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Le temps des cauchemars.

mai 20, 2020

La psychose

 
« Si quelqu’un vous touche, vous devez le dénoncer. C’est votre droit. C’est votre devoir, car s’il vous touche, il touchera certainement quelqu’un d’autre.»      

Cette phrase martelait obsessionnellement l’esprit de Sophie. Les nuits de Sophie étaient réduites à biboyer (parler en rêvant), à cauchemarder puisque jusqu’à ce jour, elle avait reçu avec plaisir et amour, les caresses de sa tante Céline, caresses qui s’étaient faites plus persistantes, plus intimes au fur et à mesure qu’elle vieillissait, qu’elle y prenait goût.         

Maintenant, pour des raisons morales, évoquées par sa professeure de morale, on lui demandait de trahir cette histoire d’amour entre elle et sa tante; de trahir des gestes dont elle n’avait jamais parlé parce qu’elle savait qu’ils seraient condamnés, pointés du doigt, décrits comme le crime le plus abject de l’humanité alors qu’au contraire, au plus profond d’elle-même, Sophie adorait ces courtes passions découvertes avec sa tante. Sophie n’avait jusque-là jamais résisté aux caresses, car, lui semblait-il, ces caresses étaient bonnes à recevoir et ne faisaient de mal à personne.      

Au contraire, la foudre qui embrasait les yeux de Céline quand elles se rencontraient lui procurait à, eux seuls, une raison de vivre.      

Pour Céline, Sophie n’était pas trop grosse, au contraire, c’était la beauté même, malgré, faut-il l’avouer, l’évidence de ses bourrelets. Avec Céline, Sophie était le centre de toutes les attentions, de toutes les affections, l’assouvissement de tous les désirs. Sa raison de vivre. Avec Céline, Sophie pouvait parler de tout, être toujours un « être » que l’on écoute, non plus, une propriété que l’on moule à son image. C’était la liberté, une telle liberté que, même l’erreur constituait un pas dans l’apprentissage de la vie. Céline, c’était la mer, la tendresse.

De jeune fille heureuse, fière d’elle, depuis ce cours de morale, Sophie glissait dans la peau de la jeune fille timide, malheureuse, timorée, parce que la morale des autres laissait perfidement s’infiltrer en elle le sentiment le plus important pour imposer son pouvoir définitif : la culpabilité. Elle passait lentement du plaisir aux remords.     

Sophie ne comprenait pas encore que les religions ont inventé le péché de la chair en sachant bien qu’en interdisant un besoin essentiel, on inculquait l’arme la plus puissante pour dominer les autres : la culpabilité. Tant qu’une personne se sent coupable, elle est à la merci de son juge. 

Sophie hésitait à en parler à sa professeure de morale, madame Durosier. C’était un secret si intime! Mais, la pression qu’exerçait sur elle l’obligation morale de dénoncer l’autre la pénétrait. « Et, si c’était vraiment mal? Si sa tante était vraiment mauvaise, comme le prétendait indirectement sans le savoir sa professeure de morale? »        

Le doute s’infiltrait dans chacun des pores de sa peau. Ces gestes que l’on prétendait contre nature lui dévoraient l’esprit. Était-elle elle-même si méchante que sa passion l’aveuglait? Sa certitude qu’il s’agissait d’une belle tendresse se muait en accusation. Elle doutait de plus en plus de sa normalité. Comment pouvait-elle aimer quelque chose d’aussi horrible, sans être foncièrement viciée? Est- ce normal, simplement naturel, une sentence génétique? Naît-on gaie? Pourquoi cela m’arrive-t-il à moi? Je n’ai pas choisi cette orientation sexuelle. Une maladie? Ou bien une perversion? Un état d’être permanent? Normal? Divin ou diabolique?      

Sophie aurait aimé être comme Céline et se connaître assez pour s’accepter comme elle était. 

Elle l’entendait encore lui expliquer sa façon de voir quand elle lui manifesta pour la première fois de timides scrupules face au lesbianisme :  

« J’ai souffert toute ma vie avant de te connaître parce qu’avant toi je n’ai jamais su ce qu’est l’amour -passion; être assez attirée par un autre être humain pour accepter de défier la morale unidimensionnelle de tous les systèmes politico-religieux. Être assez passionnée pour oublier l’éducation — lavage de cerveau que j’ai reçue afin de pouvoir sans culpabilité avoir le droit de te caresser, de t’aimer. Hé oui! Tu es ma première et seule grande passion.  Celle qui m’a fait découvrir et accepter que je suis attirée par la beauté des filles de ton âge et d’en assumer la responsabilité. Je suis née ainsi, je suis viscéralement ainsi et ma vie a été jusqu’ici gâchée par l’imposition d’une morale stupide et antinaturelle. Mon amour pour toi, c’est “ma petite nature”, une force herculéenne. C’est ma plus profonde identité. »      

« Pourquoi paniques-tu? C’est normal à l’adolescence de se poser de telles questions parce qu’à cette époque de notre vie nous vivons presque tous des expériences gaies. Cela ne veut pas dire que nous le sommes. C’est une partie intégrante de notre développement : la découverte de soi, la comparaison aux autres, la cristallisation de son identification sexuelle, de ce qui nous attire vraiment. Tu ne choisis même pas ceux qui t’attirent.   

Si tu es hétérosexuelle, rien, sauf un événement traumatisant, un événement violent, ne te changera. Tu reviendras toujours à ta “petite nature”, à ton identité profonde. À vrai dire, les systèmes religieux et la bourgeoisie ont divisé les gens en catégories pour régner en maîtres absolus. On a mis les femmes d’un bord, les hommes de l’autre; maintenant, on essaie de créer de nouvelles catégories en séparant les adultes des enfants.         

Ils ont poussé leurs phobies : la haine de la chair et la peur de se corrompre au contact des autres, jusque dans les moindres caresses. C’est “ta petite nature”, ton héritage génétique, qui choisit pour toi, qui choisit par qui et par quoi tu seras attirée, tu seras envoûtée. L’anormalité ce n’est pas de ne pas être comme les autres, c’est de refuser ce que l’on est, de vouloir se changer à tout prix, de se rendre malade à se culpabiliser de ne pas être ce que les autres veulent que l’on est.     

Les psychiatres ne peuvent pas l’avouer, car ils perdraient la moitié de leur clientèle. Le pire, la vraie haine, ce sont les parents qui refusent que leurs enfants aient une sexualité différente d’eux. C’est d’empêcher le droit à un individu de chercher son identité en expérimentant différentes formes de sexualité. C’est de pousser ceux qui s’écartent de la majorité à une telle déchéance, une telle haine d’eux-mêmes qu’ils se détruisent, se suicident. Tout cela sous prétexte qu’il n’est pas un adulte.        

Tout le monde devrait vivre sa vie et laisser vivre les autres, pourvu que l’on n’utilise jamais la violence pour obtenir ses fins. Ta liberté s’estompe au moment où tu empiètes sur celle de l’autre. Ne crains rien, Sophie, si tu es hétérosexuelle, tu l’es pour la vie. Et, c’est très bien ainsi. Il faut cesser de se retrouver seules et se caresser si cela est contre ta nature profonde. Je ne voudrais pas créer des doutes ou des malaises en toi. »  

Sophie était encore trop fragile pour vivre avec une telle certitude. Comme toutes les adolescentes, elle ne se connaissait pas assez pour cela.   Mais, elle savait qu’elle voulait recommencer.      

Depuis ce cours de morale, elle se sentait dévorée par un mal dont la seule assise était son ignorance. Sa vie était devenue un enfer. Elle craignait le mot « souillée » parce qu’elle ne comprenait pas que des caresses qui lui procuraient de tels moments de bonheur puissent être aussi viles? Pourquoi est-ce si extraordinaire quand elles arrivent selon les règles et si dépravées dès qu’elles ne servent pas à donner naissance à un enfant dans le cadre d’un mariage ou d’une union hétérosexuelle?   

Le péché était la chair. Et, la chair à son âge, disait-on, devait être domptée, annihilée. Cependant, au plus profond d’elle-même, Sophie ne parvenait pas à comprendre pourquoi nous avons un corps apte à la jouissance, si les caresses sont des gestes maléfiques.

Elle n’avait plus la force de décider par elle-même si ces expériences étaient enrichissantes ou destructrices. Hantée par les remords provoqués par le rejet évident de son entourage de ces démonstrations d’affection entre femme et fillette, Sophie décida de s’en ouvrir à sa professeure, persuadée qu’elle, plus âgée, plus expérimentée, pourrait l’éclairer sur sa vie et ainsi retrouver la paix qu’elle avait perdue le jour où elle avait crû d’une façon abrupte, dans son cours de morale, que le mot « victime » lui collait à la peau.  

Sophie rencontra donc madame Durosier. Ce fut un soulagement de parler de ce qui la troublait. Enfin! Elle partageait ses doutes. Ce n’est pas que Sophie doutait de la sincérité de Céline, mais de ses propres sentiments, elle voulait entendre le jugement, l’avis d’une troisième personne. Une personne neutre.  

Au début, madame Durosier se fit toute condescendante. Elle buvait chaque mot de la petite comme si cette confession fut un baume sur sa propre vie. Le sourire s’éteignit au fut et à mesure que Sophie entrait dans des détails plus intimes. Pourquoi de 12 à 15 ans cette relation fut-elle une fleur dans sa vie? Pourquoi maintenant, juste à cause d’un cours de morale qui la frappa plus que les autres, cette fleur se muta-t-elle en poison? Pourquoi sa vie était-elle devenue un cauchemar? D’où venait toute cette culpabilité puisque jamais ni ses parents, ni personne n’avait abordé clairement le sujet avec elle sauf… Céline qui semblait préoccuper des effets sur elle de ses caresses, comme si elle avait voulu s’assurer que cette relation particulière soit toujours bénéfique, du moins positive.        

Céline semblait convaincue que ces caresses ne pouvaient que créer le bien-être de Sophie.     

Elle semblait si certaine que Sophie se demanda s’il était possible que, sans s’en rendre compte, les cours de morale, les conversations dans lesquelles les adultes condamnent sans cesse la sexualité, toute son éducation, toute cette culpabilité accumulée, l’aient pénétrée, sculptée, sans jamais s’en rendre compte. 

Se pouvait-il que toute cette répression inconsciente surgisse avec la prise de conscience de l’adolescence? Sournoisement. Au gré de quelques mots. Des mots déclencheurs de cette peur, de cette honte de la sexualité en véritable explosion de dégoût de soi? Sournoisement. Un vrai lavage de cerveau progressiste, mais perpétuel, pour inculquer une seule forme de morale chez tous, la morale judéo-chrétienne? La morale de la haine de la chair, du rejet de son karma.      

La pudeur que l’on prétend une vertu n’est-elle pas une façon hypocrite d’exprimer la honte face à son corps, sa nudité? Un rejet, un malaise, une honte de sa différence. La conscience du mal est-elle autre chose que la manifestation des traumatismes subis par les interdits depuis sa plus tendre enfance? L’homosexualité et le lesbianisme ne sont-ils pas génétiques? Pourquoi l’attrait pour la personne belle et plus jeune ne le serait-il pas lui aussi? N’existe-t-il pas pour aussi longtemps que l’on se rappelle?   

Madame Durosier affirma, sûre d’elle, que chaque personne a une conscience et conséquemment, au plus profond de soi une connaissance du bien et du mal.  

— C’est peut-être vrai, rétorqua Sophie, mais qui décide de ce qui est bien ou mal? Est-ce la perception que l’on a du jugement des autres qui sculptent notre propre jugement?      

Sophie avait la certitude d’être enfin entendue, de faire face à quelqu’un qui probablement comme elle s’était déjà posé les mêmes questions. Cela la rassura et l’amena à poursuivre son récit, sans se rendre compte que madame Durosier avait déjà jugé de la situation et même prononcé, sans retour possible en arrière, sans rémission, la condamnation de Céline , la pécheresse.   

Alors que Sophie croyait que son interlocutrice cherchait comme elle la vérité, celle-ci avait déjà pris une position irréversible, indiscutable… Céline est une salope!  

— Pauvre enfant! Est-ce possible d’avoir enduré tout cela?    

Sophie était persuadée que sa professeure parlait de ses doutes et de ses questions, pour comprendre avec elle, particulièrement, ce qui provoquait l’incompréhension de ses pairs qui condamnaient de toute évidence, sans nuances, ses plaisirs illicites entre femmes. Est-ce que des femmes y prenaient un plaisir vrai? Était-ce un problème d’identification, une recherche effrénée du plaisir ou sa véritable orientation sexuelle qui surgissait avec cette situation? Sophie se demandait si elle était lesbienne, voilà tout. Elle voulait une réponse claire.        
 
Si elle aimait se faire caresser par Céline, pourtant Sophie avait toujours eu, à n’en pas douter, une attirance pour les garçons. Peut-on devenir lesbienne à la suite d’une expérience avec une femme? Sophie croyait que cela était impossible, à moins que cette expérience ne fût traumatisante à cause de la violence ou encore que cette expérience soit très difficile à supporter parce qu’elle contredit sévèrement son éducation. Elle appuyait son opinion sur l’intérêt qu’elle portait pour un de ses voisins. Céline s’était même aperçue de cette flamme naissante pour Maxime et lui avait dit : « Bientôt, tu ne voudras plus rien savoir de mes caresses. Tu les chercheras ailleurs. Je ne suis pas jalouse. C’est très bien ainsi. J’espère seulement que tu garderas une petite place pour notre amitié, que je serai toujours ta confidente. »  

Et, Céline avait même cherché à rapprocher les deux tourtereaux, même si elle savait qu’elle y perdrait sa place.  

Céline avait une vision bien originale des rapports entre les humains. Pour elle, ce n’était pas important d’aimer un homme ou une femme, un enfant ou un adulte. L’important, c’était d’aimer vraiment.   « On ne choisit pas ceux qui nous attirent, disait-elle. On y répond ou non, c’est tout. »        

L’intérêt de sa professeure pour chaque mot qu’elle prononçait l’amena à pousser la confidence encore plus loin, à parler plus librement de ce qui se passait entre sa tante et elle quand sa mère était absente. Sophie croyait que sa professeure la comprenait. Quelle ne fut pas sa surprise de l’entendre dire :    

— Ma pauvre enfant! Il faut absolument te tirer des griffes de ce monstre. Comment une adulte peut-elle être assez basse pour s’attaquer à une enfant?

Sophie ne comprenait plus rien. Elle n’avait jamais, à son sens, parlé en mal de Céline, cette femme qu’elle aimait le plus au monde. Il était clair pour elle que sa tante ne l’avait jamais entraînée dans cette forme de relation. Sophie avait toujours accepté, toujours voulu, surtout aimé cette forme de relation privilégiée. Elle voulait juste savoir si elle était lesbienne. Son interrogation n’était pas une délation, mais l’aboutissement d’une longue réflexion sur son amitié avec Céline.         

Au début, toutes les deux aimaient tout simplement être ensemble. Une grande affinité les attirait mutuellement. Puis, par curiosité, peut-être aussi par affection, elle avait voulu toucher les seins de sa tante, posant toutes sortes de questions quant à ce qui lui arriverait à elle, spécialement, à savoir si ses seins grossiraient. Elle avait cru que Céline avait écarté sa main par pudeur. Elle lui avait montré sa poitrine et avait posé la main de Céline sur sa propre poitrine. . Elle avait aimé la chaleur qui se dégageait, voilà pourquoi avait-elle replacé la main de sa tante sur elle quand celle-ci l’enleva comme si elle faisait quelque chose de mal…         

Avec le temps, Sophie avait découvert combien être caressée peut apaiser, redonner un sens positif à la vie quand on est touché par des peines intenses ou un mal intérieur. Dans la joie, quand tout va bien, les caresses multiplient le bien-être. Qu’ont les caresses de différent des massages, sinon l’amour?       

Céline n’était définitivement pas un monstre, elle était même très réticente à se laisser caresser. En faisant de Céline un monstre, son institutrice prouvait qu’elle n’avait définitivement rien compris.        

Madame Durosier perdait définitivement les pédales. Comme toutes les féminounes, elle passait probablement ses journées à chercher un cas d’agression sexuelle pour combler le vide de sa propre vie. Ce « mal des femmes traumatisées » la travaillait comme toutes les celles qui voient en chaque homme un violeur ou un batteur de femmes… Il lui fallait une agression et elle devait jouir puisqu’elle en avait une, selon sa conception de l’amour.          

Professeure ou pas, incapable de comprendre, elle condamnait consciemment ou non tout ce qui touche à la sexualité… paroles, gestes, symboles… et plus encore, surtout si cette découverte se passe, selon son interprétation, contre nature.      

Elle était un exemple parfait de ce qu’est un robot mentalement bloqué par ses peurs : puisque tout est mal ou sale, de la menstruation à faire l’amour, en passant par la nudité, elle ne se rendait pas compte qu’elle s’était fait laver le cerveau par ses peurs vraies ou fantasmagoriques depuis sa petite enfance, ce qui la rendait incapable d’accepter que Sophie ait pu vivre un iota de positif dans cette relation sexuelle. Qu’un enfant puisse aimer cela ne pouvait même pas effleurer son esprit, car pour elle, tout ce qui touche de près ou de loin à la sexualité est source de déplaisir. De plus, comme la très grande majorité des gens, malgré toutes les découvertes scientifiques prouvant le contraire, elle croyait que les enfants n’ont pas de vie sexuelle.     

Elle était donc trop désaxée pour comprendre Sophie. Elle voulait la protéger d’un mal qui était le sien : sa peur maladive du sexe. Une psychose généralisée ou une paranoïa chez ceux qui luttent pour l’ordre moral des enfants. Prenant leurs peurs pour celles de l’humanité. Mme Durosier savait que les femmes représentent un pouvoir politique plus considérable et qu’elles ont automatiquement plus en plus de poids, de pouvoir.    

— Il faut prévenir ta mère immédiatement. Il faut que ça cesse immédiatement. Tu es d’accord?         
 
C’était si soudain, si inattendu que Sophie acquiesçât d’un signe de la tête, se demandant bien où ça l’amènerait. Sophie craignait la réaction de sa mère. La croirait-elle lesbienne? Si c’était le cas, serait-elle rejetée par sa famille? Que penserait Pauline, sa mère, la soeur de Céline? Y verrait-elle là hypocrisie et abus de confiance? Que deviendraient les relations harmonieuses entre les deux soeurs? Serait-ce l’éclatement de son foyer? Comment Pauline parviendrait-elle à subvenir seule à leurs besoins? Pour la première fois, Sophie sentait l’étendue du désastre qu’engendre une telle dénonciation. Elle aurait préféré s’être tue, mais c’était trop tard.      

Cette confession dite pour se soulager, ramener un peu de paix intérieure en obtenant des réponses à ses questions, prenait déjà des allures dramatiques. Sophie dormit encore moins bien qu’à l’habitude.  

Quelques jours passèrent sans que Sylvie réentende parler de sa visite. Tout oublier aurait été trop beau, mais madame Durosier lui fit remettre une note par la secrétaire de l’école, l’invitant à la rencontrer le lendemain, fin d’après-midi, avec sa mère.

Grâce à une prise d’air, située dans le bas de la porte,  qui laissait couler chaque mot, Sophie surprit, au moment où elle se présenta au local assigné, une conversation qui la concernait au plus haut point. C’était de toute évidence Mme Durosier et une inconnue.       

— C’est inimaginable, disait Mme Durosier, j’ai parlé de Sophie à Assaut sexuel Secours et l’administration refuse pour l’instant de porter plainte. On prétend que c’est probablement impossible. Cela ne se produit pas entre femmes et fillettes. C’est Sophie qui divague sûrement.        

— Elle refuse probablement parce qu’en enregistrant de tels cas où des femmes adultes qui initient de jeunes garçons ou jeunes filles, cela modifierait les statistiques.   Les statistiques, c’est ce qui aujourd’hui justifie l’existence, la pertinence, la réussite de nos emplois. Mauvaises statistiques, pas de subventions. C’est important en maudit. Si tous les cas de femmes qui initient des jeunes étaient exacts, on se rendrait vite compte que le nombre est plutôt imposant. Il n’y a pas que les garçons qui rêvent. On ignore les plaintes pour créer un portrait de la situation qui laisse croire que seuls les hommes s’attaquent sexuellement aux plus jeunes. Vous savez, dans ce mouvement, plusieurs dirigeantes sont d’ex-femmes battues qui ne voient plus le monde qu’à travers leurs anciennes peurs ou des lesbiennes qui refusent de se reconnaître comme telles. 

C’est plus facile de haïr les hommes et de tout leur mettre sur le dos. Cela leur donne encore plus de pouvoir quand il y a des procès en divorce où l’on doit décider de la garde des enfants et des pensions alimentaires. Les juges ont ainsi nettement, dès le départ, un préjugé favorable aux femmes. Et, on parle d’égalité…       

— Wow! Wow! Un homme qui bat une femme, c’est un salaud. Jamais ce ne sera acceptable.        

— C’est vrai, j’en conviens parfaitement. Le malheur, devrais-je dire, c’est que les normes en matière sexuelle ont toujours été fixées par des gens qui n’assumaient pas leur sexualité d’une façon normale et positive. Ce fut d’abord les prêtres pour qui le rejet de la matière est un dogme pour préparer l’au-delà, vision bien schizophrénique de la vie, selon Freud. Les normes sexuelles ont toujours été fixées à partir de cette vision de péché, de rejet, de culpabilité. Puis, maintenant, ce sont les mouvements réactionnaires, des assoiffées de pouvoir, qui détestent jusqu’au mot sexe.          

Comment vivre une saine sexualité quand ceux et celles qui régissent les normes du code moral sont des gens qui ont une vision déformée, voire maladive, de la sexualité? Le fascisme naît de la répression sexuelle, car d’une part, les répressifs nient la valeur et la beauté du « corps matériel » et d’autre part, les autres intéressés, les bourgeois, souffrent d’un complexe qui leur fait croire qu’ils sont supérieurs aux autres, qu’ils se salissent en étant en contact avec le peuple pour qui la vie vraie est autre chose que pouvoir et argent.         

Dès l’enfance, on t’apprend à avoir honte de ton corps, à ne jamais te toucher, encore moins de toucher à un autre… comme si un enfant ne trouve aucun intérêt à se comparer à l’autre. On te traumatise si tu vies autrement. Tu es un cochon!   C’est comme si pour un enfant une caresse devenait un geste douloureux, traumatisant. C’est comme si un enfant ne savait pas que l’amour est intimement lié aux caresses. Pourquoi toucher un sein ou un pénis serait-il un acte plus répréhensible que de passer la main dans les cheveux? Une convention sociale, voilà tout. Pourquoi la vision de la Grèce Antique ne serait-elle pas aussi « normale » que la vision judéo-chrétienne ou musulmane?     

Avoir honte d’être nu, c’est avoir honte de soi, c’est rejeter la valeur, la beauté du corps. Croire que le plaisir est mal. Être scrupuleux ce n’est pas être pudique, c’est aussi malade que de vouloir être nu à moins vingt sous zéro, sous prétexte d’être libre. Ce n’est plus du respect, c’est de la honte. Être pudique, ce n’est pas se couvrir le corps, avoir honte de montrer un peu de peau. Être pudique, ce n’est pas de passer son temps habillé, caché. Bien évidemment toujours vouloir être nu est de l’exhibitionnisme. Il y a une limite pratique, on n’a pas besoin d’être un génie pour saisir qu’elle indique qu’il y a des moments et des endroits pour être nus, d’autres pour être habillés. Pourquoi ne peut-on pas se baigner nu, c’est pourtant plus agréable et plus normal? Mais, aujourd’hui, on rejette la nudité, on la confond avec la pornographie. Quelle ignorance!       

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