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Le temps des cauchemars.

mai 26, 2020

Patrice

Une famille française immigra dans le village voisin de mon patelin, situé en Allemagne, peu de temps avant la guerre. Je voulais la connaître. J’espérais bien rencontrer ces Français pour, peut-être, me faire de vrais amis.

J’arrivais de voyage et la façon française de penser, tout orientée vers la liberté, m’avait fasciné, lors de mon séjour en France.

« Nous avons sûrement, pensais-je, des choses communes, des mondes à découvrir et à partager. »

Rejeté dans mon milieu, puisque je ne parlais pas que de vaches et de camions, il était normal que je cherche chez les proscrits quelqu’un qui me comprenne.

Chez nous, à cette époque, tout étranger était isolé, rejeté.

J’avais seize ans. Je me saoulais déjà, parfois, pour oublier l’absence d’amour dans ma vie.

Chez moi, se toucher, se manifester de l’affection, c’était un crime. Les religions ont toujours rendu les gens débiles quand il s’agit de sexe, puisque leur morale est foncièrement contre-nature. Elles nient l’existence de désirs sexuels chez les jeunes. Pire, les religieux ont trahi l’esprit des Évangiles en inventant le péché de la chair. L’attitude de Jésus face à Marie-Madeleine en est la preuve « Va, et ne pèche plus. Ton amour t’a sauvé », avait-il dit. L’obsession sexuelle des religieux eut pour effet que la violence était moins criminelle que les plaisirs sexuels. Cette folie commençait même à être reprise par le système judiciaire.

Comme bien de mes camarades, je devais changer d’école et me rendre dans un village voisin puisque nous étions devenus trop âgés pour l’école de notre patelin.

Pour me rendre à cette nouvelle école, je devais voyager, matin et soir, en compagnie de garçons et fillettes de mon âge, qui ne m’aimaient guère.

À leur avis, j’étais affreusement dissipé et polisson. En réalité, j’étais aigri. Je connaissais tous les règlements scolaires et je m’amusais à les déjouer.

À mon arrivée à l’école Saint-Antoine, je grimpai les marches de l’école en mâchant de la gomme, même si je savais que cela était défendu. Une institutrice de l’établissement, madame Rossy, me gronda, me faisant remarquer que les habitants de ce village, eux, savaient vivre, contrairement à ceux de mon village.

  — Allez au diable! Après tout, vous n’êtes pas ma titulaire. Vous n’avez aucun droit sur moi.

  — Petit insolent!

L’institutrice s’en retourna vexée : j’avais raison. Mais, il était évident qu’elle chercherait à obtenir sa vengeance.

J’ai commencé les cours avec enthousiasme : mon institutrice avait à peine plus de vingt ans. Elle était très jolie. Je la désirais. Ma petite surdité, pour une fois, me permettrait de profiter de la situation. Je l’invoquai pour justifier de devoir m’asseoir tout près d’elle. Tout au long de mes cours, je l’observais en cobra. Je mangeais chacun de ses gestes, je buvais la musique de sa voix. Elle me fascinait et elle le savait.

Cependant, dès la première récréation, je sentis un amoncellement de nuages carbonisés entre les gens de mon village et ceux de Kleinburg, notre village hôte.

Il était évident que les morveux, comme on avait surnommé les jeunes de Kleinburg, voulaient déclencher une bataille de clan pour prouver à tous ces nouveaux arrivants leur supériorité sur eux.

J’étais passionné par la tentative quand, l’un de ceux que je croyais des leurs, commença à recevoir une correction qui ne me semblait pas au programme.

Tout à côté, il y avait un petit groupe de jeunes qui se lamentaient, voyant ce qu’un des leurs subissait. Je reconnus immédiatement les accents de la langue française. L’enfant battu devait être aussi de la famille.

Dans le groupe de partisans, je remarquai un tout petit bonhomme : joli, blond, le visage rond. Il me rappelait exactement l’enfant que j’aurais voulu être si j’avais choisi mon visage. Je buvais d’une âme complice son petit air de pitié.

Le match se termina sous les rires et les applaudissements des jeunes de Kleinburg. Dans l’autre groupe, le petit blond pleurait comme une Madeleine, mais il n’en était pas moins beau. Je buvais d’une âme complice son petit air d’ange, abandonné sur terre.

Le vainqueur s’avança devant la famille éplorée et leur cria en allemand :

  — Maudits Français! Si l’un de vous se croit plus fort, plus malin que moi, qu’il vienne, je le tue. Ici, c’est moi le champion, c’est moi le maître de l’école! Qu’on se le dise!

Les deux clans durent applaudir et lui manifester son admiration. J’avais le coeur en feu.

Je rompis les rangs et j’hurlai :

  — Si je te casse la gueule, écoeurant, tu les laisseras tranquilles?

Mon intervention, à n’en pas douter, provoquait bien des émois : n’étais-je pas moi aussi un de ces maudits étrangers?

Le fier-à-bras s’avança, me toisa, se mit à rire.

  — Pourquoi pas? Tu penses me faire peur?

  — Jure que si je te bats, tu ne les toucheras plus jamais.

  — Juré! Ça te suffit? Viens maintenant, je vais t’apprendre à te mêler de tes affaires, petit con!

Les spectateurs se mirent à rire de bon coeur. On se moqua de moi. J’étais petit et laid. Je donnais corps aux sarcasmes. « Enfin! Une guerre des chefs », pensait-on.

Après tout, dans une école, au début de l’année, n’est-il pas normal que chaque clan, chaque aspirant à diriger, fasse ses preuves pour dominer le reste de l’année?

Le combat commença. J’y mis tant d’énergie qu’au bout de quelques minutes à peine, mon adversaire avait le visage en sang et me suppliait d’arrêter de frapper. J’étais un excellent boxeur. Profitant de sa faiblesse, je m’enroulai à lui, en le tenant par derrière, et je le précipitai par terre. 

En un rien de temps, j’ai défait sa ceinture, baissé ses culottes et son short, puis je le forçai à se relever. Il pleurait et essayait de se cacher, mais je le ramenai les bras derrière lui et le fit piloter sur lui-même pour que chacun puisse voir son petit moineau. Je saisis ensuite son sexe et je dis sur un ton de défi :

  — Il n’est pas très développé, votre chef!

Les spectateurs ahuris et ébahis ricanèrent. Je lâchai prise. Il se sauva en remontant péniblement son pantalon d’une main, essuyant le sang qui coulait de son nez, de l’autre.

Je sortais triomphant de cette première épreuve. J’appris par la suite, que sans le savoir, j’avais flanqué une raclée à mon propre cousin. Cela n’avait pas d’importance, je me rapprochais du petit qui avait su attirer mon attention par sa beauté.


  — Avant de toucher à l’un d’eux, criai-je à la foule fébrile, il faudra me marcher sur le corps!

La semaine s’écoula sans autre incident, sinon que l’on discutait ferme chez l’ennemi pour trouver un moyen de me remettre à ma place. Il était inadmissible pour eux qu’un étranger devienne le coq de l’école.

Aux récréations, je discutais avec le plus vieux des Français, tout en regardant sans cesse du coin de l’œil, son frère cadet.

* * * * *

Patrice était plus jeune que moi. Je le trouvais de plus en plus beau. J’en étais déjà follement amoureux. J’aurais aimé devenir son frère ou son père juste pour jouir constamment de sa compagnie.

Le lendemain, les autres avaient inventé un jeu de cheval et chevalier. Il ne se pratiquait pas chez moi, dans mon village. J’en profitai pour demander à Patrice d’embarquer sur mes épaules et de devenir mon chevalier. Ses rires me ravissaient. J’avais l’âme emplie de joie. Le timbre de sa voix et son accent français achevèrent ma conquête.

Je lui aurais donné le monde si je l’avais pu. J’étais entièrement conquis. Il était mon chevalier depuis le moment où je l’avais aperçu. Le soir, et tout au long de la journée, je devais combattre l’image de sa figure qui bondissait dans ma tête quand j’essayais de me concentrer sur mes études. Je l’adorais. Notre amitié explosait dans ces jeux. Il provoquait en moi des désirs d’une sensualité, d’une volupté que je n’avais jamais connue jusqu’alors. Non seulement sa beauté me possédait, mais sa gaîté me fascinait.

Patrice m’obsédait. Je lui écrivis ces deux poèmes :

Mon bel enfant, mon bel amour

Carillon dans ma vie terne

Sur mes épaules la vie chevauche

Gaieté promise par ta présence

Fraîcheur ultime de ta beauté.

et :

J’ai ton corps qui se tend

Tes vertèbres qui se gonflent

J’ai l’haleine d’un gamin

Un oui- oui éternel.

Entre les dents et sous les doigts

J’ai un rien qui s’emballe

Le coeur chavire

La tête explose

Je serai libre avec toi

Bel enfant pâmé sous ma langue.

Je rougis en relisant ce dernier poème et en remarquant qu’il était presque pornographique. La situation ne correspondait pas à ce désir libéré en moi. Je déchirai les deux textes. Je ne voulais pas salir cette belle amitié, comme si les désirs charnels étaient mauvais. Le lavage de cerveau religieux, est réalisé durant l’enfance, pour que la victime ne puisse en rien contredire à ce qu’on lui apprend, d’autant plus que les adultes y prêtent une importance démesurée, ce qui apporte aux scrupules une raison de plus d’exister.

Cet interdit avait quand même eut prise sur mon petit cerveau. Comme tous les jeunes, je croyais aussi que l’amour charnel est condamnable. N’était-ce pas le credo des adultes? Un rejet de notre réalité d’être sexué.

Un samedi, je commençai ce qui devait par la suite devenir une habitude : me rendre chez les Français où l’on participait à toutes sortes de jeux. Pour faire plaisir à Patrice et à son frère aîné, j’ai accepté de visiter ce qui, pour eux, était la plus belle forêt de la région. Je découvrais le langage des couleurs, le silence des extases.

Patrice, ayant aimé l’expérience de chevalier, me demandait souvent de la répéter. J’aimais comment il prononçait mon nom. Son regard quand il me demandait quelque chose. Patrice avait déjà pris plus de place dans mon petit cerveau que mes lectures nocturnes concernant les astres. Je n’avais plus besoin de chercher à tenir compagnie à la lune dans mes rêveries ou à me laisser séduire par la Voie lactée, Patrice comblait tous mes besoins.

Une amitié sincère et pure nous enfermait dans un monde bien à nous. Il me fallait sans cesse découvrir quelque chose de nouveau pour nous rapprocher davantage et créer entre nous un lien purement exclusif.

Mes visites aussi fréquentes que possible dans sa famille avaient une ombre : son père. Selon les racontars, celui-ci critiquait sans cesse la religion, ce qui scandalisait mes parents.

Les tirades de son père avaient peut-être moins d’importance dans mon esprit que ma jalousie à son égard: il était maître de Patrice. Moi aussi, j’aurais voulu travailler pour le vêtir, lui donner à manger, en être responsable, pour l’avoir toujours avec moi.

Mes parents ne voyaient pas cette nouvelle amitié du même oeil. J’étais Allemand et luthérien, lui, Français et Juif. J’avais 16 ans, il était un peu plus jeune que moi. En secret, on craignait que je le préfère aux filles. Quelle honte que d’avoir un enfant homosexuel!

Au Premier de l’an, mon grand-père s’approcha de moi. Il avait les larmes aux yeux. Il me supplia d’abandonner ces visites chez des damnés. J’aurais voulu serrer mon grand-père contre moi, ne pas dissimuler mes larmes et lui dire :


  — C’est au-delà de mes forces. Si jamais Dieu est bon, il ne peut pas condamner Patrice d’être Juif, car je n’y voyais là que la seule raison de le rejeter.

J’admirais mon grand-père pour son ardeur au travail. Cette demande creusait un fossé de plus en plus profond entre lui et moi : pour lui, le travail était la vertu par excellence, après tout ne fallait-il pas mériter son ciel? Moi, je me sentais pur, il me semblait plus important d’aimer que de diviser les gens grâce à la religion. Le plus grand des principes, ne devait-il pas être « Aime ton prochain comme toi-même pour l’amour de Dieu » Avec ou sans sexe, l’amour est la plus haute forme de pureté.

Ma famille commença à me traiter comme une bête noire, un enfant qui tourne mal. Entre Dieu et Patrice, je préférais Patrice.

* * * * *

Ma fascination pour ce petit gars ne passa pas inaperçue à l’école. Les filles se froissaient de mes relations illicites. Elles étaient tellement jalouses qu’elles commencèrent à me traiter de pédé et Dieu sait si ce terme me répugnait. Cette hargne venait surtout de Solange, une jeune fille qui voulait m’envoûter et me posséder. Elle pensait, en me méprisant, attirer mon attention. Trop de haine conduit à l’amour.

Solange ne ménageait rien pour me vexer. En entrant en classe, elle me demandait sans cesse comment se portaient mes amours avec Patrice qu’elle appelait ton petit circoncis. Elle me criait des sobriquets et s’attardait à ridiculiser Patrice :

  — Tu pourrais au moins prendre une fille de ton âge plutôt que ce petit minable, disait-elle.

Tout le monde la trouvait bien drôle.

Je ne pouvais accepter son mépris. Dans mon milieu, la chair était proscrite. La hantise de la beauté de Patrice s’accentuait avec les méchancetés de Solange et faisait surgir en moi un désir de plus en plus charnel. Parfois, je doutais de la pureté de mes relations, car je lui aurais volontiers visité l’entrejambe.

Je me culpabilisais pour ce crime inexistant, s’il y a crime à s’aimer entre garçons et se le manifester par des gestes sexuels. Mais, ce tabou implanté par notre éducation depuis la tendre enfance, ravageait tous les cerveaux, comme si nous, les jeunes, n’avions pas le droit de vivre nos désirs, même sexuels.

Le soir, je m’enfermais dans ma chambre. Je pleurais. Je m’imposais des sacrifices pour me prouver la mauvaise foi de Solange, la laideur de sa jalousie. Mes visites à Patrice anéantissaient mes scrupules. Puis, je redoutais de moi. Je me divisais. Rien ne changeait. J’aimais cet amour et mes sacrifices n’avaient aucun sens : pourquoi me déculpabiliser d’un mal qui n’existe pas? Patrice n’était pas le mal, c’était l’amour, la passion.

Tout un chacun s’acharnait à rompre cette amitié au nom de la religion. Les commères de la région se gorgeaient des horreurs religieuses commises par le père de Patrice et blâmaient ma famille de me laisser fréquenter d’aussi mauvaises gens.

Cette situation me révoltait. J’étais un vrai tigre en classe. Je criais à Solange des « va te faire f… », gros comme le bras. Chaque jour, entre nous, la guerre franchissait un pas de plus. 

Au cours d’un après-midi, Solange vint barbouiller mon manteau avec la brosse du tableau. Je fus pris de colère. Je saisis la brosse et je lui tirai par la tête. Elle ne parvint pas au but et atterrit à quelques pouces de la tête de mon institutrice! J’étais humilié. Je l’aimais mon institutrice. Elle me retenait en punition aux récréations pour me confier ses peines d’amour. Mes excuses suffirent à clore l’incident. Cependant, tous les autres élèves écoutaient maintenant Solange déblatérer à mon sujet. « J’étais une tapette qui faisait semblant d’être normal.»

La situation alla de mal en pis. Je me querellai avec un camarade au sujet de Patrice et madame Rossy profita de cette occasion malencontreuse pour me gourmander.

Je l’ai reluquée. Elle a explosé. Elle m’a giflé. Je la saisis par les épaules, la poussai sur la rampe au-dessus de l’escalier en lui criant :

  — Veux-tu descendre sur la tête? Frappe-moi encore!

Tout était fini. D’un moment à l’autre, j’allais être flanqué à la porte de l’école.

 Alors que j’étais en punition seul dans un coin, Solange se présenta, s’approcha et, d’un coup, me mit la main sur le pénis.

  — Tu peux le garder pour toi et ton petit Patrice!

Elle se rendit vite compte que ce geste me fit aussitôt bander.

  — Dommage! J’en trouverai un autre. Pas si mal, finalement!

Sidéré, je me laissais tâter avec plaisir. « Est-ce que le plaisir appartient à un sexe en particulier ? »Pensais-je.

                    *****

Plus tard, mon institutrice expliqua à mon père les causes de mon renvoi.

Ce dernier, ivre de colère, saisit un fouet et me roua de coups. Je l’ai laissé faire. Il avait raison de me battre : j’étais celui de la maison qui créait le plus de problèmes. Si je n’avais pas cru mériter cette première raclée de ma vie, je me serais défendu, malgré la force de mon père.

Mes cicatrices eurent raison de ma titulaire. On me réaccepta à l’école. Évidemment, on accusait mes relations françaises d’être certainement animées par le diable.

J’avais promis d’être plus sage, de ne plus tenir compte de la présence de Solange. Malgré ma promesse, j’ai continué de fréquenter Patrice. Mes amours furent seulement plus discrètes et plus charnelles.

* * * * *

À l’été, un événement transforma ma vie : je fus engagé dans un journal, à titre d’apprenti journaliste, à la suite d’un concours de journalisme que j’avais remporté à l’école. Ayant été accepté à l’université, le propriétaire du quotidien m’avait promis de financer mes études. Même si ma famille était assez riche, elle ne pouvait pas fournir des études supérieures à tous. Nous étions trop nombreux. J’étais comblé! Cependant, il me fallait quitter mon patelin et ça m’éloignait de Patrice. 

 « Dorénavant, je ne pourrai le voir que les fins de semaine, mais je serai plus riche. Je pourrai lui acheter tout ce qu’il désire », pensais-je.

Malheureusement, un mois plus tard, la famille de Patrice quitta le pays sans avertir et sans laisser d’adresse.

Je suis entré au journal comme dans un cénacle. Plus rien de commun n’existait entre ma vie passée et cette nouvelle vie.

Auparavant, je devais me taire, m’écarter pour ne pas déranger les adultes, m’étouffer pour ne pas être ridiculisé à cause de mes goûts : au journal, je devais apprendre à foncer, à produire et à m’imposer.

Je me sentais inférieur à mes confrères. Je n’avais aucune confiance en moi. J’écoutais les discours sur la littérature ou la philosophie et je ne comprenais rien. La poésie disait bien mes états d’âme :

Les forêts sont sans vie

Les rivières sans poisson

Un oiseau vole seul

Dans un ciel sans nuage

Les ailes brûlées

Sous un soleil torride.

Le monde politique à mes yeux si beau, si parfait, m’ouvrait ses portes. Hélas! Je découvrais avec répugnance un vaste tas d’immondices. On m’avait menti sur la réalité de la société.

Dans un journal, pour ne pas mourir de chagrin ou d’anxiété, il faut concevoir l’homme comme un objet dont les malheurs continus permettent la vente de plus d’exemplaires. La mort, la vie, l’amour n’existent pas : le journal reflète la réalité crue des événements. Il n’y a pas place à la sensiblerie ou au romantisme. Plus le cas est sadique, plus il sera intéressant. Ce n’était pas comme je l’avais toujours cru : un troisième pouvoir au service du peuple ou d’un idéal, c’était plutôt un commerce. Un vulgaire jeu de pouvoir. Le journal faisait partie intégrante des structures de la société capitaliste.

J’ai vite perdu mes illusions et simultanément le mirage de mes possibilités. Pour mener à bien un projet, il faut une coopération qui existe rarement. Les défauts d’une société hautement matérialiste m’accaparaient, mais je les buvais sans réagir.

La déshumanisation était de mode. Pour qu’un article soit bon, il fallait du sang et du sexe, que la misère soit grande. Plus il y avait de morts, plus l’affaire était sexuelle, plus le texte était bon. Tout ce qui pouvait être intellectuel ou viser à diriger la transformation, d’un monde en mutation vers un avenir plus libre, plus épanoui, était complètement banni.

Si l’on conservait un semblant de responsabilité, c’était pour empêcher le lecteur de comprendre et pourvoir ainsi continuer à exploiter son imbécillité sociale. Le lecteur était perçu comme un consommateur ignorant et insignifiant, rien d’autre. La foule dans l’arène romaine.

Son développement n’avait pas d’importance. Les tabous étaient protégés et les dirigeants pouvaient ainsi facilement continuer à les exploiter et les manipuler. Ils savaient que les opposants à la philosophie du journal finiraient par se ranger avec eux, n’ayant pas d’autre alternative.

Le plus grand problème des pays matérialistes résidait dans cette folie collective de l’assimilation, de la conformité. Les normes ne permettaient pas de penser différemment de la majorité. C’était la grande aliénation. Le pouvoir venait d’en haut et se protégeait de toute critique.

La vie était ainsi une vaste chambre d’apesanteur où n’importe quel but aurait suffi à combler le vide. Certains le comprirent vite.

J’étais l’un de ceux-là. En quittant Patrice, j’avais tué en moi tout sentiment. Depuis, je m’étais habitué comme journaliste à considérer les hommes comme des consommateurs sans importance, des inférieurs à exploiter. J’avais appris à mépriser l’homme. La sexualité a une tendresse qui permet d’être attiré par un autre et j’avais tué cette faculté pour ne pas souffrir de l’absence de mon petit Patrice adoré.

* * * * *

J’ai trouvé l’occasion rêvée de me parfaire et de me réaliser en m’enrôlant dans le parti nazi.

J’aimais  Hitler : il créait une Allemagne digne de nous. Vaste. Puissante. Capable de résister aux banques qui essayaient de nous étrangler. C’était du moins ce que l’on nous faisait croire.

Avec lui, notre divinité et notre désir d’une race supérieure s’affermissaient.

Si, au début, je trouvais le mouvement un peu fanatique, celui-ci en revanche me permettait de dissimuler mon complexe d’infériorité.

Si je travaillais à me perfectionner en vue du plus grand bien de ma société, certains autres avaient compris ma folie : compenser l’amour déçu. Pour oublier l’aventure avec Patrice, je devais éliminer en moi toute forme de sensibilité. Tuer ma mémoire. Devenir un vrai fonctionnaire. Obéir sans réfléchir.

Le parti se servait de moi. J’étais un jouet docile entre ses mains. C’était un rôle noble. On m’appointa à mille missions jugées impossibles. J’échouais en partie, mais j’avais l’impression que chaque échec me grandissait.

Malgré ma renommée grandissante, je ne voyais vraiment pas comment j’arriverais ainsi à poser ma marque. Je devins plus paranoïaque. Cela m’aidait à ne pas voir mes vraies faiblesses.

Je me suis ainsi créé une nouvelle personnalité. Une personnalité qui devait gagner toujours.

Je forgeais mon caractère. J’encaissais mes défaites, mais les autorités ne pouvaient pas s’attendre à un autre résultat, car c’était inéluctable.

Des défaites partielles pavaient la voie à une transformation profonde, très profonde de mon être intérieur.

Cependant, mes demi-succès les étonnaient. Ils arrivaient difficilement à croire que je parvenais presque toujours à réaliser presque parfaitement la mission que l’on m’avait confiée. C’était presque au-dessus de l’entendement. Moi, par contre, je me révoltais contre ma mollesse. Je me promettais de me venger, d’un jour détenir le pouvoir absolu. Je notai dans mon journal personnel :

Je crie dans le désert

Homme… liberté!

Les cités sont des braises

Et souffle le vent de mer…

Ô quels spectacles seront

Ces feux de forêt!

Je m’enfonçais. Je me laissais aller puisque le succès ne venait pas assez vite.

J’ai commencé à boire. L’alcool devenait une compensation à ma déshumanisation. Le mot amour était dorénavant banni de mon langage. C’était mon ennemi.

J’ai découvert ma vocation dans cette lâcheté. Mon rôle dans le parti me fut assigné selon ma valeur : fabriquer les plans pour robotiser la population. Un peuple qui pense est un peuple dangereux.

Les méthodes pour y parvenir étaient multiples. Et, malgré mon très jeune âge, j’étais admiré en haut lieu.

Il fallait trouver un coupable à nos maux nationaux d’où fut lancée l’idée de répandre la haine entre les protestants et les Juifs.

Mes credo devaient être destructeurs : le désespoir se mariait à la misère, la sécheresse de l’idéal donnait place à la finance et l’exploitation de l’égoïsme. Mes plans de déshumanisation furent vite mis en pratique dans des régions pilotes.

Afin d’arriver à des résultats rapides, il fallait accélérer la haine des Juifs. Créer un danger de taille. Que cette haine soit nourrie par des préjugés allait de soi.

Nous nous sommes simultanément servis des données de toutes nos expériences pour engendrer la violence. Nous avons eu recours aux religions pour endormir les gens.

« En tuant Éros, on annihile l’esprit créateur », devint le mot d’ordre. Tout le monde devait devenir identique. Haïr son corps, c’est déjà reconnaître sa petitesse. On faisait ensuite appel à la perfection à atteindre pour mieux faire ressortir notre culpabilité alimentée par notre haine de tout éveil sexuel, sachant que personne ne peut ainsi échapper à la culpabilité.. La folie de la pureté était devenue une recherche personnelle pour améliorer la race.

Une violente crise économique devait soutenir cette première stratégie. Elle jetterait la population dans le désarroi au point d’espérer un sauveur quel qu’il soit. Les hommes pour éviter tout effort acceptent facilement de s’inventer des dieux.

Cependant, pour faire taire l’ennemi, il fallait bien laisser miroiter cette grande farce qu’est la démocratie puisque la démocratie n’est possible que si le peuple est éduqué et capable de comprendre tous les enjeux. Notre force était bien, au contraire, de lui faire comprendre tout ce que l’on voulait. Il fallait donc concentrer la presse, la dominer, la forcer à toujours dire la même chose, tout en faisant semblant de diverger d’opinion. Créer la peur de tous ceux qui nous entourent. Voir des Juifs partout et les rendre responsables de toutes nos inepties. Ces divergences ne devaient toucher que des domaines très secondaires et incapables de créer des mouvements de panique ou de conscience trop profonds.

Je ne savais pas où toute cette affaire pouvait conduire. Pourtant, un jour ou l’autre, la violence éclaterait et déchirerait le pays. Alors, nous serons les maîtres comme nous nous y étions préparés. Notre violence dominera.

Pour activer davantage la haine des Juifs, nous avons décidé de les confondre mentalement à tout ce qui touche à l’argent. Un bon moyen de les rendre encore plus responsables de la misère des autres. On inventa le pire des préjugés : Tout le monde sait que les Juifs dirigent la finance et positionnent tous les pays sur l’échiquier de la politique. Qui possède la richesse possède le monde. Les Juifs étaient ainsi responsables de tous les problèmes sociaux évidemment.

J’écoutais les dirigeants gaver simultanément la population de sentiments ultramontains, ultranationalistes, afin de dissimuler les véritables enjeux économiques. J’étais sans cesse surpris de la naïveté avec laquelle le peuple buvait tout ce qu’on voulait leur faire croire. Dieu est une brique d’or.

Au journal, il était impossible de critiquer les idées politiques d’Hitler ou si nous pouvions le faire, c’était pour améliorer la stratégie et non pour réellement critiquer cette autorité. Il était impossible dans ce scénario de faire exploser la vérité. Tous les médias étaient contrôlés. Sous prétexte de se défendre contre l’anarchie, on écartait la possibilité d’avoir une pensée pluraliste. C’était déjà la dictature idéologique.

Mon ascension au sein du pouvoir établi ne calmait pas mes besoins.

Le soir, je m’évadais au club où j’allais contempler la déchéance humaine. Je constatais que la culpabilité est une force atomique du pouvoir. Je me fis plus discret.

Il était trop tard pour défendre les libertés individuelles. De toute façon, j’étais avalé. J’étais mort à mes besoins d’amour les plus fondamentaux, ceux qui définissent ta réalité.

Invité par un supérieur, je me rendis à un club. Nous nous dirigeâmes vers un salon particulier. Nous y avons visualisé une scène dans laquelle on maltraitait les femmes.

  — C’est du sang dont nous avons besoin maintenant. Nous avons trouvé en vous l’existence de grandes qualités, de dire mon supérieur. Je suis ravi de voir que la souffrance des autres ne vous atteint pas. Vous êtes rendu à un très rare degré de spiritualité.

– L’autorité est celle qui peut définir la liberté des autres, dis-je, avec un sourire ironique.  

– Il faut faire croire que ce sont eux la source de tous nos problèmes et que leur puissance économique, cachée sous le masque religieux, est un perpétuel danger pour nous. Il faut prétendre qu’ils contrôlent le monde et nous écrasent.

Si nous voulons notre liberté, nous devons exterminer tout ce qui est Juif. Incendier leur refuge, brûler notre inconscient collectif pour donner le goût de vengeance au peuple.

Pour nourrir ce goût, il faut avant tout exterminer un groupe de gens que tous haïssent : les homosexuels. Leur extermination sera capable d’engendrer une telle soif de pureté qu’elle nous permettra ensuite de nous attaquer à tout ce que nous définirons comme vermines ou ennemis. Il faut réapprendre les grandes leçons de l’inquisition : Que de tuer soit un geste de purification.

J’acquiesçai à sa proposition. Je flattai même sa logique. Nos rencontres se multiplièrent.

Ce n’était pas mon travail de juger les valeurs philosophiques de mes chefs. J’étais militant pour oublier le seul amour de ma vie : Patrice. Je jalousais la sécheresse désertique de l’âme des dirigeants.

Je ne savais pas où cette lutte en moi s’arrêterait. Je la savais insatiable.

Après de nombreuses séances, l’officier me proposa de travailler à l’extermination du peuple Juif, la source de tous nos malheurs. C’était, disait-il, une mission d’extrême importance qui devait être menée par une main de fer. Anéantir le pouvoir des banques et des fortunes.

J’acceptai, même si je ne me sentais pas à la hauteur de la mission. J’aurais voulu refuser cette fonction, mais j’eus peur de déplaire et payer de ma vie cette lâcheté. J’avais anéanti en moi l’idée qu’un être humain est valable, non par sa race, mais sa dignité d’homme.

Je n’avais pas le choix. Si je refusais de voir souffrir ces femmes et ces enfants, je reconnaissais ma faiblesse et j’acceptais de perdre toute forme d’avenir. Dans une guerre, la vie n’a pas d’importance. Il faut savoir oublier l’individu pour ne songer qu’à la collectivité.

J’ai marché contre ce qui me restait de sentiments. « À force de me mentir, je finirai bien par croire en mes mensonges. »

J’ai donc accepté qu’une race, la mienne, puisse être supérieure à toutes les autres. Il a suffi de six mois d’activités pour me rendre assez fou pour ne plus en douter. Voir des enfants s’évanouir de peur et entendre les lamentations des femmes m’avaient convaincu qu’un peuple n’est digne de vivre que s’il sait mourir dignement.

J’étais devenu un des fonctionnaires les plus respectés. Je me sentais important. Je travaillais à la réalisation d’un des principaux objectifs du parti.

Toujours glorifié par mes collègues, j’ai vite oublié le jour où je cherchais un sens à ma vie. Je ne remettais plus ma situation en question. J’étais devenu quelqu’un, j’avais toujours ressenti ce besoin. J’étais un purificateur de la terre.

* * * * *

Je ne m’étais pas aventuré devant une baraque depuis longtemps. J’avais affermi en moi la mort de tout sentiment, de toutes émotions. Je décidai d’aller voir si mes ordres étaient bien exécutés.

Dans la cour, j’ai aperçu un soldat frappant un jeune homme qu’il amenait à la mort. J’ai d’abord sursauté. J’ai crié au soldat de cesser de le molester. J’avais le coeur qui battait comme un tambour en chamade. Je n’y comprenais rien. D’où me venait cet élan d’humanité? Cet instinct indompté?

Je saisis le jeune homme par les cheveux pour déceler son visage. C’était Patrice.

Je le reconnus immédiatement. Il n’y avait aucun doute possible.

Toute mon enfance m’a envahi d’un coup. Je le revoyais sur mes épaules et j’entendais sa voix. Cette voix qui m’avait tant fasciné. C’était comme un coup de couteau dans ma tête. Je l’écoutais à nouveau me parler des bois, des animaux et des oiseaux qu’il adorait et qu’il m’avait appris à aimer. J’étais alors sur la voie du contemplatif, sur le point de trouver la création extraordinaire. Mais la haine sociale m’en avait écarté. Il ne fallait pas aimer un gars plus jeune que soi.

En le voyant, je comprenais enfin mon vertige. Je savais maintenant ce dont j’avais besoin pour me réhabiliter. J’avais soif d’amitié. Sans elle, je n’étais rien. Je n’étais qu’une machine à tuer.

Travailler pour son pays est peut-être une noble tâche, mais qui aime-t-on? Quel est son nom? Comment est son corps? Quelles sont ses histoires à échanger? Gouverner, c’est beau, mais c’est l’enfer. C’est la solitude. Tout le monde peut vouloir te tuer pour te remplacer. Le pouvoir est le siège de Dieu. Plusieurs devinrent fous juste à s’y asseoir, grisés par l’orgueil. C’est presque l’histoire de l’humanité.

Je n’avais qu’à demander au soldat de le libérer et il se conformerait à mes ordres.

  — Soldat!

  — Oui, mon commandant!

J’ai regardé Patrice à nouveau. J’ai vu en lui tous les Juifs assassinés. Mais j’ai aussi compris qu’en le libérant, je me condamnais à redevenir compatissant.

  — Amenez-le vite! Ordonnai-je.

Je me suis retourné. Je ne reculais plus devant mon devoir. Et je me suis dit : « Enfin! Je suis un surhomme : j’ai réussi à tuer toute trace d’amour en moi. »

Je n’étais même plus conscient que c’est ainsi, en écrasant son authenticité à coup de faussetés, qu’on crée un monstre.

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