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Cicatrice à l’âme

septembre 1, 2020


Publié par Parti pris sous le titre : Laissez venir à moi les petits gars.

5 b

Le garde arriva avec les journaux. Tous les prisonniers se sont attroupés. Je n’avais jamais vu autant d’intérêt pour l’information. Les textes rapportant les procès de la journée précédente étaient lus à haute voix; il y avait souvent des protestations contre le peu d’importance accordée à certaines causes ou quant à la rédaction du texte. Pour certains, au contraire, l’anxiété les déchirait et c’est en tremblant qu’ils vérifiaient si leurs noms y figuraient. Il est toujours pénible de saisir que sa vie dépend d’un article de journal. Certains souffrent plus en pensant que les personnes que l’on voudrait ignorantes savent tout, irrémédiablement, que de subir la prison elle-même. Surtout qu’en prison, il est impossible de mesurer la portée de l’article : donc, toutes les spéculations deviennent plausibles. J’ai aussi constaté que tous les prisonniers condamnés à plus de dix mois préfèrent une sentence de plus de deux ans. Dans un pénitencier, le temps passe plus vite puisqu’on peut s’occuper, alors que dans une prison commune, pour les sentences de moins de deux ans, l’ennui devient pire que la torture physique. Dix heures par jour à penser, à n’avoir rien d’autre à faire, à méditer tes tourments, à revivre ta vie, telle une perpétuelle agonie qui prend fin au moment où la mort devient un phantasme présent, obsessionnel; c’est la pire des torturesÊtre privé de liberté, c’est être privé de moyens pour tuer la monotonie.

Comme prévu, dans le journal, il n’était pas question de ma comparution. Le Gros en fit la remarque, mais personne n’y porta attention.

J’étais étonné de constater la gloire que certains prisonniers tiraient des articles de journaux. C’était une véritable compétition à savoir qui avait le plus longuement la vedette, comme on mesure parfois la valeur des gens à la longueur de leur pissette. (Même les policiers se livraient parfois à cette compétition amusante.)

Le souper et la soirée en salle commune se passèrent sans incident.

Vint le tour des cellules.

Pour la première fois, j’observai que tous les soirs, ce sont les mêmes farces plates qui se répètent:

  • Fais moins de bruit en te crossant…
  • Voyons !    C’est Maurice qui vient de défoncer sa chaudière en déchargeant.

Il y en a aussi toujours un qui simule l’orgasme, comme un loup qu’on égorge, alors que les autres décrivent la belle avec qui ils font l’amour.

Puis, vient le silence. Un silence d’enfer, brisé parfois par le déplacement d’une de ces infectes chaudières puantes placées pour les besoins naturels, que l’on doit vider le matin avant de déjeuner.

Comme d’habitude, j’ai passé la soirée à prier. J’étais pris de remords d’oser remettre en question ma perversité. Comment pouvais-je oser penser et croire à mon irresponsabilité, à ma non-culpabilité, alors que toute la société pense que la pédérastie est un défaut, une misérable passion qui prend racine dans les âmes abjectes?

J’ai repassé pour la millionième fois tout ce processus qui m’avait conduit à l’incapacité biologique de refuser à mes mains d’exercer leur charme sur le corps des gamins.

Cette révision m’amena à accepter deux faits : d’une part, je suis obsédé par les petits gars au point de devenir vraiment impuissant à leur résister; d’autre part, à vrai dire, je ne comprends pas pourquoi il est mal d’aimer un garçon. Pourquoi? Qu’est-ce qui justifie cet interdit? Je ne ressens rien qui me dégoûte, seuls l’opinion publique et l’environnement qui me forcent à toujours me condamner, acceptant à priori que la majorité ne puisse pas avoir tort. D’ailleurs, à cette époque, j’étais loin de savoir que la pédérastie fut pratiquée par des peuples entiers et qu’elle a déjà porté l’humanité au sommet de sa grandeur et non de sa décadence, comme la société a intérêt à le faire croire pour continuer à dominer les gens. Quant à la protection des enfants, il n’y a rien de plus stupide; car, sans violence, le jeune sort souvent de cette expérience beaucoup plus épanoui. Il ne peut pas avoir peur puisque l’adulte doit retrouver l’égalité avec le jeune pour jouer avec lui. Sans cette réciprocité, ce jeu serait sans charme, sans féérie. Aimer un garçon, c’est aussi revivre avec lui son enfance.

6

Je ne savais pas que la « perversion » peut produire la majorité des êtres qui, par la suite, seront considérés comme des génies par la civilisation qui aura tenté de les écraser ou des névrosés qui n’auront pas su surmonter l’ignorance de la masse et qui se seront culpabilisés.

Toute ma vie était un acte d’accusation. N’avais-je pas dès mon enfance commencé comme les élus de Satan à me livrer à ces plaisirs? N’avais-je pas tenté de vendre mon âme au diable en le priant pour avoir un petit gars? N’avais-je pas dans mes rêves voulu masturber l’Enfant Jésus, avoir même touché la poupée qui le représentait pour savoir si Jésus avait un pénis? Ne m’étais-je pas arrêté durant des heures à contempler la beauté du petit Dominique Savio?

Je me voyais Don Bosco, l’étreignant dans mes bras et lui passant gentiment les mains sur les cuisses. Je sentais sous son pantalon s’agiter une gentille petite bizoune. Durant de longues minutes, je m’interrogeais sur la longueur et la grosseur de ce divin membre. Serait-il digne d’un aussi magnifique corps? Je vivais plusieurs années plus tard les mêmes passions que saint Jean Bosco avait eues pour ce petit saint, si mignon. Ayant réussi à vivre de magnifiques moments avec le petit Dominique, je me rendais ensuite dans la toilette me masturber.

Je me rappelais avoir été tenté de masturber presque tous les jeunes de ma classe. Que de situations n’ai-je pas inventées pour me retrouver près de tel ou tel camarade, afin de pouvoir, sous les bancs, étendre mes doigts contre un petit pipi qui s’agitait. Comme c’était excitant. Obsédé par le désir de voir et toucher, j’étais prêt à tout pour réussir, même à inventer.

C’est ainsi que je priais pour des tempêtes de neige; ayant à coucher avec un autre, j’aurais certes la chance de la lui toucher. Il est curieux de constater que cette obsession n’a toujours eu qu’un but exploratoire. Je voulais savoir comment les autres étaient développés.

Combien de nuits n’ai-je pas dormi? Quand un garçon me plaisait, ayant à coucher dans la même chambre, j’attendais patiemment que tout le monde dorme. Alors, je m’approchais du lit de l’invité, je le fixais, observant ses moindres gestes, sa respiration et lentement je posais ma main sur con corps. S’il bougeait, j’arrêtais, accroupi près du lit. J’attendais. Je recommençais. C’est un art. Il fallait juste telle pression pour circonscrire l’appareil recherché. Par la suite, il me fallait trouver le moyen de m’enfiler la main sous les couvertures. Tout devait se faire sans le réveiller, en combattant les remords puisque c’était censé être un péché. C’était un art, procurant toutes les gammes de l’anxiété, de la peur, pour aboutir à un soulagement indicible quand ma peau, enfin, sur la douceur d’un organe orgueilleux se jouait à deviner tous les détails. Que de passion dans le besoin de voir. J’ai souvent dû attendre des heures la position propice. Compter et recompter, puisque cela me permettait d’évaluer le degré du sommeil et la possibilité d’un réveil. J’ai amélioré mon système, ayant remarqué que par ma concentration, il est possible de faire bouger quelqu’un dans son sommeil. Ah! Ce furent les plus longues et les plus belles nuits de ma vie. Frissonnant à la fois de peur, d’anxiété et de désir.

Ensuite, je voulais voir nu cet organe royal, le tâter, toute une nuit si possible. Je n’en fermais pas l’œil, s’il le fallait. Essayant en tremblant. Échouant parfois. Toujours recommençant. Découvrir. Connaître chacun dans ce qu’il a de plus beau, de plus intime, de plus secret, m’apportait un soulagement paradisiaque. J’étais sans cesse fasciné et surpris de ces découvertes, chaque graine   étant   sensiblement   différente,   malgré   une   apparence d’uniformité.

Voir et toucher, les deux à la fois, créaient en quelque sorte un lien sacré,

impossible à profaner; un lien qui m’unissait à jamais à ma « victime ». Jamais je n’acceptais une défaite. J’imaginais toutes sortes de jeux qui me conduisaient à réussir. Si je jouais aux Indiens, je pensais à attacher les prisonniers et les déculotter comme tourment:

  • Tu parleras ou…

On ne parlait jamais et je m’exécutais avec plaisir, excepté si la victime refusait assez fortement pour que ça ait l’air vrai, sincère. J’adorais lutter pour pouvoir à la fois deviner et approcher, vérifier des doigts mes approximations. Des jours suivaient à me rappeler mes tentatives et à me masturber. Je me masturbais jusqu’à épuisement, si je n’éjaculais pas. Combien de fois j’ai recommencé, n’ayant plus la force de poursuivre? J’avais le bras mort. Le corps en sueurs. Je m’arrêtais et je recommençais ensuite, essayant de trouver l’image qui me permettrait de me mettre dans un tel état d’excitation et d’éjaculer.

  • Tu vas venir mon christ!

Éjaculer fut pour moi toute une découverte. Je me rappelle encore cette première fois. Nous étions un groupe à nous amuser dans un lit. Ayant introduit mon pénis entre les cuisses, sous le scrotum d’un de mes partenaires, j’ai été effrayé après maints mouvements, de me sentir aussi mal. J’ai cru m’évanouir. Je me suis rendu à la toilette, croyant que j’allais dégueuler. J’examinai mes organes génitaux. Je m’aperçus que je venais de réussir le même exploit que mon cousin m’avait enseigné l’année d’avant et non de subir les foudres du Seigneur. Quand mon cousin m’avait montré ce phénomène, cela m’avait étonné. Je l’avais oublié, me rappelant davantage son bouton sur la verge et l’immensité de celle-ci. J’étais loin de penser qu’il m’arriverait, un jour, la même chose. D’ailleurs, je vivais une période passablement calme en ce qui a trait à ma vie sexuelle. J’eus si peu en mémoire ces cours antérieurs de mon cousin que ce n’est que plus tard que je fis la relation entre les sensations et l’éjaculation. Foudre du Seigneur ou pas, j’avais aimé les sensations. Ça suffisait. Mon goût pour la masturbation et cette nouvelle sensation (ce n’était plus des décharges électriques ou des chatouillements comme auparavant) prirent une telle importance que je recommençai mes explorations des autres de plus belle. La masturbation habituellement pouvait aussi jouer un rôle compensatoire à ma phobie d’être rejeté : ne me sentant  pas  voulu  des  autres, je m’aimais proportionnellement au besoin éprouvé.

J’ai découvert le sens du péché d’impureté à cette époque. J’avais quatorze ou quinze ans.

Ce péché m’avait antérieurement bien intrigué. Je ne pouvais pas comprendre de quoi il était question. Au cours d’une leçon de catéchisme, soudain, j’ai perçu toute la dimension de ce vice. J’étais effrayé. Je me damnerais. J’ai essayé d’en parler à ma mère; mais ma curiosité ne sut que lui tirer des larmes. Elle me lança que je n’étais qu’un cochon.

J’étais désespéré. Que faire pour m’arrêter? Plus j’y pensais, plus j’avais peur. Plus ça m’obsédait. Plus le nombre de garçons intéressants augmentait.

Mon confesseur me recommanda de prier. Plus je priais. Plus j’y pensais. Plus les tentations étaient belles. Même si j’y mettais toute ma ferveur, ça ne s’arrêtait pas. Ça empirait.

Je n’osais plus me toucher ou me regarder en allant à la toilette; ce qui me créait de nouveaux problèmes puisque, parfois, je pissais à côté de l’objectif. Comment peux-tu pisser sans te toucher, ni même te regarder?

Pour assurer mon salut, je me confessais tous les matins dès que je tombais dans les griffes de Satan. J’ai fait mes neuf premiers vendredis du mois, qui garantissaient le salut à coup sûr.

Je continuais d’être hanté. J’ai pensé que j’étais un vampire… qui mordait à quelques endroits différents près…

J’ai recommencé à rêver à un miracle. Ayant une ferveur spéciale pour la Vierge, je me mis à croire que sa statue me répondait. Je la voyais sourire ou pleurer. Parfois, j’y voyais purement le jeu de mon imagination, mais souvent, je croyais dans ses manifestations. Personne ne parlant de l’allure de la statue, je crus préférable de garder pour moi ce qui m’avait semblé des miracles. Ça foutait une claque à ma sainteté, mais c’était mieux ainsi.

Mes problèmes ont pris une tournure encore plus torturante alors que certains matins, je me suis réveillé trempé. Je me croyais dès lors totalement perverti. Je craignais d’être devenu fou au point de ne pas parvenir la nuit à maîtriser mes mains et, qui plus est, de ne pas en avoir connaissance.

Je me masturbais certes la nuit puisque j’éculais. Comment en serait-il autrement?

Je me dégoûtais. Je ne savais pas que les garçons ont biologiquement et naturellement des pollutions nocturnes (quel drôle de nom)… il n’y avait pas de cours de sexualité de mon temps, les gens étaient trop scrupuleux… et je paye bien pour ce puritanisme.

Je souffrais atrocement de me voir aussi vulnérable au péché. Je tentais de m’empêcher de penser pour  écarter  les  tentations.  J’essayais  tout  ce  qui  me paraissait une solution, mais je ne parvenais pas à me corriger. J’ai même songé à me rendre à Lourdes. Seul un miracle pouvait me sauver. J’en avais contre  ma  volonté,  contre  tout  mon  être.  Je  priais  pour  changer  ou mourir.

Un matin, alors que j’étais près du poêle, à me réchauffer en sous- vêtements avec mes frères, ma mère nous donna tout un sermon parce que

nous avions des érections. Nous étions encore des cochons. Si cette leçon me permit de cesser de croire perpétuer un péché à me regarder ou me toucher en pissant, je n’en ai pas moins, assimilé le péché à l’érection. C’était un événement qui survenait souvent : j’étais très souvent en état de péché mortel. Je me dégoûtais encore plus.

Pour me déculpabiliser, et adorant ma mère, je ne finissais pas de l’aider dans les durs travaux. Je ne pouvais tolérer de la voir travailler fort. Ce que je faisais, au moins, lui épargnait cette part de corvée. Peut-être ma charité rachèterait ma perversité.

Malgré tout, la nuit, je ne dormais presque plus, devant surveiller mes mains et mes pensées pour éviter les rêves érotiques. Je croyais que le diable viendrait me chercher. J’avais une peur affreuse. Un caractère de chien et d’éternels remords. Certains soirs, des matous venaient grignoter dans les poubelles, situées dans l’appartement voisin. J’y reconnaissais les cris du diable. J’avais peur. Je suais de peur.

Une autre fois, mes frères durent me réveiller puisque debout dans mon lit, je pleurais de ne pas pouvoir enfiler ma soutane qui n’était que la couverture de mon lit. Ce rêve  exprime  bien  l’angoisse  que  me  procurait  mon  incapacité de devenir prêtre puisque j’étais pourchassé par le diable. Non seulement j’avais trahi ma mère en ne tenant pas mes promesses d’être un jour le prêtre de la famille. J’étais un être abject.

Je rêvais des cauchemars abominables ou des rêves dans lesquels je me livrais à mes désirs inassouvis. Tout n’était que mort et religion, que fins du monde et monstruosités.

C’était clair, j’étais damné. J’étais possédé du diable. J’ai essayé de m’exorciser en m’infligeant toutes sortes de sacrifices. Pour essayer de me sauver, j’ai décidé un jour de me donner à Dieu en écrivant ce don total, irrévocable, sur un papier avec mon sang; comme je l’avais déjà entendu dans un conte. Je ne me souviens pas si je l’ai fait. Je me rappelle seulement la peur éprouvée de devoir me mutiler. Il me semble avoir posé mes empreintes digitales en sang, ayant écrit cependant la lettre à l’encre… je devais ainsi moins saigner…

J’avais peur de mourir sans pouvoir me racheter. Aussi dès que j’avais une grippe, de la fièvre, je m’assurais de me confesser, de communier avant d’attendre impatiemment la mort puisque celle-ci me délivrerait. Elle avait alors plus d’importance que la vie. Inconsciemment, probablement que cette névrose obsessionnelle de la mort est née de ma peur de Dieu qui sait tout : étant coupable, je n’avais plus qu’à mourir parce que je lui désobéissais. J’étais convaincu que ma vie sexuelle me tuerait. Dieu me punirait. J’avais peur et chaque faiblesse était associée à la mort.

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