai journaliste.

C’en était fait. J’avais l’armée de mon bord, et d’autre part, tous mes amis étaient reconnus pour être de solides bagarreurs et des jouisseurs hors pair : Paul, le Flo, André, etc. Je n’avais rien à craindre. Si on avait essayé, de me toucher ne fut qu’un poil de la tête, j’aurais un  vrai  régiment  pour  me  défendre. Je m’étais aussi fait soldat pour porter l’uniforme. J’avais ainsi mille et un privilèges. Je commençai à boire, à courir les filles et à me livrer à tous les jeux possibles.

Dans très peu de temps, j’avais acquis la réputation d’un journaliste honnête, courageux, qui ne recule devant rien et qui était carrément du côté du peuple. Les gens, du moins ceux que je voyais, admiraient ma bravoure de m’attaquer aux patroneux, d’essayer de trouver moyen de dénoncer ceux qui ambitionnaient qu’ils soient industriels, curés ou même le conseil municipal. Tout le monde se demandait si j’aurais ma commission d’enquête sur le patronage en ce qui avait trait à la construction de l’hôpital; patronage qui impliquait le maire

du temps et un médecin, organisateur libéral.

Le maire, qui me croyait plus vieux, avait porté plainte au journal en disant que je ne lui laissais pas un pied de corde. Les dirigeants du journal m’encourageaient, mais j’avais de la difficulté à faire publier mes textes. Certains écrits paraissaient coupés et recoupés.

Il a toujours été de la politique du journal de me faire croire qu’il était de mon bord, c’est-à-dire qu’il défendait les petits, alors qu’en réalité, il appuyait les gens au en autorité, en coupant, retardant ou minimisant mes nouvelles.

On me disait qu’il fallait faire connaître la vérité, mais que tout dépendait de la façon de le dire. Je n’ai jamais été étouffé par la diplomatie, considérant cela comme mensonge et hypocrisie. Le littéraire est l’excuse souvent employée en vue de la manipulation ou du snobisme intellectuel, lequel est une nouvelle forme, esthétique cette fois, d’autoritarisme. Il n’en fallait pas plus pour que mes textes soient hautement censurés.

J’étais fier de moi. Je parvenais, malgré mon jeune âge, ma vie plus qu’active (filles, boisson, bagarres et surtout petits gars) à obtenir raison dans presque toutes mes revendications. Il faut dire qu’en moins d’un an, le tirage du journal avait pratiquement doublé et j’avais acquis un très large appui de la population. Même la requête signée contre moi dans l’affaire du Centre Mgr Bonin par bien de bons catholiques, à l’instar du curé de la paroisse, un Monseigneur dont je ne me rappelle plus le nom, n’a pas réussi à me faire expulser de la ville. Le Monseigneur craignait mes indiscrétions quant aux sous employés pour la construction du centre de loisirs. Ce curé avait décidé de m’apprendre « qu’il ne faut jamais manger du prêtre, car on s’étouffe avec les boutons de la soutane ». J’avais dû, cependant, accepter en compromis de laisser tomber ma lutte et ma haine antireligieuse. La menace d’être expulsé m’avait effrayé, mais j’ai appris en même temps le haut taux de popularité dont je jouissais dans la population.

Presque une année après mon arrivée à Lac-Mégantic, j’ai dû par principe laisser tomber l’emploi.

Malgré ma débauche, j’avais su produire une telle quantité de textes que c’était considéré comme un record de production, surtout pour une petite ville. J’avais, au cours de mon séjour, ayant menacé de démissionner, obtenu les services d’un secrétaire qui s’occupait particulièrement de la circulation du journal. Le bureau était nouvellement logé dans un endroit plus attrayant, plus vaste, dans lequel je m’étais aménagé une chambre. L’armée m’avait offert d’être sous-lieutenant et de suivre un cours pour la sous-lieutenance. J’avais refusé. Tout allait bien, même si j’avais, depuis mon arrivée, une vie sexuelle très remplie, mais très douloureuse.

Un mois après mon arrivée à Lac-Mégantic, j’ai rencontré Yvette, une

supposée fille de joie.

Lors de notre première aventure, j’avais peur. Ne m’avait-elle pas averti qu’elle voulait nous faire prendre par la police? J’ai surveillé à la fenêtre durant quelques heures pour prévenir l’arrivée des policiers. Puis, dans le lit, j’ai pris un temps interminable pour avoir une érection. Les craintes dissipées ainsi que la gêne de me croire trop peu bâti, tout alla pour le mieux et comment! J’étais comme un chien qui l’on dresse à l’amour. Surprise de m’avoir dépucelé, moi, qui voulais être curé, elle se prit de remords. Moi, j’étais bien content d’avoir abandonné les espoirs de la cure. J’étais fier comme un jeune coq d’avoir été si irrémédiablement « sali ». J’avais adoré l’expérience que je n’ai pas manqué de répéter en maintes occasions et de bien des façons.

En général, j’ai toujours mal régi à faire l’amour; car je n’ai pas totalement joui. Je suis parfois comme certaines femmes : je prends un temps fou à éjaculer. Pour elles, c’est parfait; mais quant à moi, c’est un vrai combat. Plutôt que de profiter des moments, sachant bien que tout saura venir à temps, je m’énerve, je me révolte contre tout ce temps nécessaire, je me mets à penser aux petits gars. Je fais l’amour avec eux dans ma tête. C’est le plus grand stimulant ou encore je me concentre en pensant que je fais un « petit ». Je le sculpte, membre par membre.

Je n’ai jamais trouvé beau le corps d’une femme alors qu’au contraire j’adore celui d’un garçon. Par contre, le corps d’une fillette me semble beaucoup plus beau que celui d’un homme. Je fais l’amour avec une femme pour me prouver ma virilité alors qu’avec un garçon, je le fais par jouissance. Cela explique certainement mes longueurs à éjaculer, ayant à créer un monde de phantasmes, avant d’y parvenir, comme lors de mon adolescence, alors que je me forçais « à venir » plutôt que laisser les choses s’opérer naturellement. Par notre éducation nord-américaine, faire l’amour ne sert pas à la jouissance, mais à affirmer sa virilité, on n’a qu’à regarder Playboy ou les annonces pour le voir.

Qu’importe! Le sexe a pris alors pour moi une nouvelle dimension. Même si je couchais avec Yvette, je cherchais l’amour avec un petit gars pour compenser d’une part, le manque d’aventures, et d’autre part, l’absence de chaleur dans les communications. Les petits gars demeuraient l’extase, la beauté, la plénitude et la globalité; puisque pour les rejoindre, je dois revivre (pour qu’il ne me craigne pas et ne se sente pas forcé) le seul être que j’ai aimé en moi : l’enfant.

Je parlais donc très peu de mon penchant pédéraste puisque quelques semaines avant mon départ de Sherbrooke, ayant averti une mère de famille de mes tendances pour me protéger de moi-même et sauvegarder la pudeur de son fils qui m’intéressait de plus en plus, elle m’avait flanqué à la porte. L’authenticité, ça se paye.

Heureusement, j’avais retenu les amitiés d’un petit bonhomme du coin. Je l’ai amené avec moi une fin de semaine. J’ai commencé à profiter de l’obscurité pour obtenir sa petite queue que j’avais déjà bien tâtée, avec son approbation, dans la morgue du journal… mais, cette fois, il prétendait ne pas être intéressé.

Plus tard, il me dit s’être laissé faire, ayant été trop surpris de mes avances, ce qui me semble possible. Mais, comment deviner?

Il a bien aimé son séjour, malgré mes insistances du début, c’est-à-dire dès que je le crus  sincère dans  son refus.  Pas  question  de forcer  qui que ce soit.

Règle générale, à ma connaissance, les garçons qui se sentent forcés à participer à de telles expériences détestent ensuite les ‘homosexuels pour le reste de leur vie puisqu’ils en sortent dégoûtés ou culpabilisés. C’est une expérience qu’ils s’efforcent d’oublier. Si un jeune est fasciné par un homosexuel et que les relations sont passagères, habituellement, il redeviendra hétérosexuel et indifférent au phénomène homosexuel. D’autres sont très jeunes et à jamais homosexuels. Par contre, le jeune qui a de la difficulté dans sa famille, dans son entourage ou surtout, s’il a de la difficulté avec les filles, deviendra facilement   un « bon serin ». Quant aux parents qui feront un drame s’apercevant que leur fils a des expériences homosexuelles, ou qui feront intervenir curé ou police, leurs jeunes deviendront forcément instables et peut-être même névrosés. C’est le genre de garçon qui se marie, rend sa famille malheureuse, car il a peur d’épuiser une expérience nécessaire qui lui permette de se définir dans sa  réalité profonde.

Plusieurs ont besoin de vivre une étape homosexuelle intense pour assouvir leur narcissisme avant de pouvoir obtenir des relations saines et complètes avec l’autre sexe. Il est stupide de rougir d’un tel besoin et de ne pas l’assouvir puisque cette situation naît nécessairement d’un problème qui s’est passé dans l’enfance et qui ne pourra être résorbé que par son assouvissement. Souvent, il s’agit d’une étape dans le déroulement de la construction de son

« identité », profonde, primaire, un processus normal, mais plus lent que chez d’autres. Il vaut mieux avoir des rapports sexuels fréquents que de refouler le désir, devenir obsédé et empoisonner la vie de tout le monde par un refoulement transformé en agressivité.

Je ne sais ce qu’il est advenu de lui, mais fort probablement que, tels à tous ceux avec qui je me suis amusé, il doit être marié ou en bonne voie. L’homosexualité dans l’adolescence est souvent temporaire. Curieusement, à quelques exceptions près, tous ceux avec qui j’ai eu une aventure manifestent beaucoup de plaisir à me rencontrer, contrairement à ce que l’on serait porté à croire. Ils sont tous devenus rangés et heureux…

Yvette connaissait mes tendances. Je ne pouvais pas les lui cacher. C’était mon problème. De plus, je voulais être sincère. Je l’estimais de plus en plus. Il y avait aussi mon confesseur ou plutôt directeur de conscience qui connaissait mes déboires. Mon assistant au journal, Xavier, me voyant agir, devina et me harcelait de ses scrupules. Il m’écœurait avec son chantage :

  • Je vais le dire à tout le monde.

J’en avais peur. Je croyais qu’il le ferait. Je me sentais pointé. J’entendais :

  • Voilà le maudit fifi.
No comments yet

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueueurs aiment cette page :