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Re-jean

juin 2, 2020

                           Réjean

                                               récit de

                                          Jean Simoneau

Réjean est un petit texte, une lettre d’amour poétique, publié par les Auteurs réunis, sous la direction de M. Antoine Naaman, en 1970. Il a aussi été lu aux Ateliers des inédits, à Radio Canada, par M. Ronald France, en 1969.

                                                         ************

Tu veux savoir avant de partir. Tu veux voir le monde comme il est. Mon pauvre petit prince !  Tu verras, ce n’est pas ce que tu penses.

Tu viens au monde en chialant et en crissant contre ceux qui t’ont conçu.  Tu meurs en rugissant parce que tu n’es pas habitué à vivre dans un fumier qui n’est rien d’autre qu’un opium.

Je me rappelle.  Je suis arrivé sur terre comme un dieu. Je me promenais dans les bois.  Ils sont si jolis … avec leurs petits sentiers, tu comprends presque la vie : une ligne de fer blanc, sur laquelle tu joues à l’acrobate.

Tu t’amuses pendant des années entre deux fessées. Et pis, il ne faut pas t’en faire ; personne ne s’intéresse à toi pour autre chose.  Mais quand même, t’es jeune et t’as un avantage sur les adultes : t’es libre.

Ah oui ! je me rappelle cette enfance. Elle était belle, elle était grande. Il n’y avait qu’un dieu : moi !  J’étais dieu parce que dieu est en nous et nous sommes en dieu.  Cela me suffisait comme explication.

Y avait aussi, je me rappelle, le petit bois.  Il n’était pas tellement loin.  Pourtant, il me semblait à des milles de chez nous.  Nous y allions pour jouer aux fesses dans l’herbe … c’était ce qu’il y avait de plus agréable.  C’était mieux, en tous cas, que de s’user le cul à l’école à écouter toutes sortes d’imbécillités :  » un plus un font    deux  » … comme si un plus un ne pouvait pas faire trois.

Ça fait deux parce que ça fait l’affaire de tout le monde, ou plutôt tout le monde s’en fout.  On dit  » un plus un font deux » pour paraître intelligent, avoir de la culture. Ça parait bien. T’es un grand homme quand tu sais tout cela, mais pourtant, bout de bon dieu y en a pas un maudit qui peut dire qu’est-ce qu’un un et deux fois moins ce qu’est un deux.

Ça n’a pas grande importance.  J’avais ma folie.  J’étais libre et je voulais vivre , ma liberté.

Mes parents, eux, étaient suspendus entre deux billets de banque.  C’étaient des gens d’affaires ; y avaient pris des actions dans une mine d’or.  Y en avait des centaines comme eux.  Ainsi, une fois par année, tout le monde se ramassait près du lac pour se divertir, se rencontrer, fraterniser.  Et moi, tout petit, je regardais les poissons qui nageaient sur le dos pour me faire rire.  Ils étaient morts.  Morts, les imbéciles !  Quelques fous les avaient sortis de l’eau et après leur avoir arraché la moitié du poumon, les avaient rejetés à l’eau.  Ils étaient morts de leur belle mort.  Il s’était fait tuer pour avoir voulu profiter de la vie.  C’est ça, les vers pour un poisson.  C’est beau à regarder, mais il ne faut pas y toucher.

Tu verras d’ailleurs dans la vie, tout est beau à regarder,  mais il ne faut jamais s’en mêler.  Ça brûle, la vie.  C’est comme une grange remplie de foin.  Ça sèche et pis soudain, ça passe au feu.  C’est malheureux, s’il y a des vaches … elles crèvent d’être attachées … même qu’elles sont comme les adultes : si tu les libères, elles se remaudissent aussitôt dans le feu, parce qu’on leur a appris à coups de banc à rester dans la grange pour se faire traire.  Qu’elles aient le feu au « pi » ou qu’elles l’aient au cul, elles resteront bien sagement là.  Elles crèveront en se lamentant, sans même songer qu’il pourrait peut-être y avoir une porte de sortie.  Elles oublieront ce qu’elles aiment : cette porte qui les conduit au pré.  

Il faut brouter.  Ça c’est la vie d’une vache.  C’est aussi la vie d’homme.  Brouter, c’est aimer.  Aimer, c’est faire ce qui est agréable.  Aujourd’hui, les hommes ne broutent plus, ils n’ont plus le temps … ils n’ont que le temps de se faire traire.

Tu verras.  Le monde, mon petit, c’est une éclipse totale.  Si tu restes dans le champ quand il fait noir, tu t’égares. T’es perdu, il n’y a pas de rémission.  Le salut, autant pour les hommes que pour les vaches, c’est de demeurer dans le troupeau.  Quoiqu’en vérité tu n’aies qu’un issu : crever dans le champ ou crever à l’abattoir.

Moi, j’étais le genre de vache prédestinée à mourir dans le champ.

La vie, la vraie vie, c’est dormir. N’avoir connaissance de rien et ne rien vouloir savoir non plus. Ça c’est la vie.  Apprendre que tu nais dans une série de règles qui n’ont qu’un but : t’exploiter … Et te venger en t’endormant … trois ou quatre bonnes pilules et du t’endors … trois ou quatre bonnes piqûres et tu rêves … toutes sortes de rêves … rêver, c’est jouir sans avoir à en payer le prix de la soumission.

Il y a des arbres avec des corps de femmes.  Des femmes avec des hanches d’hommes … il y a des pays où il n’y a que des enfants … des enfants qui parlent rarement , qui ne posent que des questions , qui ne font que sourire et faire pipi. À qui tirera le plus loin. Pour les enfants, la vie est un jeu.  Ils sont plus raisonnables que les adultes.

Tu rêves d’un monde qui n’est pas pesant.  Qui ne soit pas sur tes épaules pour t’écraser et te foutre le nez et la bouche dans l’eau de façon à t’étouffer.  Tu rêves d’un monde où l’on ne se caresse même plus, parce qu’il fait parfois plus de mal de se caresser que de se batailler ouvertement.  Un monde où la tendresse est de se frotter la bedaine en riant…

Oh oui, mon petit prince.  Ne te laisse jamais posséder par ce verbe passif : aimer.  C’est un LSD de cauchemar : ou tu t’amuses comme un fou ou tu te suicides à trop en sucer. 

Je me rappelle : j’ai aimé moi aussi une seule fois et pis non, c’est pas vrai, j’ai aimé bien des fois … mais je n’ai jamais été aimé … et puis je m’en moque !  Je suis masochiste et ça rend service d’aimer quelqu’un qui ne t’aime pas, ça nous aide à nous suicider plus vite.

Tu fais un effort pour lui faire plaisir, tu te fends en quatre pour essayer d’être ce qu’il voulait que tu sois, mais tu n’y arrives jamais parce que tu es toujours ce que tu es.  Alors tu t’arranges pour travailler, tu t’arranges pour te foutre en l’air au plus coupant.  Tu ne dis pas un mot parce que tu pourrais réaliser que t’essaies de te suicider. C’est ça l’affaire.  Tu te mens parce que tu t’imagines que c’est sublime que d’aimer et pourtant, c’est la pire lâcheté qu’un homme puise faire.  Aimer, c’est croire que l’autre est autre chose que l’image dans le miroir de la réalité.

Aimer, c’est pas réaliste.  C’est pas t’endormir parce que tu as compris que la vie n’a ni rime, ni but, ni bon sens, c’est fuir … c’est s’engourdir dans un pseudo bonheur.

Ah oui, j’ai aimé ! C’est ce que je voulais.  Je voulais connaître l’amour.  Aimer, c’est mourir.  C’est se suicider.  C’est se prendre les entrailles et les flanquer dans les mains d’un autre sans même se demander si ces entrailles n’empestent pas ceux qui les reçoivent.  C’est écoeurant, l’amour.  Ça fait vachement mal.  C’est un commerce.

Je me rappellerai toujours. J’étais sorti sur la galerie.  J’avais pourtant pas d’affaires là , sur cette satanée galerie.  Il était là.  Il n’avait pas raison d’être là.  Je l’ai vu et ça suffit …

Je l’ai désiré, et je n’y ai pas porté plus d’attention … qu’est-ce que cela m’aurait donné de le regarder plus longtemps ? Je ne le reverrais plus.  Comble de malheur, il habitait sans que je le sache la même planète que moi.  Il avait la même table et, comme moi, il mangeait avec une fourchette.

Merde ! de merde !  il a fallu que je le regarde.  Je me suis hypnotisé.  J’ai dormi à sa volonté.  Il m’a promené. Il m’a fait courber.  Il a ri de moi et je lui donnais tout.  C’était, à ce que l’on m’avait dit : donner sa peau pour quelqu’un.

Je l’ai donnée et tout ce qu’il a su en faire, c’est la mâchouiller.  Je faisais une belle gomme baloune.  Et pis d’un coup, j’en ai eu assez ; je me suis dit que l’amour c’est de la folie … et j’ai décidé d’être fou jusqu’au bout,

Je le savais maintenant : l’amour et la passion, c’est deux choses.  La passion, c’est égoïste mais c’est ce qui conduit directement à la potence.

Maintenant, je suis comme avant.  Je suis comme les autres ou tout comme.  Je suis écoeuré.  Il y a peut-être une différence.  Je veux mourir.

Je veux mourir, mais je suis trop lâche pour en finir.  Alors je continue d’aimer … c’est la même chose.

Les nuages volent dans le ciel et puis, tout d’un coup, ils disparaissent et tout le monde est bien heureux parce que le soleil réapparaît.  Une semaine plus tard, tout le monde chiale parce que le foin brûle et que les vaches n’auront pas leur repas.

C’est drôle la vie.  C’est ma rivière qui cache toutes sortes de trucs pour nous noyer.  Je me rendais partout où il allait ou plutôt je voulais qu’il soit partout où j’allais.  J’avais besoin de lui, comme trois fois par jour on a besoin de manger.

Je voulais le posséder probablement parce que lui me possédait.  Il avait su me fasciner.  Moi, je n’avais réussi qu’à l’écoeurer parce que j’ai eu le malheur d’apprendre à être « vicieux ».  Lui, on l’avait battu pour lui apprendre, à ne pas l’être.  C’était toute la différence.

Il aurait probablement voulu lui aussi être comme moi : se donner sans demander si cela avait un sens, un lendemain.  Il n’osait pas … il avait peur.  Moi, je le voulais et je souffrais de ne pas le posséder.  Je souffrais de le voir se moquer de moi.  Il savait, lui, qu’il me fascinait, et ça le payait de m’ensorceler sans que j’en profite.

Je faisais tout pour le séduire.  Plus je travaillais à me maîtriser pour me le mériter, plus il se moquait de moi.

Et j’ai décidé de l’acheter.  J’ai décidé de tout briser : il me conduisait à la folie.  C’est alors , alors seulement que j’aurais pu le prendre, l’avoir à moi comme je l’avais souhaité.  Je ne l’ai même pas fait.  Je ne l’ai pas fait pour lui … pour qu’il ne se sente pas une marchandise.  Les hommes ont assez de se sentir achetés pour survivre.  J’ai tourné les talons, et le coeur gros je me suis dit  » je l’aime », – et j’ai compris.

Je suis prêt à mourir pour aimer.  Le seul problème est que je ne sais pas comment mourir.  Je ne sais pas ce que je devrai faire une fois mort pour aimer.

Probablement, je continuerai comme avant à chercher des hirondelles dans un désert d’Amérique du Sud.  Pour aimer, j’aurai appris à être fou.  C’est ma faute, j’aime les routes sans issue …

Je continuerai comme avant de vouloir construire un pays alors que je ne suis pas maçon.

Il me l’a appris, cet ange, il m’a donné la soif de mourir pour les autres sans avoir une seconde d’espoir.  Et ainsi des deux composantes fondamentales de l’amour – un besoin de retour à l’inertie et le principe du plaisir – je n’aurai connu que la première.  Je n’y suis pour rien. Je n’ai jamais su auparavant que l’amour est au-delà de ces deux structures fondamentales et contradictoires, réunies dans une même boisson. L’amour, c’est un cocktail.  Un cocktail molotov.

Je vivrai l’amour … même si toute la nature est contre moi.  Même si pour moi, il est impossible.  J’aimerai parce que je veux aimer.

J’ai ce désir me construire un petit living-room où tous les hommes se rencontreront et n’auront plus à parler.  Ils n’auront plus qu’à se regarder et se faire ainsi l’amour.  Je voulais aimer, je voulais construire … je voulais une Amitié.

                                        LE BÂTISSEUR

J’ai ri des sauterelles qui sautent comme des crapauds.  Je me suis moqué de la pluie qui coulait sur les sapins, mais je suis demeuré béat devant un papillon qui mourait entre les dents d’une araignée.

Comment comprendre pourquoi il faut autant de précaution pour se construire un cocon, vagabonder et mourir dans une toile ?

Tout cela est absurde …

Une vie sans raison, un débat inutile où les règles sont figées.

Je me rappelle encore mon enfance.  Je me souviens : j’avais très peu de mémoire.  J’étais jaloux.  Tout le monde pouvait apprendre par coeur des fables, et je me contentais de lire des grands livres sur les étoiles.  Les étoiles sont si jolies.  Je les aimais et je voulais les connaître.  Je lisais tout ce que je trouvais qui parlait
d’étoiles et de planètes.  J’arrivais ainsi toujours à la  » queue » en classe.  Orgueilleux, je ne me pardonnais jamais d’être aussi faible.

C’était déjà le premier pas. J’étudiais une grammaire qui me semblait inutile pour devenir un homme.  Je considérais que connaître son univers est beaucoup plus important.

J’étais rachitique dans tous les sens du mot.  Je ne soulevais pas une pesée de dix livres et je ne réussissais pas à comprendre une seule ligne du petit catéchisme qu’on nous obligeait d’apprendre par coeur.  Je ratais tout ce qui était facile aux autres.

J’ai donc décidé de rêver.  Quand on est impuissant, il ne reste plus qu’à rêver et qu’à se sentir en dehors de tout ce qui nous entoure. Je n’étais pourtant pas vieux, je n’avais que six ans.  Et ainsi, quelques années plus tard, à l’avènement de la télévision, tous les hommes s’aimeraient un jour.

Je voulais sauver le monde probablement parce que j’avais besoin de me sauver.  Je n’étais pourtant qu’un imbécile et pour ne pas le croire, je me suis cru génial.  J’ai décidé cela tout seul et je me suis convaincu à force de me le répéter. Tous ceux qui furent des génies avaient été incompris. Étant incompris, il me semblait naturel que je fusse un génie.

J’ai vite déchanté.  Entre le rêve et la réalité, il y a un mur.  Ce mur, je l’ai – toujours obsédant – dans la tête.  Je voudrais être quelqu’un, et je suis un raté.  Je voulais être tout, et je ne suis rien.

J’ai pourtant essayé.  J’ai emprunté toute mon énergie à construire un monde nouveau.  J’ai voulu donner l’essentiel. Or, on s’est moqué de moi.  Alors, je suis devenu blasé. 

Je faisais des efforts soutenus pour découvrir quelque chose.  Il me semblait si important de savoir pourquoi le temps, pourquoi la vie, pourquoi l’argent, et tout le monde me trouvait absurde de me poser ces questions-là.  Tout le monde fuit ces questions parce que, dit-on, il n’y a pas de réponse.  Comme s’il était possible qu’il existe un problème sans solution !

J’aurais voulu parler, mais sans cesse on me faisait taire.  Je faisais perdre le temps précieux des autres que l’on estimait sérieux, eux, parce qu’ils étaient dans le moule.  Ils apprenaient à devenir esclaves d’un diplôme, puis d’un emploi, à devenir même esclaves du mariage parce que dans l’ordre ordinaire des choses, il faut pour réussir sa vie se marier.  Il faut aimer seulement les femmes … Quelle stupidité !

Et alors, je t’ai rencontré. Ça ne veut rien dire pour les autres que tu aies des cheveux d’ébène et des yeux de jais.  Pour eux, cela n’a pas d’importance que tu es un joli sourire.  Ils se fichent que tu te dandines comme un serpent timide.  Ils se fichent que je me sois endormi avec toi dans la tête et que je me sois ramassé simple vagabond parce que, pour te plaire et aussi pour t’oublier un peu, j’ai construit une ville.  

J’ai commencé avec des plans déjà tout faits parce qu’après tout on ne peut pas tout inventer, et j’ai essayé de la bâtir dans l’argile. Ça aurait été notre ville.

C’est idiot que d’avoir besoin de construire une ville parce qu’à l’autre bout de la terre, il y a un petit prince que l’on n’oublie pas et qui t’obsède.  Un petit prince qui ne nous regarde pas et qui ne nous écoute pas, parce qu’il ne s’intéresse qu’à son domaine.  Il est curieux, il est surtout fou de vouloir construire une ville pour un petit prince qui ne s’intéresse qu’aux comètes.

Mais j’avais besoin de construire cette ville. Il me la fallait, pour oublier que le petit prince ne voulait rien savoir de moi et que moi je l’adorais.  J’avais besoin tout à coup de sentir, comme dans mon enfance, que je n’étais pas fou.  J’avais besoin de parler, de dire quelque chose à quelqu’un et je ne voulais pas le dire à personne d’autre qu’à ce petit prince.  Mais le petit prince ne voulait rien entendre.

Alors je me suis obstiné à me taire et à construire ma ville.  Je me suis foutu que le terrain soit de glaise séchée par les années et ainsi devenue par le temps un sable qui ne peut servir à rien.  Et je me suis obstiné ; j’ai construit ma ville !  Je l’ai construite dans le sable.  Pour lui.  Il n’y avait que lui, et je ne voulais rien savoir d’autre.

J’ai érigé cette ville en y mettant toutes mes forces.  Je l’ai modelée pour qu’elle soit un jour un royaume.  Je l’ai pétrie en tirant pendant des années des chaudières de sable.  J’étais fier comme un roi.  Je l’avais, ma ville.  Elle poussait entre mes doigts.  Elle était jolie.  Je croyais avoir trouvé une raison de vivre, et je travaillais à l’entretenir.

Durant ce temps, le petit prince continuait à rire de moi.  Je construisais ma ville, et lui me détruisait.

Et soudain, le vent a soufflé.  Il a renversé ma ville.  Et avec elle, je me suis effondré.  J’ai réalisé encore que je ne suis qu’un rêve qui s’obstine à rêver.

Je m’étais fait un cocon.  J’y avais engagé ma vie ; dès mon premier souffle, je me suis précipité dans la toile d’araignée pour être dévoré.

Qu’en reste-t-il ? Décadence, impuissance.  Mais je rêve au moment où j’habiterai la prison de mon petit prince.

Je veux être fou. Je n’ai même plus besoin, pour une fois, de faire un effort pour être ce que je désire être.  Cette fois, je suis fou.   Je l’adore.  Je vis à travers une passion.

Je danse sur des carreaux de glace qui fondent dans le froid.  Je mime, dans des parfums de rose , des menuets symboliques que seuls les damnés exécutent avec tant de grâce.  Cependant, je ne suis pas vedette et je m’en fous.

C’est doux de savoir une chose.  C’est consolant d’être certain d’un fait.  C’est gai, que de se faire croire d’être ce que l’on veut être.  Mais les hommes aujourd’hui n’ont plus rien à réussir … tout a été fait , tout a été dit et tout est un immense désert.  La folie a sa lucidité, elle te fait te découvrir tel que tu es : un atome en perdition, en conflit avec une pléiade d’autres atomes étrangers.  Elle te fait découvrir que tu n’as aucun pouvoir et aucune dimension.  

Mais cela n’a pas d’importance pour les autres.  Je ne peux pas dire : j’ai connu une fois une femme, elle avait les seins comme les Rocheuses, les cuisses aussi douces qu’un manteau de castor et une bouche qui aurait pu retenir comme un aimant des tonnes et des tonnes de ferrailles.  Si je pouvais dire ça de toi, tout le monde lirait ce que je dirais de toi.  Tout le monde dévorerait ce que j’écris de toi, parce que tout le monde serait jaloux de ne pas avoir un tel royaume où passer la nuit.

Malheureusement, je ne peux pas parler de tout cela.  Je ne peux même pas parler de ta puberté et de ton pénis, parce que tout ce que j’ai aimé de toi c’est ton sourire et on allure de serpent.  Le reste n’a pas d’importance.  Je les voulais sans vouloir les posséder parce que j’avais peur que ton refus soit sincère.  Et je ne voulais pas te briser.  On ne brise pas une poupée, mon petit prince.  L’important …

J’avais un serpent qui saurait mordre et me précipiter hors de ma voûte.  Mais pour les hommes, cela n’est pas important.  Est important pour eux ce qui leur fait envie, sinon le monde n’a pas de sens.  Vivre, c’est se découvrir. Et pour se découvrir, il faut parfois, hélas, construire des villes fantômes.

Cependant, pour arriver à se payer tout ce que l’on veut, il faudrait pouvoir un jour briser la coquille dans laquelle nous sommes prisonniers.

Tu vois, la vie c’est un grand cirque.  Il y a les dompteurs d’animaux et les vraies vedettes, les animaux.  Cependant, les dompteurs passent toujours pour les vedettes parce qu’ils savent reconnaître qu’ils sont vedettes.

Il en est un peu de même dans la vie.  Tu es, comme tout le monde, pris comme Sisyphe, mais rien ne t’empêche de choisir ta roche à monter sur le sommet.  Tu peux, apprendre à être un animal bien dressé, comme tu peux être un tigre.  En somme, ça ne change pas grand chose.  Tu fais plus de grimaces.  Tu t’imagines plus dangereux, mais celui qui mène c’est celui qui te donne à manger ou qui t’assomme de coups de fouet.  Tu lèves bien la patte pour lui faire peur. Ça fait rire les gens qui te regardent, mais tu ne demeures pas moins dans la cage qui est tienne.  La cage 36 ou la cage 1098 … peu importe !

Une cage à mouffettes ou une cage à lions pourvu qu’elle attire l’attention de ceux qui voudront payer pour voir la gueule des locataires, c’est réellement ce qui compte.  Que les locataires soient d’accord ou non.

Si je l’ai façonnée ma ville, pour toi !  C’était une ville de sable.  Elle est maintenant détruite et je suis mort avec elle.  Ces ruines sont mes ruines, et demain matin, je devrai recommencer à construire une autre ville.  Je le ferai parce que j’ai besoin de construire une autre ville.  Je le ferai parce que j’ai besoin de construire quelque chose, même si cette chose étrange ne survivra jamais.

Elle est comme les étoiles.  Elle m’éclaire maintenant qu’elle est morte.  Elle est une lumière qui jaillit dans le ciel pour un autre enfant qui savourera sa présence quand il en découvrira les ruines.

Le monde évolue avec effort.  Gravissant lentement une pente trop ardue pour être aimée. Il grimpe sur sa faiblesse et se construit ainsi des siècles qui éclaircissent les autres dans la pénombre du présent.

Nous sommes toujours dans le noir quand on vit.  La lumière ne se fait qu’au moment où nous mourrons, parce qu’alors ce sont d’autres qui découvrent dans nos vêtements , nos villes et notre chanson, griffonnés sur du papier.

Cette ville, c’était toi … tel que je t’ai vu la première fois.  Elle était le portrait de ton corps qui m’a endormi pour toujours dans le désir de le posséder.  Tu étais moi.  Je t’aimais pour cela.  C’est ça être conscient.  Savoir que l’Autre est Soi.

Je l’ai rêvée, comme je t’ai connu.  À grands coups d’efforts.  J’ai maîtrisé mes doigts qui auraient voulu s’écraser dans cette glaise. Il y avait si peu d’eau … Si j’avais mordu à pleines dents dans le mur que je dressais pour protéger mes demeures, cette ville n’aurait pas été élevée, elle n’aurait pas eu la chance d’exister un moment avant d’être emportée par le vent … elle se serait immédiatement asséchée.

Il y avait un grand parc au centre de ma ville.  Il était gai et sans mensonge.  Il était décoré par les hirondelles et les rossignols qui venaient y chanter.  L’herbe y était faite pour être toujours verte, toujours fraîche.  C’était un parc spécialement aménagé pour y courir pieds nus, innocemment, sans crainte, sauvagement.  C’était un parc qui sentait tes cheveux et ton corps.

J’avais aussi, dans ma ville, érigé trois tours.  Elles étaient secrètes, intouchables, invulnérables.  Elles étaient, comme toi, muettes.

Dire que cette ville a commencé par un simple échange de lettres après que nous eussions lutter durant quelques minutes ou , faisant semblant de vouloir me protéger contre tes bras,  je m’approchais de tes joues, de ta bouche, et je collais mes lèvres à ton corps … Je respirais tes soupirs et ton plaisir faussement dissimulé.  J’étais heureux.  C’était l’ancienne brise de ma montagne où j’aimais tant dormir … dans les fraises … Je me suis servi de tes yeux pour illuminer ma ville.  Ils brillaient comme Capella et Sirius … et je les buvais comme une drogue.  C’étaient les réverbères de ma ville.  La lumière de nos deux âmes.

J’ai construit ma ville, pierre par pierre, pour me rappeler ton petit corps que je serrais dans mes bras en luttant ; pour me rappeler tes gestes qui me refusaient l’accès à sa chapelle.  Faute de ton corps, j’ai construit une ville pour me le rappeler.

Cette ville, c’était notre pacte où tu acceptais d’être le centre de ma vie.  Tu m’avais donné ta parole que tu n’écarterais jamais de moi le sourire de tes yeux et le satiné de ta peau.  Nous devions nous aimer, nous accueillir l’un et l’autre tels que nous étions.

Notre ville, c’était notre bonheur … L’amour exige toujours un symbole, un monument.  Notre ville a été détruite et le pacte, rompu.

C’est ainsi, la vie est une série d’efforts qui aboutit toujours aux mêmes résultats : la désillusion, le désenchantement, parfois au bonheur… Mais qu’importe, si les liens de la passion se taisent.  Le souvenir subsiste toujours.

                                       La révolution

J’avais ta voix, j’avais tes yeux, j’avais quelque chose pour me forcer à agir.

J’avais ton corps à reconstruire dans un monde plus grand ou plutôt j’avais un monde à mouler comme ton corps : jeune, innocent, beau et vrai.

Je devais pour cela être révolutionnaire.  Pour t’aimer, je devais franchir les murs, je devais déborder les cadres et je devais à chaque jour subir le risque de me retrouver en prison.  Cela n’avait pas d’importance.  Je t’aimais, et je voulais que le monde le sache.  Pour t’aimer, je devais briser les règles du jeu actuel.  Pour créer le monde à ton image, je devais le fondre à nouveau.

J’y ai mis tout mon coeur.  Je le voulais heureux dans ce monde. J’ai entrepris un travail à la grandeur d’une montagne.

Je ne connaissais pas les montagnes, j’en avais vu seulement deux quand j’étais jeune.  L’une était située dans la forêt, à l’autre bout tout à fait.  Il fallait, pour y parvenir, marcher longtemps dans une fourrure d’arbres.  Il fallait emprunter tant de sillons que souvent nous nous trompions, mais grâce à un vieil arbre mort qui sortait du décor, nous pouvions toujours nous retrouver.  Nous inventions des dangers de loups et d’ours.

Il n’y avait pas de loups dans notre région, il n’y avait pas de poules, donc rien pour les attirer.  Quant aux ours, il y en avait peut-être ; du moins avions-nous vu des traces.

C’était comme les Indiens : nous en voyons partout, parce qu’à la télé il y avait toujours des films sur leurs exploits.  C’était la grande mode … Il fallait donc avoir des Indiens … Notre pays ne peut pas se priver de peurs, s’il n’a pas de phobies, il en invente … pour gagner son ciel, il faut avoir peur.

Après avoir parcouru des milles, nous arrivions au pied de notre montagne.  Elle était belle, elle était élancée.  En escaladant le sommet, il fallait s’agripper à quelques arbres; mais tout en haut, l’air était tendre.  L’herbe était toujours un peu humide.  Elle était ainsi toujours vivante. Et je l’aimais, ma montagne.  Pour la conquérir, il fallait faire tant d’efforts.

Notre montagne, c’était ce que nous avions de plus beau, de plus grand, de plus inaccessible.  Sauf les étoiles.

Je l’aimais ma montagne.  Je la trouvais unique.  C’était, j’en suis certain, la plus élevée et la plus belle des montagnes au monde.  Nous l’aimions, je pense, parce que pour la découvrir nous devions nous battre contre la forêt, nous devions vaincre notre peur.  Nous l’aimions probablement parce qu’elle était notre secret.

Mais un jour le curé de la paroisse (un très chic type !) décida de dérouler un peu le tapis du monde sous nos yeux.  Il nous a conduits sur une montagne, une vraie montagne.  Je l’ai aimée, cette montagne : elle était encore plus éloignée et des centaines de fois plus majestueuse que « notre » montagne…

Il y a quelques années, je suis retourné à notre première montagne.  J’ai été très déçu d’avoir cru si longtemps dans sa hauteur et son inaccessibilité.  Elle nous avait menti.  C’était pas de sa faute, nous ne connaissions rien d’autre ; alors nous avions cru que c’était la plus belle.  Elle n’avait pas, comme l’autre, sous ses pieds des lacs et des villes qui étaient si éloignées qu’il nous fallait des lunettes d’approche pour les voir.

Mais elle avait une chose unique au monde : elle ne me faisait pas souffrir comme l’autre.  La deuxième montagne était très belle, mais ceux qui étaient là parvenaient tous à voir le terrain d’aviation avec des lunettes … sauf moi.  Je n’avais pas d’assez bons yeux.  Ainsi , la première demeure la plus belle sans doute, parce qu’elle est la seule qui me permit de l’englober.  Cependant , je lui tiens rancune d’être comme moi.

Ça été comme ma révolution.  J’avais toujours été faible, alors que j’aurais voulu pouvoir comme les autres avoir quelque chose qui m’aurait permis de faire ma               « marque » , comme on dit.  Comme si l’éternité était fait des marques du passage de chacun dans le vide à travers le trait.  Comme si nous étions des comètes.

J’aurais voulu créer quelque chose pour me prouver que je ne suis pas une nouille.  Et j’ai voulu changer le monde pour pouvoir t’embrasser quand ça m’aurait plu , pouvoir te montrer partout et pouvoir dire : « Regardez, c’est mon petit ami.  Je vis pour lui. « 

Le monde n’a rien voulu savoir de ma révolution.  Il n’a pas à aimer un petit prince.  Et ainsi, j’ai encore une fois été vaincu.  Je suis nouille et je me déteste.  Je voudrais, comme tout le monde, me contenter de ce que je suis, mais c’est dur d’accepter de n’être que ce que l’on est et non ce que l’on voudrait être.  Ce qui est encore plus écoeurant, c’est de réaliser qu’on n’a même pas le potentiel pour le devenir. On doit se contenter d’y avoir rêvé.

Ils ont de la chance les lapins, ils ne penseront jamais à devenir des renards.  Ils ont de la chance les marins, ils ne chercheront jamais à être fermiers.  Moi, j’ai un coteau que crois une montagne … J’ai un privilège, c’est de voir, surtout maintenant, toute l’inutilité de la vie, toute son absurdité.  Toute mon inutilité.  Et je t’avais, ou plutôt tu me possédais.  C’était alors ce qui était le plus vrai et le plus intelligent à tirer de la vie.  T’appartenir. Ça c’était vrai.

Tout le monde naît. Tout le monde meurt.  Personne ne sait s’il y a quelque chose après … et même il y a plus de chance qu’il n’y ait rien !  Et l’on se laisse embarquer dans le moule. On rêve à des anges asexués et on s’imagine que l’homme est un être dégénéra parce qu’il a appris que le bonheur ne peut pas exister sans plaisirs.

Je rigolais aussi parce que parfois, on me targuait d’être un révolutionnaire.  C’est faux.  Je travaille moi aussi pour te choyer, t’acheter des cadeaux.  Ainsi, je ne suis plus un révolutionnaire, mais un lâche … car je gueule contre une société et j’essaie en même temps d’en tirer tous les avantages.  Si j’étais révolutionnaire, je flanquerais tout ça par la fenêtre et nous partirions n’importe où, sans se demander comment nous survivrions.  Ce serait une vraie révolution.  Actuellement, je ne suis qu’un bourgeois gueulard.

J’ai travesti le monde à ce que je ressentais.  J’ai voulu créer une société de l’amour, où ton visage aurait eu un sens, où ta bouche aurait été une rivière capable d’inonder une vallée comme celle de mon enfance, où ta présence aurait été une résurrection perpétuelle.

Mais il y a des paysages qui demeurent inviolables.  Mon amour, toi, tu es un de ces paysages.  Le monde choisit d’avance les tableaux qui seront acceptés ou rejetés.  Tu es un des ces tableaux que l’on rejette sans même savoir ce qu’il peut contenir de sublime.  Mais, pour moi, tu es le plus précieux de tous les tableaux.

Petit prince, ne fais pas comme moi, ne cherche jamais à aimer.  Aimer, c’est mourir.  Il faut le comprendre.  C’est pourquoi il est urgent de vivre. Le moment, la seconde, le tableau dans notre tête.  Vivre, c’est jouir. 

Je continuerai, je sais, de rêver.

J’avais d’avance dans tout mon être fixé ta figure.  Je ne pouvais faire autrement que de t’aimer, car toute ma vie, j’ai cherché à aimer et je ne voulais aimer que toi. Tu étais ma raison de vivre, mon but dans l’éternité … 

La terre se marie-t-elle avec la lune ?  La lune naît-elle de la terre ?  Pourtant, presque personne n’aime la lune.  Elle est austère.  Elle nous regarde et nous juge sans cesse.  Quant à moi, elle est belle et semble la sagesse, mais elle n’a pas de vie ; elle ne perpétue rien, elle ne marque qu’un pas.  Je l’aime, la lune.  Elle est comme une certaine étoile que rien ne tarira.  Celle que je recherche entre toutes.  Celle que j’ai choisie.  Et pourtant ni la lune ni cette étoile, je ne les aurai jamais ente les mains … elles glisseront toujours. C’est le jeu.  J’aurai seulement ses empreintes dans mes gênes.  Le pouvoir d’imaginer.

Aussi, aie-je conjugué le verbe aimer alors que les vagues me répondaient par le verbe « franchir ».  Aimer, c’est franchir un peu de l’espace-temps avec quelqu’un, d’âme à âme.

Il y a sur terre, entre les hommes, un mur infranchissable : le mot.

Mon petit prince, c’est le dernier des messages que je t’adresserai.  Ce n’est pas un message parce que personne n’a de message à transmettre, mais c’est une histoire, une histoire comme il s’en raconte à tous les jours.  Des histoires qui demeurent collées dans leur logis et qui ne signifient rien pour les autres, ceux qui ne les ont pas vécues.

Il était une fois un gamin de seize ans qui tomba amoureux d’une étoile. Chaque soir, il se rendait sur le plus haut plateau de son village pour prier son amante.  Il ne cessait de l’admirer.  Plus rien n’existait en dehors de cette étoile.  Les bois étaient muets, les rivières étaient opaques, les oiseaux mouraient dans leurs nids; la mort faisait son chemin.  Et l’enfant suivait cette étoile qui lui arrachait toute raison.

L’hiver est arrivé et, comme à l’été, le petit bonhomme a continué à suivre son étoile. Il est monté un jour sur le coteau pour mieux l’admirer.  Ce fut son dernier voyage.  On ne le vit point redescendre.  Et, à sa découverte, le soleil dansait sur le givre qui logeait sur son cadavre, lui donnant l’éclat de mille étoiles tombées sur terre.

Tout était fini.  L’enfant n’existait plus … Seule une légende.  Une recherche dont l’objet devint le sujet. Il était dorénavant cette étoile qu’il cherchait à travers l’univers.

Tout s’est consumé.  Il n’en demeure que poussière qui jaillira dans le cosmos pour semer de nouveaux mondes où l’amour sera banni, où tout sera amitié. 

Et depuis ce temps, le soir, les étoiles murmurent : « Petit Prince, je t’adore … « 

Imprimé pour la nuit de poésie, le 27 mars 1970.

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