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Le temps des cauchemars.

mai 21, 2020

                  La Thérèsa et les limites du jeu

À mon arrivée à Las Vegas, je m’étais bien promis de ne pas jouer un sou pendant mon séjour dans cette capitale du jeu. J’avais deux bonnes raisons : je n’ai jamais eu de chance au jeu. Et surtout, la Bible dit :     

                 « Pratiquer le jeu est comme l’inconduite pour le sot ».         

De plus, j’avais juste assez d’argent pour retourner chez moi. 

Je m’étais retrouvé à Las Vegas par hasard, par malchance, comme d’habitude. En effet, l’autobus qui nous menait à Los Angeles était tombé en panne. En attendant de le remplacer, la compagnie avait décidé d’héberger les passagers à ses frais, au Circus Circus. Ce remplacement aurait dû se faire le lendemain, mais il fut retardé par la grève des autobus Greyhound. Il n’y avait aucun autre choix. Je devais prendre mon mal en patience.    

Comme j’étais témoin de Jéhovah, je fus scandalisé de voir comment le Circus Circus incitait au jeu. N’était-il pas écrit dans la Bible :         

               « Ne vous tournez pas vers le jeu, ne le consultez pas.»

Pas moyen de rendre à ma chambre sans passer par des salles où des machines à sous se succédaient les unes aux autres. Le bruit des dollars et des trente sous qui tombaient de ces machines me semblait diabolique. « Le chant de la sirène », pensais-je.    

Je résistai, et sans m’arrêter, je me rendis à ma chambre. J’étais rassuré, car je pouvais compter sur ma détermination.

Je profitai de ce moment pour réviser les questions que je poserais à mon ingénieur de Los Angeles, monsieur Victor Tholburn, qui avait travaillé à la Thérèsa quelque temps avant sa fermeture. La Thérèsa était une petite mine d’or du nord de l’Ontario. Elle avait ceci de particulier : elle était l’enfant chérie du clergé catholique du Québec qui tentait d’éloigner les bonnes âmes de la ville, lieu propice aux vices et aux péchés. On voulait créer un village entièrement catholique et français en plein territoire des Red necks…

Je devais être très perspicace, car le témoignage de Victor Tholburn déterminerait si j’avais lieu de croire que la Thérèsa fut une fraude ou si c’était simplement une mauvaise aventure qui aboutit à la fermeture de la mine.          

La question était loin d’être réglée. En effet, même si la majeure partie des sommes investies avait servi à l’installation des équipements miniers et au creusage des puits et des galeries souterraines, il n’en reste pas moins que les dirigeants avaient trompé les investisseurs, en les impliquant dans une aventure dont les chances de réussite étaient plus qu’improbables.   

Les témoins que j’ai rencontrés avaient parfois des propos contradictoires. Ceux qui ont côtoyé Alphonse Caouette, le président de la mine, prétendaient qu’il n’a rien soutiré de la Thérèsa, car il est mort « le derrière sur la paille », occupant dans les dernières années de sa vie à un simple emploi de pompiste et de conducteur d’autobus scolaire. En revanche, ceux qui voyaient une fraude dans la Thérèsa affirmaient que Caouette a subi plusieurs procès pour détournements de fonds. Mais comme il était le protégé par quelques grands manitous de Toronto, tous les documents compromettants à ce sujet avaient disparu.  

En ressassant ces témoignages, je ne pouvais pas encore croire que notre système judiciaire soit pourri à ce point. Je savais pourtant qu’il n’y a qu’une seule vraie justice, celle de Jéhovah. Le doute planait dans mon esprit, mais cela ne suffisait pas pour entériner l’hypothèse de la fraude.         

Les heures passaient. Il fallait que je mange, car si l’esprit peut se nourrir d’hypothèses, le ventre, lui, a besoin de nourriture. L’estomac dans les talons, je me rendis donc à la salle à manger, où l’on offrait un buffet tellement varié qu’il aurait inspiré la jalousie de n’importe quel Éthiopien.        

Je me faufilai entre les machines à sous, constatant qu’il était bien possible de jouer sans dépenser une fortune : il suffisait de jouer qu’une pièce de cinq sous à la fois. La tentation était grande. Le bruit des sous qui tombaient me fascinait, mais je résistai héroïquement à ce nouvel assaut des forces sataniques, me souvenant très bien des paroles de Daniel, au verset six du chapitre 20.          

              « Et la personne qui se retournera vers le jeu pour se prostituer, je dirigerai ma Face contre cette personne-là et je la retrancherai du milieu de mon peuple. »        


Quand je fus installé à ma table, je remarquai un homme qui ressemblait beaucoup au président de la mine, Alphonse Caouette. La ressemblance me troublait. J’avais connu Caouette alors que j’étais très jeune. Il venait à la maison quand il devait participer à des réunions des sociétaires de la mine. Même s’il était un homme d’affaires prestigieux, il ne m’avait pas tellement impressionné. Le fait qu’il portait toujours un bel habit et qu’il riait beaucoup m’avait frappé davantage. Ce sont ces choses qui impressionnent les enfants. Sa femme quant à elle m’avait littéralement fasciné. J’adorais me glisser près d’elle pour lui parler. J’aimais sa douceur, sa bonté, son intérêt pour ma petite personne. Je l’adorais… elle était si aimable…        

De voir cet homme qui ressemblait à Caouette était certainement une coïncidence, tout comme cette recherche sur la Thérèsa, recherche qui m’avait intéressé, car j’y voyais la possibilité d’écrire un scénario de film. Peu importait que l’exploitation de la mine ait été ou non une entreprise frauduleuse. Pour moi, c’était « une mine d’amitié » et c’est tout ce que je retenais.      

Je pensai par ailleurs que le hasard se chargerait bien de me rappeler que j’avais un but et que je ne devais pas me laisser distraire par toutes ces machines à sous. 

Je regardai et observai cet homme. Il discutait avec un autre homme, assis à droite. Vêtu d’un costume de général, ce dernier semblait heureux, passionné, mais fatigué. Ma curiosité m’incitait à me rendre à leur table, mais je m’abstins, car il me semblait impoli de les déranger, tant ils étaient emballés par leur discussion.  

Après le repas, je retournai à ma chambre, intrigué par ces deux personnages. Sans m’en rendre compte, je m’arrêtai près d’une femme que la chance gâtait. En effet, à toutes les fois qu’elle déposait un dollar dans la machine à sous, celle-ci en recrachait une vingtaine.   Pendant un moment, je la regardai jouer, captivé par le bruit sourd des dollars qui tombaient. Puis, je mis la main dans ma poche pour sortir une pièce. Je la déposai et je tirai la manette avec anxiété. Pas une cerise n’apparut à l’écran de la machine à sous. Humilié d’avoir succombé à ce désir, je retournai à ma chambre, me demandant comment j’en étais arrivé là. Je m’interrogeais sur ce qui m’avait poussé à jouer. Je me disais que si cette femme avait autant de chance, je n’avais qu’à la remplacer pour avoir la même veine. C’était un jugement primaire, mais logique.     

Le lendemain, à la même heure, je me rendis dîner. Je vis à nouveau les deux personnages qui m’avaient intrigué la veille. Ils discutaient aussi sérieusement, comme s’ils avaient laissé hier la conversation en plan.    

Je tendis l’oreille, mais j’étais trop éloigné pour entendre quoi que ce soit. Quand je quittai ma table pour retourner à ma chambre, je passai près de mes deux bonshommes. À mon grand étonnement, je reconnus la voix du Caouette de mon enfance ainsi que les bagues qu’il portait alors. Comme ces bagues n’avaient rien de spécial, je me demandai pourquoi j’avais retenu ce détail. Pendant que je me questionnais, le mystérieux Caouette montrait à son camarade une pierre dans laquelle on pouvait reconnaître de beaux filons d’or. « Le hasard? Sans doute », pensais-je.        

Embarrassé à l’idée qu’un fantôme puisse manger dans la même salle que moi, je me précipitai en direction de ma chambre. La vieille dame se trouvait à la même machine et ramassait autant d’argent que la veille. La tentation du jeu était forte, mais j’étais déterminé à ne pas flancher. En ralentissant le pas, je faillis cependant à ma promesse, en me disant qu’hier c’était hier. Je me réjouissais donc à la pensée de gagner. Tout en restant alerte, je tirai alors un dollar de ma poche et actionnai la manette. Sitôt fait, la machine à sous laissa tomber vingt dollars. Je n’en croyais pas mes yeux. C’était la première fois de ma vie que je gagnais. La chance me souriait enfin. J’aurais pourtant dû tempérer mon enthousiasme, me souvenant du conseil du Deutéronome :

            « Qu’on ne trouve chez toi personne qui fasse passer le métier de joueur ou de devin avant ma volonté, car quiconque fait cela est en abomination pour Jéhovah. »       

Énervé, je saisis le banc qui se trouvait à ma droite. Je m’installai confortablement et lus les instructions de la machine à sous. C’était simple : si je mettais trois dollars, je pouvais gagner bien davantage. Sans attendre, je déposai les vingt dollars que je venais de gagner dans la machine. Inutile. Je perdis tout mon avoir et je dus débourser un dollar de plus pour tenter ma chance une dernière fois.       

Ce soir-là, je me couchai très tôt, encore sous le choc. « J’aurais dû arrêter de jouer dès mon premier gain », me dis-je, frustré. J’avais été roulé et maintenant, par ma faute, j’étais lavé. » 

En me levant le lendemain matin, je vérifiai ma fortune. Comme il ne me restait pas grand-chose, je décidai de passer le plus clair de mon temps dans ma chambre à préparer mon entrevue avec Victor Tholburn. 

Quand je sortis pour aller déjeuner, je voulus revoir le sosie de Caouette. Je me rendis donc à la salle à manger, en évitant de regarder les machines à sous qui n’arrêtaient pas de cracher des dollars. En entrant dans la salle, je remarquai la présence de mes deux bonshommes qui étaient toujours à la même table. Je me dirigeai vers eux et m’installai à une table voisine. Je constatai alors que leur discussion avait repris là où ils l’avaient laissée. Montrant un filon d’or, Caouette disait :        

— Écoutez, mon général, si vous aviez été à ma place, n’auriez-vous pas cru comme moi à la fortune en voyant des filons pareils?

Même si une partie de la réponse m’échappa, j’étais abasourdi par les propos du général qui ajouta :       

— L’or a été la cause principale de ma déchéance. Pensez-vous que je me laisserais entraîner de nouveau dans une folie pareille? La vie, mon cher, c’est la terre : l’arbre qui tombe, qui cède aux semences.   

Aussi emballé que son interlocuteur, le sosie de Caouette répliqua :

— Vieille chanson de la colonisation. C’est dépassé. Aujourd’hui, il faut chercher à dominer, à réussir économiquement. J’y suis presque arrivé. J’aurais pu sauver mon peuple si l’exploitation de la mine avait réussi.  

Alors que les deux hommes élevaient la voix avec passion, leur regard se tourna vers moi. Je rougis, car ils m’avaient surpris à les épier. Aussi, je crus bon de céder ma place à un couple de personnes âgées qui cherchaient désespérément une place où s’asseoir.      

Dans la salle de jeu, la vieille dame empochait toujours les dollars qui tombaient dans la boîte de métal, à intervalle régulier. Elle était toujours installée à la même machine à sous. En la regardant jouer, j’avais de la peine à contenir mon désir, car si j’avais aussi gagné vingt dollars, je pouvais, comme elle, en gagner des centaines.    

Quand la dame partit, je tirai deux dollars de ma poche. Je les engouffrai aussitôt dans la machine, mais en vain. Rien ne tomba. Je pensai alors qu’il était normal de ne pas gagner à tous les coups. Je me consolai en me disant que la vieille dame mettait parfois de l’argent dans la machine sans avoir de succès. La rafle doit se produire après un certain nombre d’insuccès pour que le casino se fasse de l’argent et donne quand même l’impression qu’on gagne à jouer.           

Je sortis deux autres dollars. Le bruit des pièces qui tintaient en tombant me calma. Même si je ne ramassai que dix dollars, j’avais eu raison de patienter. 

Persuadé qu’il était possible de m’enrichir encore davantage, je jouai six autres dollars. Je voulais en jouer trois à la fois pour doubler ma mise. Malheureusement, je perdis tout ce que j’avais joué. Une constatation du livre de la Sagesse se mit à me marteler l’esprit :        

       « Une autre fois disparut l’illusion; il tenait pour pire ce qu’il venait de subir »


L’âme dans les talons, je regagnai ma chambre. Je pensais alors aux actionnaires de la mine Thérèsa, qui avaient tout vendu et tout perdu. « Quel désarroi ont dû ressentir les actionnaires quand ils ont appris la fermeture de la mine », me dis-je. « Quelle colère a dû aussi les habiter! Il suffit de manquer d’argent pour se rendre compte que l’argent est synonyme de liberté. Sans argent, tu ne peux voyager, tu ne peux t’amuser, tu ne peux penser à t’en sortir, car même un témoin de Jéhovah aime ces sortes de choses. C’est avec de l’argent que l’on fait de l’argent. »                 

Je pensais au bonheur que j’avais ressenti quand je reçus une bourse du Conseil des Arts du Canada pour mener à bien mon enquête sur la Thérèsa Gold Mines. Je m’étais senti riche le temps de planifier mes déplacements. En effet, j’ai dû abandonner l’idée d’avoir un chauffeur. Maggie en fut très désappointée. Je devais terminer mon enquête sur le pouce n’ayant pas les moyens de voyager autrement. Même si je fus entraîné à parcourir des routes où les bons samaritains se font rares, même si je devins la proie des mouches noires et même si j’avançais au hasard de rencontres, je voulais percer le mystère de la Thérèsa, comme j’avais jadis trouvé le T de Ste-Thérèse dans le ciel de nuit.    

Que de questions ont soulevées les témoignages que j’ai recueillis en cours de recherche! Ce sont ces témoignages qui m’avaient poussé à l’autre bout du continent pour vérifier si Alphonse Caouette n’était pas aussi prospère que certains le prétendaient. Je voulais savoir s’il avait consciemment menti aux actionnaires, en leur promettant une richesse qui n’existait pas vraiment. Est-il sincère ou profiteur?      

Comme j’avais de la peine à digérer ma malchance, je me souvins du soir où un actionnaire m’avait confié que le fils des Caouette, Marcel, s’était enrichi avec la vente des équipements de la mine. Ce témoignage m’avait empêché de dormir. Il avait également diminué l’admiration qui avait bercé mon enfance quand les Caouette venaient au Québec. Ma rencontre avec Marcel Caouette, en Floride, m’avait prouvé que son père n’était pas aussi riche qu’on le disait. Au moment de la construction du moulin, Caouette savait que la Thérèsa ne ferait pas ses frais. Il avait continué dans l’espoir de découvrir un gisement qui puisse faire sa fortune et celle de tous les actionnaires… comme à Val-d’Or.    

À l’heure du repas, je retournai à ma table habituelle. Je revis le fantôme de Caouette qui conversait fermement avec son compagnon. Ils discutaient de la nécessité dans la vie de réaliser un grand rêve. 

Si ces deux hommes étaient bien les personnages auxquels je pensais, ils étaient tous les deux confrontés à une triste réalité : celle d’avoir tout perdu, alors qu’il voulait tout gagner. Ils avaient tenté leur chance, comme moi qui songeai : « Dans la vie, faut-il échouer pour se rappeler qu’on a déjà gagné? Faut-il échouer pour inciter les autres à tenter leur chance? »  

À la table, Caouette essayait de convaincre son adversaire et son ami. Il disait que la vie est un coup de dés. Il disait aussi qu’il était fier d’avoir persisté en dépit du discrédit qu’il inspirait :

— Au moins, je suis allé jusqu’au bout!    

Sans remettre en question les propos du prospecteur, le général rétorqua : 

— Tout serait possible si la société n’était pas là pour juger tout ce que l’on fait. S’il n’y avait pas eu tous ces ragots voulant qu’on ait trouvé de l’or sur mes terres, je serais encore riche et puissant. Qu’a donc ce métal pour ensorceler tout le monde? Il ne sert à rien, si ce n’est à maintenir au pouvoir quelques-uns qui détruiront la planète si on ne se réveille pas à temps.  

L’arrivée d’un groupe d’enfants me fit perdre le reste de la conversation. Je me levai, bien décidé cette fois à gagner le gros lot qui faisait la joie de la vieille dame à la machine.    

J’allai encaisser un chèque de trois cents dollars à la banque de l’hôtel. Je retournai ensuite jouer. Mais comme je ne gagnais pas, je jurai que c’était la dernière fois, car à ce rythme je n’aurais plus d’argent pour prendre l’avion de Los Angeles à Montréal. Cette inclination au mal devenait de la folie pure.  

Même si je savais que ma passion pouvait me perdre, je fus pris le soir même par la folle envie de précéder la vieille dame à la machine à sous. Mon raisonnement était des plus simples : si elle gagnait avant moi, il fallait la devancer pour récolter sa chance.       

Sans plus tarder, j’allai donc encaisser mon dernier chèque de voyage. Puis, je vins m’installer en face de la machine à sous. Comme d’habitude, il me fallut quelques minutes pour tout perdre.        

J’étais désespéré. Je m’en voulais d’avoir été aussi naïf. J’y voyais la punition de Jéhovah. Je ne savais pas pourquoi j’avais succombé à la tentation. Je maudissais le moment où j’avais gagné mon premier vingt dollars. Je m’étais laissé duper. J’avais risqué le peu qui me restait. À cause de ma soif, de mon étourderie, je me retrouvais dans de sérieuses difficultés : je n’avais plus un sou pour aller à Los Angeles et effectuer l’entrevue qui devait faire toute la lumière sur la Thérèsa Gold Mines. Une fraude, un excès de foi, l’ignorance aveugle du terrain et des mines? Pour y répondre, il aurait fallu connaître les intentions de Caouette et du clergé qui lui poussait dans le dos…  

J’avais pourtant parié pour améliorer mon sort, ma condition. J’étais fatigué de calculer mes moindres gestes, mes moindres dépenser. J’en avais marre de surveiller mon budget pour payer les dettes que créait cette enquête. J’en avais plein le dos de ne pas jouir de la vie comme tant d’autres. Toujours à cause de ce maudit argent. Si j’avais gagné, j’aurais pu acheter une voiture, des vêtements pour les enfants et donner une somme d’argent à mon Église. J’aurais aussi pu prendre de vraies vacances pour aller visiter mes frères-témoins de Jéhovah, vivant dans des lieux de rêve. Car, la foi est plus payante que les mines ou le jeu.       

En jouant, j’espérais gagner. Mais la malchance avait eu raison de moi. « Pourquoi en était-il ainsi? », me dis-je. « Jéhovah m’en veut-il à ce point? »  En me posant ces questions, j’étais révolté à l’idée que Jéhovah s’acharnait contre moi qui pourtant étais son disciple. Je pleurai et j’enrageai. J’aurais dû me douter que j’étais dans le péché et que j’allais contre les préceptes de la Bible. Je ne pouvais en aucun cas en vouloir à Jéhovah. On regrette toujours ses actions quand on les imagine punies par Dieu, quand elles tournent à la catastrophe. Si j’avais gagné, j’aurais cru que c’était une bénédiction. Le résultat détermine le jugement que l’on s’en fait. Au même moment, la vieille dame arriva. Elle déposa un dollar dans la machine à sous et en gagna plusieurs dizaines.              

Furieux, je me dirigeai vers la salle à manger. Mes deux personnages n’étaient pas à leur place habituelle. J’aurais tout fait pour les revoir. Comme j’allais partir, ils arrivèrent. En avançant vers moi, ils se présentèrent enfin.           

— Bonjour, jeune homme. Je suis Alphonse Caouette. Lui, c’est le général Sutter, le héros de L’Or, de Blaise Cendars. Un de vos romans favoris à ce que je sache. Nous aimerions savoir pourquoi vous avez franchi notre dimension. Pourquoi vous épiez nous? Que faites-vous dans notre monde?               

Je ne savais que répondre. Rêvais-je?   Car comment un mort et un personnage de roman, L’or, pouvaient-ils se trouver là, bien en vie, à ma table, au Circus Circus? J’étais plein de curiosité et d’intérêt pour les deux personnages même si je savais que j’étais en faute. Le Deutéronome ne précise-t-il pas :   

       « Qu’on ne trouve pas chez toi d’évocateur de spectres et de consulteur des morts : cela est une abomination. »     

Alors que je me pinçais les joues, Caouette reprit la parole :   

— Vous n’êtes peut-être pas responsable. C’était votre destinée. Certains événements sont le fruit du hasard. Certains autres sont ce que vous appelez de la malchance. Si j’avais eu par exemple la chance de découvrir un gisement d’or, ma vie et celle de tous ceux qui croyaient en moi auraient été différentes. Malheureusement, le gisement que je cherchais a été découvert au Colorado plutôt qu’en Ontario. C’est ce qui a perdu mon ami, le général. Une petite erreur dans la transmission des données géographiques… à travers les siècles.              

Le général Sutter enchaîna. Il pesait chacune de ses paroles et me regardait droit dans les yeux.        

— Nous aimerions que vous cessiez de vous occuper de nous. Voyez-vous, Alphonse et moi n’avons rien à nous reprocher. Nous n’avons rien amassé pour nous. Nous avons cru trop aveuglément à notre chance. Nous étions des héros qui avons été réduits par le hasard à des dimensions plus modestes, celles de minus dans la vie quotidienne. Si toutes les mauvaises langues qui nous méprisent venaient comme vous, perdre un peu d’argent, peut-être comprendraient-elles mieux les limites du jeu? Nous avons joué et nous avons perdu!          

Même si je me défendais bien de les attaquer, mon éducation de témoin de Jéhovah remontait à la surface. Je rétorquai aussitôt de façon à relancer la discussion :        

— Et vous en avez fait souffrir des gens… 

— Bien malgré nous. C’est exact. Nous n’avons pas su nous arrêter au bon moment. Nous étions convaincus d’avoir la combinaison chanceuse. Nous en étions même trop convaincus.

— Mais vous avez menti aux gens!  

— Je n’avais pas le choix. Si j’avais dit que la mine n’était plus rentable, je n’aurais jamais pu creuser le puits et je n’aurais jamais su s’il y avait des gisements d’or.        

— Les gens auraient su au moins à quoi s’en tenir. Ils n’auraient pas pris autant de risques. Ceux qui vous suivaient auraient su que ce n’était qu’un coup de dés.

— Jeune homme, ayez la gentillesse de nous laisser poursuivre notre réflexion, sans nous troubler avec vos commentaires. La vraie vie n’est pas faite que de hasard. Elle est façonnée au gré des événements, lesquels en engendrent d’autres. On ne peut contourner la raison, la cause de l’effet. Mon ami et moi cherchons à savoir si le pouvoir est un jeu qui en vaut la peine. Le pouvoir, voilà la question  .

Je restai figé pendant que mes deux bonshommes se dirigeaient vers la sortie. J’étais impuissant à comprendre un tel raisonnement. Quand ils disparurent dans l’embrasure de la porte, j’entendis résonner deux rires francs et gras. Je pensai alors que je n’avais pas de leçon à leur donner, puisque j’avais moi-même perdu au jeu et que je n’avais pas respecté mon statut de croyant. 

Je retournai dans ma chambre prendre un café, étonné d’avoir franchi le mur des dimensions, d’avoir rencontré le fantôme de Caouette, de la Thérèsa, en quelque sorte un de mes antihéros et le personnage principal de L’or, de Blaise Cendars. Quel voyage littéraire!   

Quand je saisis mon sachet de sucre, je m’aperçus pour la première fois qu’il était bizarre. Pas de nom de compagnie. La transparence.

Je me rappelai avoir pris de tels sachets de sucre dans un restaurant sur une table où s’était regroupé un groupe de punks. Je goûtai au produit… C’était évident. Je savais que les sectes comme les Témoins de Jéhovah travaillent en étroite collaboration avec la GRC ou la CIA. Ce sont un peu des chiens renifleurs pour les drogues, particulièrement les sachets de cocaïne.   

Fauché, je décidai de prendre l’autobus jusqu’à Denver. De là, je fis du pouce pour revenir chez moi. Même s’il fut très long, ce voyage me fut bénéfique et j’en profitai pour parler de Jéhovah et citer la Bible. J’espérais ainsi me faire pardonner par le Tout-Puissant et peut-être convaincre un de mes bons samaritains à devenir témoins de la Lumière… même si la mienne était plutôt éteinte. Non seulement je redécouvris les Rocheuses, mais je remontai la route vers l’or. Un pèlerinage.        

En sillonnant cette route et en découvrant les derniers gisements de l’Ouest, je ne cessai de penser à mes apparitions. Je ne savais pas encore si j’allais en parler, car bien des gens me croiraient fou, mais elles avaient changé ma vie.

Quand j’arrivai au Québec, le soir tombait sur la ville. J’eus alors la chance de monter avec Maggie, mon ex-chauffeur. Elle me dit qu’elle s’était mariée avec le premier témoin que nous avions rencontré pour comprendre et relater la vie de la Thérèsa. Leur alliance, Maggie et Bruno, avaient engendré un petit, Robert, si petit, qu’il était le premier bébé prématuré qu’on avait sauvé aussi jeune au Québec. 

Silencieux, je regardai le ciel merveilleux du mois d’août à travers la vitre de la voiture. J’aperçus le « T » de sainte Thérèse. En soupirant, je murmurai : « Cela ne prouve qu’une chose : Sainte-Thérèse est meilleure en amour qu’en finance!    

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