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Cicatrice à l’âme 4

août 31, 2020

Cicatrice à l’âme 4

(tiré de Laissez venir à moi les petits gars)

Après m’être changé, j’ai retrouvé le groupe dans la salle commune. L’anxiété commençait à me gruger plus que jamais. Cette situation psychologique ne provenait pas des dix longues heures par jour à tuer le temps, ayant pour seule activité la réflexion; mais de la souffrance éprouvée du fait qu’aucun membre de ma famille ne s’était présenté au procès. On n’avait pas donné signe de vie. J’avais compté sur cette présence. Si mes parents eussent été dans la salle, c’eût signifié qu’ils comprenaient : j’avais fait une erreur et ils me la pardonneraient. Notre mode de vie sexuelle conduit à une infantilisation à un âge avancé.

J’étais seul. C’était bien ce qui m’effrayait. Ainsi, pour cette seule tare, je ne pouvais pas miser sur la compréhension, l’appui de ceux que j’aimais.

(Tous les apôtres ont fui.)

Cette offense à la société prenait toutes ses proportions.

Vous pouvez voler, vous pouvez tuer, ce n’est rien. Vos proches accourront, vous supporteront, ils vous excuseront.

  • C’est impossible, mon fils ne peut pas être ainsi. Qu’est-ce que tu as pensé?

Quand il s’agit d’un délit sexuel, tout le monde étant individuellement poigné dans une éducation contre nature, la réaction est toute autre : plus de pitié. Plus de compréhension.

  • Ah! Le christ de cochon… Qu’avons-nous fait au Bon Dieu? Nous l’avons bien élevé pourtant… comme les autres. Nous l’avons nourri, logé, instruit. Que fait-il pour nous récompenser? Il se masturbe avec des plus  jeunes.  L’écœurant. Qu’a-t-il pensé? N’avait-il plus de conscience? N’avait-il pas un bon emploi? Ah ! L’imbécile! Se condamner à crever de faim pour un petit bout de queue.

J’entendais déjà ces reproches, ces reproches qui, au fond, étaient encore moins amers que l’absence de mes parents à mon procès. Cette absence était plus significative de l’ampleur de mon délit que toutes les mesures de sécurité prises à mon égard pour protéger la société. Mon délit était-il si grave que même mes parents ne pouvaient pas me le pardonner?

J’étais seul. Même ceux que j’avais défendus avec acharnement au risque de me faire casser la gueule n’y étaient pas. Ils affichaient une indifférence totale à mon égard. Pour la première fois, je comprenais que les gens vous aiment, vous approuvent, vous soutiennent moralement quand vous défendez gratuitement, quotidiennement, leurs intérêts. Ils sont fiers d’avoir un bouc émissaire pour crier pour eux puisqu’ils sont trop lâches pour le faire eux-mêmes; mais au premier coup dur, ils disparaissent. Vous êtes seul devant la situation, et là, vous comprenez que vous avez été un jouet entre leurs mains; un jouet qui s’est offert sincèrement, naïvement; un bateau sur une rivière bouillonnante; un être qui pour s’aimer et se sentir aimé a le besoin incessant de donner, de s’intégrer à une lutte. Vous comprenez que l’engagement est un instrument pour vous déculpabiliser ou vous affirmer.

(Pierre, avant que le coq chante, tu m’auras trahi trois fois… Et nous voilà à la troisième révolution, de nouveau avec Pierre… 1837, le Bloc populaire, le F.L.Q.)

Moi, j’avais toujours eu besoin de me déculpabiliser de ma pédérastie et de n’être pas plus intelligent…

Ceux pour qui je m’étais usé n’y étaient pas et n’y seraient jamais. Ils ne lèveraient pas le petit doigt pour m’aider; même mon rêve que quelqu’un me prête l’argent nécessaire à mon cautionnement s’était estompé. Je les entendais déjà crier:

— ça prenait un maudit hypocrite. Nous, qui lui accordions toute confiance. Il pouvait bien être tout corps et tout esprit avec nous, le kâliss, tout ce qu’il cherchait c’était gagner notre confiance pour coucher avec nos garçons.

(La foule criait : Barabbas! Barabbas!)

Le pire, c’était vrai et ce sera toujours vrai parce qu’il en sera toujours ainsi. Je trouve normal que si tu risques tout pour le monde tu puisses, au moins, vivre librement ta sexualité. Quand je vois un garçon, je l’aime sans me poser de question.

Avoir été coincé tuait tout ce qu’il y avait de positif en moi. Ce crime éliminait socialement toutes mes qualités. Je savais que j’étais devenu pour la masse des gens, tout comme pour mes proches, une grossière indécence ambulante. J’étais pire qu’un bandit. Un bandit n’est jamais un bandit pour l’acte qu’il a commis, mais le symbole que prodigue son arrestation. Même la culpabilité fictive ou réelle n’a aucune importance. Le fait social capital est d’être arrêté. J’étais plus qu’un bandit, j’étais une incarnation diabolique.

Je sentais tout le mépris qu’il fallait avoir à mon égard dans de telles circonstances et le besoin social inévitable de ne jamais pardonner à ceux qui, comme moi, osent profaner la société. J’acceptais même cette intransigeance. Qu’adviendrait-il, s’il fallait laisser des êtres de mon espèce vivre en liberté?

Il m’apparaissait clairement qu’à un moment donné, probablement dès ma naissance, un geste ou une situation avait fait de moi de toute éternité un damné. Je frissonnais à cette pensée, tout en me demandant comment Dieu qui connaît tout accepte, malgré la volonté de la personne concernée, la naissance d’être tel que moi. Il sait que rien ne nous écartera de notre destin, que nous serons malheureux toute une vie, car qui veut être méchant, simplement parce que sans que nous le voulions, lui, Dieu, nous aura donné le rôle de salaud? Pourquoi moi plutôt qu’un autre? Si Dieu est bon, pourquoi n’empêche-t-il pas de telles situations? Où sont sa bonté et sa toute-puissance? Où est sa justice, s’il se crée des instruments du mal pour s’en servir?

Autant dire que mon « péché », résumant tout autre péché, fut de naître; mais comment peut-on s’empêcher de naître? Comment être responsable d’être homosexuel depuis l’âge de quatre ans ou de sa naissance?

(Jésus porta le poids des péchés du monde, lui, qui était innocent et sans tache. Simple pédéraste, il fut embrigadé, malgré lui, dans la société de violence, lui, qui ne rêvait que de paix et de liberté pour tous les hommes de la terre. Mais son pays avait si mal…)

Dieu aime ceux qu’il éprouve.

J’acceptais ma situation, confiant que Dieu devait sûrement avoir une bonne raison pour me laisser m’enfoncer dans cette misère. Je saisissais bien l’imbécilité de ma condamnation, mais je me haïssais. Il fallait tout supporter. Je me sentais coupable d’un crime dont je n’étais nullement responsable.

Je me voyais un grand saint… il est impossible d’en avoir tant enduré pour rien. Dieu avait admis ces injustices parce qu’il voulait un saint. Il y pourvoirait. Je serai le pécheur repentant… la brebis pour qui il abandonne le troupeau.

D’autre part, j’étais socialement mort. Mourir dans la société, c’est disparaître. Faire un trou, même un trou vite comblé. J’étais mort… en état de péché mortel : accusé d’un crime qui effaçait d’un coup toutes mes bonnes œuvres. En fait, mon péché fut autant de mourir que de naître. Si je n’avais pas été pris, j’aurais peut-être remporté une victoire sociale. Je serais peut-être devenu un héros local et comme tous les héros, je serais mort d’une douce agonie. J’aurais vu pousser ma légende alors que le véritable individu aurait été oublié. Les héros meurent parce qu’ils perdent leur influence dans la vie quotidienne de leurs admirateurs ou de leurs protégés. Héros, j’aurais été un mystique; homme, j’étais un pédéraste. Je n’avais ni parent, ni pays, ni amis, je n’avais que ma liberté et un vertige insaisissable de vivre, malgré la société qui me condamnait et venait grâce à sa police de m’enlever le dernier souffle de vie.

J’ai compris à la suite de ces réflexions que le péché n’était rien d’autre que la mort. Le péché est un faux. C’est d’abord et avant tout l’anxiété, la peur. S’il n’y avait pas de mort, il n’y aurait pas de péchés : les hommes n’auraient jamais eu à inventer l’âme. Les hommes n’auraient jamais connu ni le bien, ni le mal. Ils auraient vécu sans devoir inventer un mythe garantissant leur survie de dominateurs : le ciel et l’enfer. Il n’y aurait pas eu ces lois contre nature, faisant de nous des sacrifiés pour un bonheur éternel.

(Je suis comme le Père. Qui connaît le Père me connaît. Le péché n’est pas d’être humain. C’est de juger l’autre. )

La conscience du péché naît de notre infériorité alors que face au grand savant qu’est Dieu, nous devenons dominés, effrayés, hantés par cette invention schizophrénique du surmoi; vision maintenue par la religion, cette déviation névrotique.

(Jésus chasse les voleurs du temple en révélant leur racket et en enseignant à l’homme à vivre en homme et non en esclave.)

Le Dieu que nous connaissons est la censure sociale. Un dieu de peur. C’est l’autorité. Celle qui nous écrase et nous hante. Pour nous le rendre

propice, pour amenuiser nos peurs, nous avons inventé une foule de rituels. Les rites qui réussissaient à nous apaiser intérieurement devenaient le bien, le magique; ceux qui échouaient créaient le mal. La chair, étant sans effet positif sur la nature qui nous effrayait (le dieu-parent) et qui a été souvent source de bien des maux, fut inévitablement identifiée au péché : manifestée dans les blessures et la maladie. Dieu-autorité exige de nous nier, de nier notre corps, notre puissance pour nous accorder sa grâce. Le vrai Dieu nous apparaît comme un bienfaiteur,  un  libérateur,  et  non,  comme  un  tyranIl  nous  AIME, même si nous sommes des hommes et peut-être même parce que nous sommes des hommes. Malheureusement, le tyran l’emporte dans nos perceptions de dieu. Et, déjà enfant, nous rejetons sur nous la responsabilité de nos imperfections, nous devenons dociles parce qu’en partant nous nous croyons coupables et même capables de l’être sans même le vouloir.

C’était de belles explications, mais pour ne pas trop penser, ce qui devenait infernal, je me promenais dans la salle, parlant peu à mes camarades de prison. Je les regardais jouer aux cartes. Soudain, le Gros m’assaillait pour me faire acquiescer à ses désirs.

— Tu verras, ma belle, je finirai bien par t’enculer. Je t’accrocherai bien une bonne fois dans les douches.

Je refusais facilement ses avances; mais je craignais davantage mon admiration incontrôlable de la beauté de Jeannot, qui semblait n’avoir  que quinze ans. J’avais envie de lui, de sa fraîcheur, de sa beauté. Sans dire un mot, j’ai appris avec déception sa décision de se faire raser la tête. Cette drôle d’idée marquait bien tout ce qu’il fallait inventer en prison pour ne pas crever d’ennui. (Les prisons communes sont comme Parthenais). Il y aurait dorénavant une course perpétuelle à savoir quels cheveux pousseraient le plus vite. De plus, la pousse indiquera également le temps passé dans cette prison.

Devant mon dégoût, le Gros prenait plaisir à crier à qui voulait l’entendre les raisons de ma visite. Il ajoutait tout un cérémonial d’effusion sentimentale, auquel les autres se livraient avec plaisir. Il se moquait de moi ou plutôt il tuait le temps à me gêner. J’aurais préféré me faire faire la cour par Jeannot, mais je n’aurais probablement pas su résister.

(L’apôtre bien-aimé se pencha sur la poitrine du Seigneur qui, du bout des doigts sous la table, lui caressait le zizi.)

Ce beau corps élancé me créait plus de problèmes que de penser sans cesse à ma culpabilité. Je voulais sincèrement me convertir. Ce n’était pas en me mettant les mains dans le feu que j’y parviendrais. Aussi, pour ne pas m’abandonner aux plaisirs de la chair qui s’éveillent même en prison, j’ai préféré de pénibles réflexions, accompagnées de prières. Plus je réfléchissais, plus je priais. Plus je me croyais méchant.

Le lendemain, mon avocat vint me dire que ma sœur Pauline avait téléphoné:

  • Enfin ! Il me semblait aussi qu’elle ferait quelque chose.

C’est alors que je sus que mon père en apprenant la nouvelle avait pleuré.

  • Comment ont-ils appris la chose?
  • Tes parents ont décidé de te rendre visite au journal. Le Petit Lac était sur le parcours de leur voyage. C’est là qu’ils ont appris ton arrestation.
  • Ils auraient pu venir me voir, me donner signe de vie.

— Ils ont continué leur voyage en demandant à Pauline d’entrer en communication avec toi. Tes parents ont décidé de ne pas te rendre visite parce que ton père, souffrant du cœur, ne pourrait pas supporter le coup.

J’ai accepté cette situation, m’imaginant le choc que doit causer à des parents une telle découverte.

Pendant des heures, je me sentis une malédiction pour ma famille. Je ressuscitais tous les mauvais coups, toutes les déceptions et je m’apitoyais sur le sort de mes parents d’avoir un tel monstre dans les rangs. Je ne suis qu’un monstre de corps et d’esprit, et je suis pourtant plus pur que tous les êtres dits sains.

(Se tournant vers ses disciples, Jésus dit des maquisards : voici mon frère, voici ma mère)

Cette culpabilité s’est enfoncée en moi comme des fléchettes. S’il est possible à un individu de tout endurer, il est une chose qui lui est insupportable : se sentir responsable de la souffrance des autres, surtout quand ces autres, vous les aimez profondément.

Je n’avais cru haïr mon père, comme bien d’autres, qu’à mon adolescence ou peut-être même vers 10 ans. Je me souviens qu’à cette époque, son métier d’épicier ne me semblait pas un travail.

Alors qu’un soir, nous étions, chez Phips Pope, à regarder les bœufs monter les vaches, à fumer des cigarettes aux bouts trempés dans du gingembre pour nous faire grimacer, à nous électriser avec un fusil spécialement confectionné à cette fin, on annonça que papa allait mourir d’une maladie du coeur. J’avais peur. Je me rendais responsable de cette situation, ayant déjà souhaité sa mort. Je n’en avais parlé à personne, mais je fus le plus rasséréné des enfants quand j’appris qu’il s’en sortirait bien.

Cette honte de mon premier meurtre par intention ainsi qu’une autre chicane, quelques années plus tard, m’a probablement marqué à vie de manière à détester par la suite toute intention de blesser ou de tuer.

Alors que papa était hospitalisé pour une seconde fois, j’arrivais du pensionnat d’où je m’étais fait foutre à la porte. J’étais retourné à l’école St-Luc (que je voulais plus tard qu’on appelle Émile Simoneau) de Barnston. Faible, je ne disais jamais un mot, même quand le grand Hercule me frappait. Cette situation existait depuis plusieurs mois. C’était le printemps.

Mon frère Roland, qui fut toujours bon bagarreur, me donna de violentes leçons de boxe ainsi que mon autre frère, Marcel. Un midi, le grand Hercule s’approcha et me flanqua sans raison le pied dans les couilles. J’étais en maudit.

Je me sentais plus léger, plus libre de mes mouvements, grâce au printemps. Donc, aussi plus fort. Aussi, lui lançais-je une invitation à nous battre régulièrement. Nous avons décidé de boxer.

Le grand Hercule m’effleura la joue alors que je lui appliquais un solide coup, droit au museau. Ça fait flash et le sang rougit la neige. Il partit à la course vers l’école. Au retour de la récréation, l’institutrice m’invita à voir les résultats. Je fus peiné de le voir saigner autant. Je regagnai mon rang, penaud. Qu’avais-je fait? J’avais peur qu’il meure. Je pense n’avoir jamais autant regretté un de mes actes. Quelques heures plus  tard,  on  m’apprit  devant  la  classe  que  le  grand Hercule serait transporté à l’hôpital, vu la forte perte de sang et les nombreux évanouissements.

  • Qu’est-ce que t’as fait? me répétait l’institutrice.

Je priais comme un fou pour que cessent les hémorragies de ma victime.

(Si quelqu’un vous frappe, présentez l’autre joue)

Cette bagarre, qui me valut par la suite un tas de mises en garde, mais aussi le respect de chacun, prit une tout autre allure quand on raconta mes exploits à la maison.

Ma mère était consternée, découragée. Non seulement je venais de me faire jeter à la porte du juvénat, de la désespérer à jamais dans ses espoirs de me voir un jour porter la soutane; mais j’assommais maintenant mes compagnons de classe comme j’avais brutalisé mes frères Denis et Serge d’un coup de bâton de baseball ou de soulier au front ou au visage, alors que mon père était gravement malade.

— Tu veux bien tuer ton père? Comment peux-tu être aussi méchant?

Haranguait ma mère.

Pourtant, je ne m’étais que défendu. Je ne pouvais tolérer qu’on se moque toujours de moi. Je dois être un de ces êtres qui naissent foncièrement méchants… quand on n’est pas sûr d’être bon, et qu’on ne veut pas se tromper, on se laisse foncer dedans par ceux qui sont certains d’être bien corrects… je subissais les événements comme d’habitude.

Ce soir-là, délégation à l’hôpital. Je restai au magasin. Quand et comment annoncer une telle bêtise à mon père, hospitalisé au même endroit qu’Hercule, d’où l’impossibilité de le lui cacher, d’autant plus que le père d’Hercule courrait dans la chambre de mon père pour l’informer ainsi que le menacer de poursuites judiciaires parce que j’avais fait éclater le nez de son fils en dix morceaux.

  • Y commence à être temps qu’il se défende, fut le seul verdict de mon père.

J’étais fier. Pour une fois, mon père m’approuvait. Je me sentais devenu un homme. Être comme les autres. Par ce simple geste, je me rapprochais de mon père qui, pour une fois, avouait être fier de moi.

Le grand Hercule, après plusieurs jours, revint à l’école. J’aurais voulu me faire pardonner; mais lui, déjà, s’exerçait pour la revanche de son nez qu’il aura crochu désormais, pour jamais.

Peu de temps plus tard, je devais ravaler ce qui me restait de doute quant au courage de mon père. Il était très sensible, malgré son apparente froideur. Pour aider des familles et leur éviter de crever de faim, mon père avait avancé de très fortes sommes de victuailles. Je trouvais mon père séraphin parce que  je ne comprenais encore rien à la vie. Je ne lui pardonnais pas d’engueuler ma mère à propos du magasin comme ce n’était pas normal de ne pas toujours avoir les mêmes opinions.

Je ne savais pas que nous étions souvent au bord de la faillite. Mon père pour éviter cette situation fâcheuse s’expatria et travailla de façon à nous éviter tous ces inconvénients. J’avais honte de mes jugements précédents, je l’admirais beaucoup. J’étais fier de mon père qui faisait maintenant plus que tous les autres pour nous. Qu’il devait nous aimer, être courageux pour consentir à de tels sacrifices!

Cette admiration ne m’empêcha pas moins, quelques années plus tard, de refuser de verser une partie de mon salaire, comme les fils indignes, en déclarant qu’il n’avait pas le droit de réclamer quoi que ce soit. J’étais encore trop égoïste pour comprendre.

  • Si on ne voulait rien me donner, on n’avait qu’à ne pas me faire.

Ma mère pleurait quand je faisais de tels jugements.

Cette affirmation avait provoqué une véritable nausée. Cette révolte, malgré la répugnance qu’elle me laisse, était pourtant bien normale. Adolescents, on reproche tous, ou presque, à nos parents de nous avoir mis au monde. Nous nous imaginons que nos parents sont les grands responsables de nos malheurs.

Il va sans dire, la prison m’est apparue comme la punition de ces crimes.

J’ai toujours aimé chaque membre de ma famille. À chaque mot, chaque geste de révolte correspondait des heures de remords, comme s’il était anormal de connaître de tels élans, des sautes d’humeur.

J’avais tout de même une consolation quand j’ai su comment mes parents ont réagi à mon arrestation. J’ai appris que mon père en pleurant aurait dit :

  • C’est impossible, lui, qui était si intelligent.

Jamais mon père n’avait témoigné la moindre attention à mon intelligence. Je l’avais pourtant entendu, une fois, alors qu’il ne savait pas que je l’entendais, se vanter à un commis voyageur d’avoir un fils journaliste drôlement grave. Dans les familles québécoises, se manifester de la tendresse, c’est un crime, une honte. Aussi nous n’apprenons qu’à nous faire des reproches. Peu souvent, nous parvenons à exprimer nos sentiments.

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