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Le temps des cauchemars

mai 23, 2020

Les écrits, les soirées de poésie furent les moyens qu’il envisagea pour lutter contre la répression du fédéral. À son avis, même si l’on pouvait se faire tuer, il fallait risquer sa peau, refuser de se taire et de continuer à informer la population. Si la police ne peut pas tuer l’amour légalisé ou non, elle ne peut sûrement pas faire taire des gens prêts à mourir pour sauver leurs amis et leur pays.        

Il fut convenu que le dimanche suivant d’autres pamphlets devaient être imprimés. Les textes étaient déjà écrits. Le groupe se donna rendez-vous chez Nancy. Pascal avait déniché la machine à imprimer; car il était dorénavant impossible d’employer celle des institutions scolaires, la surveillance se resserrait trop.  

Le dimanche matin, ce fut la consternation : la police avait perquisitionné et saisi la machine à imprimer. Comment en avait-elle été informée? Seul le petit groupe qui venait de se former était au courant de l’opération Imprimerie. Il fallait nécessairement qu’un membre du groupe soit en contact avec la police. La méfiance s’installa.       

Gabriel demeura d’abord au-dessus de tout soupçon, quoique parfois certains laissaient entendre qu’il n’avait pas toujours été radical et indépendantiste. 

C’était vrai. Il avait essayé, plus jeune et mal informé qu’il était, de justifier la position de la police, le samedi de la matraque;  il avait été président des jeunesses libérales de Limoilou, à Québec,  jusqu’à ce qu’il démissionne de ce poste, tout en demeurant dans le parti, lorsque René Lévesque claqua les portes au nom de la souveraineté-association. Il avait retrouvé son poste de journaliste, qu’il avait quitté par honnêteté quelques années auparavant, grâce à l’intervention d’un député libéral. Tout de son passé, pouvait le condamner, car ses positions politiques étaient quand même nouvelles. Alors qu’à 25 ans, il inventait des scénarios pour sauver le Canada, dix ans plus tard, il écrivait des pamphlets avec autant de sincérité pour détruire ce marché canadien qui ne respectait pas sa langue et ses aspirations culturelles. La vie s’occupait de le changer.

Gabriel se rappela l’incident du crachat et trouva tout à fait légitime, quoique parfaitement stupide, que certains du groupe puissent le soupçonner.   

Il en rencontra quelques-uns qui l’interrogèrent, un revolver rivé à la tempe, pour s’assurer qu’il n’était pas le traître. C’était peut-être une méthode un peu radicale, mais elle était très efficace et tout à fait justifiable. La révolution, c’est la guerre. Comment ne pas craindre pour sa vie dans de telles conditions? 

Cette soirée fut très longue, très pénible, très angoissante, car Gabriel ne connaissait aucun de ses juges. Étaient-ils fanatiques? Ses explications sur son passé suffiraient-elles à les persuader de sa bonne foi? N’étaient-ils pas un peu trop jeunes pour comprendre des revirements idéologiques aussi fondamentaux? L’expérience change les opinions…       

Il en sortit blanchi de tous soupçons. Gabriel préférait cela. De toute façon, il était normal de le soupçonner comme les autres, puisque le groupe venait de se former et presque personne, sauf Nancy et lui, ne se connaissait. Le groupe s’était formé à cause des circonstances et non par un mûrissement ensemble. Ainsi, tout était clair à son sujet. On ne pourrait pas revenir sur son passé.        

Le traître ne fut malheureusement jamais découvert               

Les soirées de poésie se multiplièrent. Elles devinrent pour Gabriel une occasion de plus pour dénoncer ce système de répression.           

Le dimanche, le chef de pupitre lui demanda, alors qu’il devait être en congé, d’entrer l’après-midi pour couvrir un événement spécial. Gabriel accepta sans trop d’empressement.  

Sur le chemin du retour, car il dut se rendre à une cérémonie qui se déroulait à l’extérieur de la ville de Sherbrooke, le photographe Royal Roy manifesta beaucoup de joie et s’empressa de dire à Gabriel :     

— Tes amis felquistes ont été arrêtés, il y a quelques heures à East Angus.

e cœur du journaliste faillit exploser. Ces paroles valsèrent dans sa tête, il crut défaillir. East Angus. Son dossier traitait de la Domtar d’East Angus. Se pouvait-il que ce dossier, envoyé avant même que les événements d’octobre ne surviennent, puisse avoir été à l’origine de l’arrestation des felquistes?  

Il s’informa de la provenance de cette nouvelle. Le photographe, tout content d’avoir heurté la cible, affirma qu’il s’agissait d’une source policière. Certains journalistes sont très près de la police pour obtenir le maximum d’information, il était donc possible qu’il ait été informé à cause de ses contacts.     

— La nouvelle sera bientôt annoncée dans les médias, dit-il fier de lui apprendre une primeur.        

Gabriel fondit presque en larmes : son ignorance venait de tuer le FLQ.    

Le silence noya le reste du voyage.   

À son entrée à la salle de rédaction, le chef du pupitre lui lança :     

— T’as moins d’amis maintenant. Peut-être iras-tu rejoindre Marc Letellier?       

Gabriel ne savait comment réagir. Était-ce la vérité? Était-ce un piège? Il décida instinctivement de jouer le tout pour le tout afin de sauver Marc.     

— Marc! Voyons donc!   Ce n’est qu’un pauvre petit distributeur de journaux. Votre système ne doit pas être très fort et très brave pour devoir emprisonner les camelots de la révolution!     

Naturellement, Marc ne croyait aucun mot de ce qu’il disait. En plus de son amitié, à son avis, Marc avait bien plus de chance d’être felquiste que lui. Mais, songea-t-il, si l’on me croit, je serai le suspect et on le relâchera. Gabriel pensa aussi qu’il serait beaucoup plus difficile de le faire disparaître, étant journaliste, que Marc, un étudiant et poète encore inconnu.      

Il ridiculisa le rôle de Marc dans le cercle des radicaux, espérant qu’on lui fiche la paix. Il était prêt à prendre le chemin des cellules au risque de se faire éliminer pour sauver son ami.     

Il parla avec assurance, même si le cœur semblait vouloir arrêter à tous les instants. Puis, sans même comprendre d’où venait cette curiosité bien journalistique, il demanda :   

— Combien étaient-ils? C’était tout ce qu’il pouvait demander, car il ne connaissait, sauf Vallières, rien, ni aucun membre du FLQ.                

— ils étaient seize, répondit le chef de pupitre qui semblait embarrassé par la question.

Gabriel répliqua cinglant :      

— C’est impossible, vous me montez un coup : on ne peut jamais être plus de quatre dans une cellule. C’était ce qu’il avait lu dans un des petits journaux pour au moins avoir une idée du comment ça fonctionnait. Gabriel savait par contre que ce petit journal n’était peut-être pas crédible.     

Il s’installa à son bureau, pondit rapidement son article et le remit au chef de pupitre.

Cela devrait être un piège, car, grâce au service de communication, la police pouvait, à partir des ateliers, entendre tout ce qui se disait dans la salle de rédaction. Il se préparait à partir quand il vit un inconnu descendre l’escalier, venant de l’atelier. À l’extérieur, un autre inconnu attendait mystérieusement et se mit en branle dès que Gabriel se dirigea vers son appartement. Gabriel était convaincu qu’il s’agissait de policiers.        

Dans son appartement, il fouilla dans toutes ses affaires et s’empressa de faire disparaître les quelques exemplaires d’un petit journal qu’on lui avait remis en disant qu’il était publié par le FLQ. Il était tellement certain d’être arrêté qu’il ne se déshabilla pas et se jeta sur le lit, tremblant de peur. Il s’endormit.        

Surpris de voir l’aube, sans avoir reçu des visiteurs, Gabriel fut complètement dérouté. Pourquoi donc ne s’était-il rien produit? Aurait-il rêvé avoir été filé? Il était pourtant convaincu de la présence des autos-patrouilles, qui l’avaient suivi pas à pas.   

Quand il téléphona au bureau, il entendit un  » clic » inhabituel. Sa ligne était certainement tapée. Sa fabulation avait donc parfaitement réussi. Il décida d’en mettre encore plus et fit parvenir une lettre compromettante, pour lui, au président du Parti Québécois. Ainsi, si elle était trouvée, il n’y aurait plus aucun doute quant à sa participation au FLQ et l’on croirait Marc vraiment peu dangereux. Il espérait, en s’accusant ainsi, sauver la vie de son meilleur ami.      

Ce qu’il n’aurait jamais cru possible arriva. Gabriel se mit à avoir autant peur du FLQ que de la police parce qu’il savait qu’il n’en était pas un membre, mais qu’il agissait comme si. Comment pourrait-il éviter d’être liquidé, si jamais le vrai FLQ apprenait qu’un petit journaliste joue dans ses plates-bandes? S’il était possible de faire croire à la police qu’il est un terroriste, le FLQ, lui, ne trouverait peut-être pas drôle cette fausse identification. Gabriel se sentait dorénavant traqué, condamné d’une manière ou d’une autre.   Il venait de se mettre les pieds dans les plats.        

Dès que le jour se leva, Gabriel courut au dépanneur acheter le journal. Il n’y avait aucune indication d’arrestation, bien au contraire, les felquistes se jouaient de la police. D’une certaine façon, Gabriel aimait mieux cela, car il n’avait plus qu’à jouer son nouveau rôle. Mais la chose n’était pas aussi facile : il ne connaissait rien du FLQ.   

La journée se déroula sans incident. Cependant, son confrère-journaliste qui s’occupait de couvrir la police demanda à lui parler seul à seul.  

— Tu devrais te méfier. La police m’a interrogé à ton sujet. On m’a demandé si tu peux être dangereux. Je leur ai dit qu’ils n’avaient rien à craindre, car juste à voir une goutte de sang, tu t’évanouis. 

Gabriel était reconnaissant. Cet avertissement confirmait que la police le suivait déjà de près. Ses peurs n’étaient pas que le fruit de son imagination.
Le soir, au PUB, un club où il se rendait souvent, il avertit ses amis de son expérience, de sa peur, voire sa certitude d’être surveillé par la police.     

On décida que dorénavant les contacts ne se feraient qu’au moment où l’on se sentirait en toute sécurité. Il fut convenu aussi que dorénavant, seul, Paul le rencontrerait, si nécessaire, dans des restaurants toujours différents. Avant de se parler, si Gabriel était convaincu que personne ne l’épiait, il ferait jouer « Let is be », des Beatles, « pour que la révolution suive son chemin ». C’était très poétique, mais un peu enfantin. Ce fut aussi très efficace, car rien ne transpira jamais de ces rencontres clandestines.     

Gabriel décida de se servir de la situation pour donner plus de poids aux actions qui se déroulaient. Quand il se rendait au PUB avec ses amis et qu’il se sentait espionné, il élevait la voix et créait toutes sortes de scénarios les uns plus invraisemblables que les autres, allant aussi bien du kidnapping de Robert Bourassa à la phobie de violer des sœurs vierges.   

Il modifia son langage. « Se battre démocratiquement contre le gouvernement », céda le pas à « tuer un membre du gouvernement », publier les bêtises du système devint « les faire sauter ». Jamais Gabriel ne fit poser autant de bombes et tuer autant de gens alors qu’il savait que tout ça n’était que du théâtre pour faire croire aux policiers que le Québec était sous le point de sauter de partout.   Il répétait sans cesse la même chanson, surtout, toutes les fois qu’il se croyait écouté par un policier déguisé en vrai monde. Ce masque, d’une telle violence, ne le laissait pas indifférent. Plus il parlait violemment, plus il se méprisait, car, il s’écartait de sa réalité. Lui, qui avait combattu l’hypocrisie toute sa vie, voila qu’il s’en servait pour des fins politiques.       

Un bon matin, il apprit dans le journal qu’un ou deux cocktails Molotov avaient été lancés dans le manège militaire. Si cela prouvait l’existence de felquistes authentiques dans la ville, cet attentat remettait nettement en question l’appartenance de Marc au FLQ, car il était en prison. Le soir même, alors qu’il avait pris place dans une auto, un bolide se lança sur eux. La voiture s’immobilisa dans le côté droit encore une fois. Heureusement, personne ne fut blessé. Pour Gabriel, il n’y avait aucun doute, on avait tenté de les tuer.    

Fort de cet attentat, Gabriel n’osa jamais parler de ses craintes concernant le FLQ à ses nouveaux camarades. Il avait des problèmes à se comprendre lui-même. Que penserait-on de lui si on apprenait qu’il est loin d’être un brave, mais un pisseux? Cela suffirait-il pour qu’il soit interrogé de nouveau? Malgré sa sincérité, il n’était pas question d’engendrer un nouvel interrogatoire. Avoir eu si peur, une fois, était suffisant pour le reste de sa vie…     

Il décida donc, même s’il s’y sentait très inconfortable, de continuer à jouer au felquiste pour détourner l’attention des autorités de son ami Marc.   « De toute façon, pensait-il, si je ne sais rien, je ne peux pas rien apprendre à la police, même si elle me suit ou écoute mes appels téléphoniques. »  Ce fut son raisonnement final. Quant au FLQ, il le persuaderait bien qu’il n’a jamais agi de mauvaise foi et qu’il n’a jamais mis personne en danger, sauf lui. Par contre, il craignait, malgré lui, que toutes ces élucubrations puissent être mal vues du FLQ. Le FLQ n’aimerait peut-être pas la conception qu’il se faisait des choses. En fait, il se mêlait de quelque chose qui ne le regardait pas. Est-ce que je pourrais lui nuire sans m’en rendre compte?         

Gabriel croyait le FLQ tellement puissant qu’il se mit à en avoir plus peur que de la police.   

La mort de Laporte fut comme un coup de poing en plein visage. S’il était prêt à mourir pour une cause, améliorer le sort des plus démunis, il ne pouvait accepter que le FLQ tue qui que ce soit, même la pire des ordures.  Il ne pouvait pas se sentir complice d’un meurtre fut-il politique, sans ressentir une profonde culpabilité. Il n’y avait rien, même s’il se donnait tous les airs d’un homme violent. Ce qui jusque-là avait été un jeu prenait des allures sérieuses et de réelles. Est-ce qu’au moment où, on l’interrogeait sur la vie de Cross et Laporte, dans un autobus, comme dans les films de Costa Gavras, était une vraie consultation? Quand jouait-on, et quand était-ce vrai? Il ne le savait pas.        

La situation, étant ce qu’elle était, il ne pouvait plus reculer. Il ne pouvait plus parler de non-violence, après voir fait verbalement sauter tout le pays et avoir approuvé l’exécution des prisonniers dans des cas extrêmes. Vouloir la mort, c’est comme la provoquer? Le film devenait réalité. Les bombes éclataient par centaines quand il se croyait écouté par une oreille canine…             

Son langage violent le rendait de plus en plus prisonnier d’un personnage qu’il ne voulait pas être et qu’il se devait de jouer pour ne pas exterminer tout ce qu’il avait fait pour sauver Marc.    

Ses remords étaient si profonds qu’il se rendit chez Nancy, la seule à qui il pouvait manifester cette peur, qui prenait de plus en plus l’allure de panique.    

Il se confia partiellement à son amie, très honteux de ne pas tenir le coup. Il se serait cru plus capable, plus résistant. Il trouvait les felquistes de plus en plus admirables.         

Pour se calmer, ils fumèrent ensemble. Nancy lui fit comprendre qu’il n’était certainement pas un felquiste, mais un sympathisant par la force des choses, comme des milliers de Québécois. Elle le rassura quant à la beauté des gestes qu’il avait posés pour sauver son ami. « Une telle amitié, dit-elle, vaut plus que le pouvoir. Si le FLQ se bat pour le peuple, crois-tu qu’il serait assez idiot pour t’exterminer parce que tu as voulu sauver un gars que tu croyais un des Penses-tu qu’ils ne savent pas que tu dois être mort de peur? » Elle était persuadée qu’il se culpabilisait pour rien. Elle le trouva même très naïf, pour un journaliste, de se creuser ainsi la conscience.      

Elle décida de le reconduire chez lui. Ils s’arrêtèrent devant l’appartement de Gabriel où  le haschisch ne tarda pas à éveiller bien des passions.       

— Mon Père, dit-elle, imitant une sœur vierge et très pudique, j’ai un grave péché à vous confesser.   

— Oui, répondit Gabriel, perdu dans son rôle de confesseur. Dites, ma sœur. Dites vite.       

— Mon Père, je vous aime. J’aimerais tellement vous toucher.        

— Mais, faites, ma sœur!        

Et ainsi, la mort de Laporte fut-elle oubliée ce soir-là. Les bas-culottes tombèrent, ils déménagèrent sur le siège arrière et on ne tarda pas à entendre par la suite les : « Oh mon Père! Oui, oui, c’est bon! C’est bon! C’est super bon! Continuez, continuez! »      

Le lendemain, l’arrivée au journal ne fut pas aussi triomphale.

Gabriel se crut accusé de meurtre par tous les regards. Il se sentit fort mal à l’aise, tellement troublé qu’il dut répondre aux accusations non formulées, mais non moins bien senties.

— De toute façon, il l’avait bien mérité.     

Ces paroles sonnèrent faux dans sa bouche, mais il devait manifester sa solidarité pour ne pas gâcher tous ses efforts pour passer pour un felquiste; mais le cœur n’y était pas.     

Il apprit dès cette fin de semaine-là que son petit manège avait mieux réussi qu’il ne l’aurait cru.        

Lorsqu’il rendit visite à ses parents, sa mère et son père l’accueillirent en larmes et en reproches.        

— Le frère de Georges, notre député du comté, est venu au magasin et il prétend que tu as les mains tachées du sang de Pierre Laporte. Aurais-tu participé, de près ou de loin, à ce meurtre injustifié?   

Gabriel nia toute participation. Il pouvait le faire d’autant plus sincèrement que c’était la plus stricte vérité. Tout en ne dissimulant pas les changements dans sa façon de s’exprimer, dans ce nouveau radicalisme verbal, il essaya de rassurer ses parents. Il reconnut le danger de penser et parler ainsi, mais il insista sur le devoir de tout journaliste honnête de faire connaître la vérité, au prix de sa vie s’il le faut. Gabriel pensait honnêtement que le fédéral est la pire des mafias.        

Cette intervention politique amena Gabriel à craindre, non seulement pour lui, mais pour sa famille et ses amis. Rénald ne venait-il pas lui aussi de subir une perquisition dans laquelle on avait saisi deux fusils de chasse? Et, le beau-frère de celui-ci, qui vendait des billets de tirage d’un tableau pour nous, avait été congédié parce qu’on pensait qu’il appuyait le FLQ. Les autorités étaient prêtes à toutes les saloperies pour préserver leur autorité.      

Que l’on s’attaque à ses proches troubla beaucoup plus Gabriel. Ainsi, ces salauds prenaient-ils sa famille en otage! « Tu peux risquer ta vie,  mais tu n’as surtout pas le droit de risquer celle des autres. », pensa-t-il.       

Mais comment réagir à cette nouvelle menace? Il était complètement dépassé, paralysé, et affreusement impuissant. Il savait dorénavant la force et le poids du système politico judiciaire;  il comprenait que le système ne recule devant rien pour se protéger ou écraser ceux qui lui barrent le chemin, c’est-à-dire menacent ses intérêts économiques. Il pensa même que si l’on fait une nuance entre la petite et la grande pègre, c’est simplement parce que la grande pègre détient le pouvoir, non seulement dans les gouvernements, mais aussi et surtout, dans le système judiciaire.       

Gabriel n’était pas seulement hanté par la peur de faire un mauvais geste, de dire une parole qui pourrait nuire au FLQ, mais par la culpabilité, car toutes ses explications ne parvenaient pas à faire taire sa conscience : s’il approuvait les objectifs, il demeurait plus que jamais opposé aux moyens d’y parvenir. En d’autres termes, il était beaucoup plus péquiste que felquiste. Il savait par quoi il voulait remplacer la société. D’ailleurs, les libéraux jouaient déjà à mêler FLQ et PQ,  juste pour mélanger les gens et avoir plus de sympathie de leur part. Cette forme de malhonnêteté est bien celle des libéraux.         

Il écouta toutes les conversations, lut tous les textes. Il s’imprégna de son rôle, même s’il s’y sentait de plus en plus inconfortable, gauche et nerveux.         

Plus il lut, plus il devint hanté par ses peurs. Était-ce les effets de la marijuana qu’il consommait quotidiennement ou une rébellion de son inconscient, viscéralement opposé à toutes formes de mensonges et d’hypocrisie? Lui qui, habituellement, aimait tout ce qui était humour, trouvait moyen d’y voir des menaces et des messages politiques. Il ne vivait plus, il paranoïait.

Marc fut relâché plus tôt, car il souffrait d’une malaria attrapée en Afrique.

Gabriel était ravi. Il pouvait enfin revivre normalement puisque son ami était libéré.

Le contact s’établit rapidement. Pour protéger Marc, Gabriel accepta avec joie de partager un appartement avec lui.    

Dès le lendemain, il avait déménagé.

Il ne fallut pas seulement s’habituer à l’impression d’être constamment surveillé par la police, mais aussi à celle de voir des felquistes partout. Si Marc était felquiste, il était tout à fait normal qu’il fréquente des felquistes. Cependant puisque rien ne les identifie, Gabriel les reconnut dans tous ceux qui connaissaient Marc. Comme si la prison lui avait donné « sa carte de membre perpétuelle dans le FLQ. »    

Gabriel comme tous les journalistes, rêva d’une entrevue exclusive avec les terroristes qui détenaient toujours James Cross… Même ce désir devint suspect. Qu’arriverait-il s’il était suivi? … Il pourrait peut-être les faire repérer ?  Ses moindres gestes devinrent obsédants. Devait-il faire ceci ou non, avait-il dit des conneries ou non? Il payait pour ne pas connaître le personnage qu’il devait incarner.    

Cette phobie marquait presque tous les milieux qu’il fréquentait : on parlait des moyens sophistiqués d’espionnage de la CIA américaine que l’on croyait associée à l’armée canadienne et la police. On disait que la CIA était omniprésente, écoutait dans les maisons et pouvait même lire dans les esprits. Gabriel, entre-deux joints, ne voulait plus penser pour ne pas avouer quoique ce soit à ses ennemis.         

Pourtant, il jouait plus que jamais au felquiste. Il aimait ce rôle excitant de pouvoir. À force de le jouer, il s’était même créé une seconde nature, une nature dont il n’arrivait plus à se débarrasser. Mais, il se prenait dans son projet jeu. Les événements l’avaient forcé à une solidarité plus forte que la peur de la mort.  

Il voulut se tranquilliser un peu les nerfs et se décharger la conscience en exprimant à Marc ses scrupules quant à la mort de Laporte. La réponse fut sèche et cinglante, sans réplique possible :        

— Tu ferais mieux de garder tes commentaires pour toi.        

Cela n’était pas de nature à aider Gabriel… Plus il fumait, plus il avait peur. Peur de se tromper, de dénoncer quelqu’un sans le faire exprès.    

Un samedi soir, comme entendu, il apporta du mari et du hasch à un de ses amis de Montréal puisqu’il était possible d’en acheter du meilleur et à meilleur prix à Sherbrooke. 

Il prit l’autobus pour se rendre chez Gérald. Ce voyage de plaisance vira vite au cauchemar. Il soupçonna deux hommes, assis derrière lui, d’être des policiers. Il essaya d’entendre leur conversation, mais il ne put saisir que : « Espérons qu’ils ne sont pas tout comme lui, car on n’est pas sorti du bois.»         

Gabriel ne manifesta aucun signe de nervosité, même s’il se croyait piégé. De cette expérience, il avait au moins appris à pouvoir dissimuler ses sentiments.     

Il ne crevait pas de peur pour lui, mais craignait d’être suivi… au cas où son ami serait mêlé aux événements.        

Quand il arriva au terminus de Montréal, les deux hommes le suivaient toujours. Il s’engagea dans le métro, ils étaient toujours là. Ce furent les courses, les changements précipités de véhicules, l’obsession d’échapper à ses poursuivants. Les deux bonshommes tenaient le coup, mais il réussit quand même. Quand il fut certain d’avoir réussi, il se rendit chez Gérald. 

Il arriva chez Gérald tellement tendu et exténué qu’il fondît en larmes. Les nerfs le lâchaient. Gérald le rassura, mais lui lança :     

— Pourquoi as-tu parlé de pot dans ta lettre? Ne m’as-tu pas dit que toutes tes lettres peuvent être interceptées? Voulais-tu nous faire prendre?       

Gabriel interpréta cette remarque comme un soupçon… il ne serait donc jamais capable de faire les choses correctement. Pourquoi fallait-il qu’il soit toujours aussi con? Il regrettait son manque de réflexion. Une imprévoyance impardonnable.

Quand il fuma avec Gérald et ses amis, sa paranoïa n’avait jamais atteint un tel sommet. Il se crut au cœur d’une cellule prête à lui faire payer son inconscience. Peut-être que le FLQ ne tolère aucune erreur comme la mafia?        

Gabriel ne connaissait pas ce qu’était un « mauvais voyage » Nancy s’était toujours occupé de rendre ses expériences agréables.      

Il interpréta très négativement les sensations plus fortes qu’il éprouvait pour la première fois.   Il crut qu’on ne lui faisait plus confiance et que l’on avait décidé de l’éliminer en dissimulant un poison dans sa « dose ». Il attendit patiemment, déçu d’être tué pour une erreur faite sans même le vouloir. Cette peur prit des proportions alarmantes. Chaque fois que Gabriel fuma, sa crainte de mourir refit surface. C’était sans cesse l’angoisse d’avoir commis une erreur et d’être éliminé, angoisse qui se transformait en joie sans limites avec l’apparition de la musique.

Après quelques secondes qui parurent une éternité, Gabriel vécut l’hallucinationde sa vie. Jamais il n’avait eu autant de plaisir… car il avait simplement acheté du hasch, coupé à l’opium.       

Son ignorance quant à l’espionnage l’amena à craindre les méthodes de la CIA.   Non seulement, il crut que son téléphone était tapé, qu’il était suivi par des policiers, mais il s’imagina qu’avec leurs moyens modernes, les services américains pouvaient lire dans les pensées. 

Convaincu d’être la cible des policiers, du FLQ et de la CIA, il en vint à ne plus pouvoir penser ou rêver de peur qu’une idée serve d’indication à la police. Il ne voulait même plus dormir, craignant qu’inconsciemment il ait appris quelque chose qu’il ne fallait pas, en lisant les journaux, et qu’il ne divulgue ce secret dans un de ses rêves.        

Sa vie devint vite un véritable enfer. Cette phobie d’être tué, une véritable folie.

Incapable de tenir plus longtemps, sans chavirer complètement, il décida de s’en ouvrir à Marc.         

Il lui confia ses peurs et sa certitude de l’avoir sauvé de la mort. Il lui dépeignit le piège dans lequel il se sentait prisonnier.  

Marc éclata de rire.        

— Mon pauvre Gabriel, je connais Vallières comme toi, comme des centaines d’autres personnes. Je l’ai rencontré une fois dans ma vie. Je n’ai jamais été mêlé au FLQ, pas plus que Gérald d’ailleurs. Nous avons été fichés à cause de la manifestation au cours de laquelle Gaston a craché au visage de Jean-Jacques Bertrand. C’est tout. Les dossiers policiers existent toujours, même si notre système judiciaire prétend le contraire et on les ressuscite quand ça brasse. Comment as-tu pu croire autre chose? Je ne t’ai jamais rien dit qui aurait pu t’inciter à croire que j’étais felquiste.        

Gabriel fut totalement renversé.        

Les paroles de Marc l’anéantirent. Comment avait-il pu se laisser entraîner dans un tel scénario? Personne ne l’avait poussé, il n’avait qu’obéi à ses sentiments et à ses peurs        

— Tu dois me trouver complètement fou? demanda Gabriel à son ami qui essayait visiblement à lui remonter le moral.    

— Non! Faire quelque chose pour ses amis n’est jamais perdu. C’est ce qui construit la vie des gens et des pays.  

Gabriel se sentit déjà moins loufoque, mais Marc ajouta :      

— Tu ne seras donc jamais rien d’autre qu’un Don Quichotte .

Les semaines qui suivirent furent celles de la honte. Gabriel ne sortait plus. Il cessa de manger. Une véritable dépression. Ce fut comme si toute la tension des semaines précédentes éclatait d’un coup. Il crut qu’il ne pourrait jamais plus être journaliste…   « Je suis bien trop naïf », pensait-il.  Même Nancy n’arriva pas à lui faire comprendre que tout ce qu’il avait fait était beau, louable sur le plan de l’amitié.

Pourtant, un soir, en écoutant Un gars bien ordinaire, de Charlebois, Gabriel comprit que c’était mieux ainsi, car il retrouvera, Avec le temps, et Léo Ferré, sa tranquillité et un imaginaire renouvelé.   La musique transforme les vapeurs de la peur en petits paradis…     

Il apprit, dans l’indifférence, le départ pour Cuba des terroristes qui détenaient toujours James Richard Cross. Il réalisa qu’une page d’histoire était tournée. Une histoire qui ne se complétera que plus tard quand la majorité des Québécois croiront en eux.    

En attendant, son histoire donna naissance à sa première bande dessinée.    

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