Aller au contenu principal

Le temps des cauchemars.

mai 20, 2020

La psychose 2

La honte de son corps nu, c’est croire que le plaisir est mal. Que la beauté n’est que tentation et péché. Que la jouissance est le chemin de l’enfer, comme si Dieu nous avait créés pur esprit.   Dieu est certainement assez intelligent, qu’il n’aurait pas engendré le plaisir et la jouissance rattachés à l’acte sexuel et à l’affection du toucher, s’il n’avait pas voulu que l’homme l’explore. Tu nais avec ta libido et il est maladif, contre nature d’en nier l’existence et la grandeur. Il est évident qu’il faut apprendre à se contrôler. Personne ne le nie. C’est ça l’équilibre.

— Par le long réquisitoire que vous venez de faire, j’espère que vous n’avez pas la prétention de vouloir affirmer qu’un enfant possède sa propre sexualité et qu’il doit, dans un cheminement normal, chercher à la découvrir?      

— Absolument! Il ne faut pas créer de drame là où il n’y en pas. La masturbation chez les jeunes, par exemple, est le moyen par excellence de se dé frustrer, d’éliminer les tensions, de se raccrocher à la vie dans les moments difficiles. Il est normal si la Charte des droits de la personne garantit le droit à l’orientation sexuelle que les jeunes puissent vivre leurs expériences. Il n’y a pas que la chasteté et la peur des parents dans la vie. Même si cette peur est normale si elle n’est pas exagérée.        

— Oui. Entre les jeunes seulement.  

— Pourquoi? Si on leur accorde le droit à l’orientation sexuelle, pourquoi les jeunes seraient-ils les seuls à avoir ce droit, de façon limitée? Parce que le pénis de l’homme est plus développé que celui d’un enfant? Que la peau de l’enfant est plus agréable à caresser que celle de l’adulte? Dans la Grèce Antique, l’homme s’occupait de l’éducation globale de son amant, de son protégé, sexualité incluse. On savait qu’un jeune ne pouvait pas éjaculer et qu’ainsi le danger de mettre un enfant au monde n’existe pas. 

Les jeunes étaient plus heureux, car les rapports amoureux pouvaient durer dans le temps et sans honte. Ils pouvaient être authentiques. Ce ne devait pas être comme aujourd’hui qu’un simple échange physique. On nie la sexualité de l’enfant. On oublie que le choix d’une orientation ne se fait pas d’un coup lorsque l’on devient adulte, mais à partir de la prépuberté. On encourage l’hypocrisie quand on interdit l’amour entre adultes-adolescents.        

— Mais ils sont innocents à cet âge…        

— Innocents, peut-être, mais pas niaiseux. On a toujours confondu la pureté et la chasteté. La pureté est dans le domaine des intentions, du don, de la gratuité, alors que la chasteté, elle, touche la sexualité. De nos jours, avec les moyens de communication, les jeunes sont vite informés. Ils ne se posent pas longtemps la question à savoir ce que tu ressens quand tu fais l’amour ou tu te fais sucer. Ils savent ce qu’est le summum du plaisir et de la joie très tôt dans leur vie. Puis, n’ayant pas toute la culpabilité qui entourait de notre temps tout ce qui était sexuel, ils retiennent en mémoire bien plus l’élément plaisir que celui des traumatismes nés avec la peur.     

Il faut pour les jeunes des cours de sexualité réalistes, vrais, objectifs, dégagés de morale sexuelle judéo-chrétienne, musulmane ou autre. Ils doivent comme pour la spiritualité connaître toutes les avenues pour choisir celle qui leur assurera le plus facilement le bonheur, la réalisation de leur personnalité; car le seul sens logique de la vie, c’est d’être heureux. 

En réalité, l’éducation sexuelle dans l’enfance, ça regarde les parents, même si ce ne sont pas eux qui doivent en gérer les expériences. L’éducation sexuelle doit être libre et responsable. Il revient au jeune de chercher ensuite « sa vérité », la forme de sexualité qui maximisera ses chances d’être heureux dans la vie, sa passion… C’est un droit fondamental individuel. Bien avant 12 ans, tu vis une sexualité qui t’est propre, fonction de ta libido, de tes expériences. Sauf qu’avant cet âge, le danger de traumatisme est plus grand puisque le jeune peut se sentir obligé ou humilié, selon son éducation, alors qu’il doit assumer une entière liberté. Oui ou non. J’aime ou je n’aime pas. …         

La liberté, c’est aussi quelque chose que t’apprends. Tu ne nais pas autonome, tu dois le devenir. Donc, on devrait responsabiliser le jeune face à son orientation sexuelle. L’âge chronologique n’est pas un indicatif, car chaque jeune mûrit à son propre rythme et doit décider seul s’il veut vivre une expérience ou non. Il ne faut pas le surprotéger, car surprotéger, c’est violer le développement de sa conscience. Fixer l’âge de consentement avec l’entrée au secondaire, à la suite de cours sur la sexualité à la fin du primaire, c’est s’assurer que le jeune est libre dans le choix de ses expériences. Avant, il vit normalement une période latence, c’est-à-dire une période où l’intérêt pour le sexe est quasi absent.        

Plus jeune, s’il n’y a pas de violence, de contrainte, il est préférable de ne pas faire un plat pour ce qui entoure les gestes sexuels. Il suffit pour le jeune d’avoir les réponses vraies aux questions qu’il se pose. Ce qui est plus dangereux, c’est une réaction exagérée du milieu, car alors c’est évident que la vie sexuelle devient un acte d’accusation. Une psychose latente. C’est probablement aussi pour cela, pour se garder une clientèle que les psys de toutes sortes préfèrent une approche répressive, religieuse. Si tu es trop libre sexuellement, que cela t’obsède, tu es probablement névrosé; mais si tu es écrasé par la culpabilité, la honte de toi, tu vies dans la peur de l’enfer, tu es victime d’une psychose ou de paranoïa.   Si tu joues le jeu de la répression comme les psys le font, tu es sûr d’avoir des clients des deux catégories… et avec un peu de chance ces peurs deviendront vite de l’hystérie collective… Là, ça paie… Sans compter que les crimes dits sexuels sont une manne très abondante, surtout si on inclut les crimes sexuels sans violence. L’accusé est très facile à plumer à cause des préjugés, de la désapprobation sociale généralisée, l’intérêt de l’appareil judiciaire. C’est très payant de maintenir des lois répressives, mais il faut entretenir la peur. Ça crée des procès à n’en plus finir… L’industrie du chantage.   

— Mais… on dirait que vous encouragez la débauche! 

— Non, seule la violence est un crime! J’encourage le choix fondamental que Dieu nous a donné en nous créant, choix qui d’ailleurs a été contesté par Satan qui refusait à l’homme sa dignité, sa sexualité, sa liberté. Le premier péché a été celui de Lucifer qui a refusé à l’homme sa dignité, bien qu’il soit un être matériel et fini, et surtout, un être libre. Le choix individuel. Le droit individuel et exclusif de l’homme de gérer sa propre vie. Le premier et vrai péché fut de ne pas reconnaître la grandeur de la liberté que Dieu accordait à sa création. Un péché d’orgueil. La marque du péché ne fut pas de s’apercevoir qu’Adam et Ève étaient nus au sortir du paradis terrestre comme on nous l’enseigne.     

— Ici peut-être que les enfants comprennent plus jeunes, mais beaucoup de jeunes ne sont pas libres quand il s’agit de tourisme sexuel.    

— C’est évident, au lieu de promouvoir la découverte des autres, de les aimer, on a créé un commerce qui appartient souvent à la pègre locale. Le tourisme sexuel n’est possible que dans les pays qui ne permettent pas aux gens de manger ou de vivre dignement. Il n’y a pas de liberté quand l’adulte domine les jeunes, même avec le dollar. En Occident, cependant, avec la connaissance que les enfants ont maintenant de leur droit, ce sont souvent les jeunes qui dominent les adultes. La dénonciation devient souvent un moyen de manipulation ou de chantage. C’est pourquoi toutes les lois sur le viol, sur le proxénétisme doivent être non seulement maintenues, mais fortement plus sévères, tout en libéralisant absolument le droit individuel à la prostitution.         

On doit décriminaliser la prostitution individuelle et avoir un contrôle sur la protection des prostituées des proxénètes ou de ceux qui servent d’eux, les producteurs de pornographie. Les travailleurs du sexe doivent être protégés de l’exploitation commerciale. Il faut s’entendre, seule la violence, la dégradation, l’irrespect du corps sont pornographiques. La nudité est un art. Le respect de son intimité et les limites qui en découlent regardent l’individu et l’individu seulement.   Tout individu est le maître absolu de son corps et de son esprit.     

Si un individu accepte librement d’être nu dans des scènes amoureuses, c’est son affaire. Mais, il doit être libre de ce choix. La prostitution n’est pas plus dégradante que de travailler du coco pour une industrie qui abuse d’une population. Le sens de la pornographie n’est pas le même pour tous. Personne n’est obligé de regarder une revue ou un vidéo pornographique. Si tu ne veux pas le voir, tu n’as qu’à ne pas l’acheter. Si tu ne veux pas que tes enfants en regardent sur internet, tu n’as qu’à t’assurer d’avoir un bon système de protection et de contrôle parental. Plutôt que de tout interdire comme d’habitude, les autorités doivent exiger plus de performance dans les systèmes de surveillance parentale. Il appartient aux parents d’élever leurs enfants, pas à la police. La répression est une industrie comme l’exploitation du sexe et de la drogue par la pègre ou la mafia. Elle ne sert pas visiblement pas les intérêts des enfants.

Faire l’amour n’a rien de pornographique. Ce matériel peut exister pourvu que ceux qui travaillent à le réaliser soient absolument libres de le faire. Ce qui compte, c’est d’interdire toute forme d’exploitation, de violence et d’esclavage. Quel que soit le geste d’amour, rien n’est dégradant, tant qu’il s’agit d’amour et d’affection. En amour, il faut nécessairement un consentement mutuel, aucune contrainte physique ou aucun chantage psychologique. L’âge n’a aucune importance dans la mesure où la personne impliquée sait ce qu’elle fait et est libre de le faire.       

Quant à la personne qui regarde du matériel pornographique, elle a droit à ces phantasmes. C’est un droit individuel intimement lié au droit à l’orientation sexuelle. Tu as le droit d’être excité. Tu as le droit de choisir ce qui t’excite. Tu ne peux pas le transformer, c’est ce qu’on appelle « la petite nature », la libido, l’énergie la plus forte dans l’univers, la plus concentrée. Tout est normal, tant et aussi longtemps que cette libido ne t’empêche pas de vivre responsable dans la société, qu’elle ne piétine pas la liberté de l’autre.   

Il ya beaucoup d’intérêts économiques en jeu quand il est question de sexualité ou de drogues. C’est ce qui se vend le mieux. Il faut s’abstenir d’enrichir la pègre ou les exploiteurs. L’important, c’est de permettre à chacun d’exercer son droit de choisir, d’être en amour avec qui il veut, car l’amour, c’est la plus grande force créatrice de l’univers…       

— Je n’y avais jamais pensé de ce point de vue, rétorqua madame Durosier, ajoutant que ce n’est pas une raison de laisser cette pauvre fille se faire violer. 

— Sans doute, mais est-ce le cas? Le veut-elle? Vous savez les enfants mentent ou fabulent facilement. Et, même si cela était vrai, l’important n’est-il pas de comprendre où est le véritable bien de Sophie? Elle est assez vieille pour choisir son orientation sexuelle. Aime-t-elle cela ou le désapprouve-t-elle? Ce peut être une expérience tout à fait circonstancielle, très limitée dans le temps. Tous les adolescents ou adolescentes sont potentiellement gais, mais seulement 25 % le deviendront. Ce n’est pas parce qu’ils vivent une expérience gaie qu’ils le deviendront, mais seulement si c’est déjà inscrit dans leur nature profonde. C’est un stade important dans leur vie. Ils doivent l’assumer. Comprendre leur identité profonde.   Les forcer à penser comme nous, c’est violer leur conscience.   

Sophie sentit ses jambes fléchir. Ainsi, on la soupçonnait d’être lesbienne. Toute la honte de cette situation l’écrasa d’un coup.    Elle savait qu’elle n’était pas lesbienne. Maxime avait beaucoup trop d’importance dans sa vie pour qu’il en soit autrement. Elle l’aimait avec fugue et passion. Ce n’était pas parce qu’elle aimait Céline qu’elle n’aimait pas autant Maxime. Sophie voulait une réponse pour pouvoir identifier exactement ce qu’elle est et ainsi pouvoir s’accepter.   

La jeune fille prit courage et frappa à la porte, un peu anxieuse de découvrir qui discutait avec tant d’à-propos avec sa professeure.        

Elle ne fut pas surprise de reconnaître une psycho éducatrice qui travaillait parfois à l’école. Mme Chassé avait une façon assez ouverte, plus humaine, et bien particulière de voir les jeunes. Probablement, qu’elle les connaissait et les comprenait mieux que Mme Durosier qui n’exerçait sa profession qu’en transmettant ce qu’on lui disait, sans jamais ne rien remettre quoique ce soit en question.    

Peu après l’arrivée de Mme Chassé, Pauline fit son entrée. Sophie était rassurée de voir sa mère car, elle espérait qu’elle comprendrait. Son regard le garantissait dès son arrivée…        

Madame Durosier leur fit savoir que l’on attendait une autre personne, une représentante de la Direction de la protection de l’enfance et de la jeunesse, de la DPEJ. À peine avait-elle été annoncée que Mme Hélène Dubois fit son entrée.

Tout le monde était là. La réunion pouvait commencer.

— Vous savez tous de quoi il s’agit : Sophie est victime d’agressions sexuelles de la part de sa tante Céline. Il faut la protéger. L’urgence d’agir est évidente. 

Sophie regarda sa mère étonnée. Pauline, malgré sa nervosité, ne bronchait pas. Elle écoutait sans manifester ses sentiments. Sophie scruta sa mère des yeux et crut comprendre que Pauline ne partageait pas le point de vue de madame Durosier.      

— Pardon, s’opposa Pauline, comme mère de Sophie, je pense aussi avoir un mot à dire. Je ne suis pas d’accord que vous parliez de Céline comme d’une dégénérée. Elle a certes ses problèmes. Elle est lesbienne, mais c’est son droit. Quant aux accusations que vous prétendez tenir de Sophie, j’en doute, quoique ce soit possible. Sophie n’a jamais manifesté le moindre malaise à vivre avec Céline, tout au contraire. Sophie a réappris à sourire, à s’aimer et à être heureuse depuis que Céline vit avec nous. Pourquoi si soudainement serait-elle victime d’assauts? Qu’en dis-tu ma fille?

Sophie se sentit troublée pour la première fois. Elle revenait le centre du problème, ce qui était normal. Mais cette fois, toute la situation avait bien changé : ses aveux étaient devenus un piège. Elle voulait être rassurée et elle était devenue, bien malgré elle, parce qu’on l’avait entraînée à croire que c’était pour son bien, une délatrice. Une « stool », le défaut le plus détesté par tous ceux qui ont encore du jugement et se respectent. Elle était coincée entre son amour illimité pour Céline et la peur de sa propre image, de la déchéance imaginée par les puristes. Évidemment, personne ne lui disait qu’elle pouvait refuser de continuer dans ce rôle qui l’écoeurait de plus en plus. Personne n’était là pour lui dire qu’elle a droit à son orientation sexuelle.       

— C’est vrai, maman, que nous nous caressons depuis bien longtemps, moi et tante Céline, quand tu n’es pas là; mais ce n’est pas Céline qui m’y force… J’ai juste voulu essayer et j’ai vraiment aimé cela. J’ai eu peur que ce soit mal comme tout le monde le dit. Aussi, j’en ai parlé à ma prof, seulement pour tirer les choses au clair et me soulager la conscience. Je t’en aurais bien glissé un mot, mais à cause de ton travail, je ne pouvais jamais te parler quand ça me le disait. Ce n’est pas facile d’ouvrir une conversation sur ce sujet. C’est délicat. On ne sait jamais comment les autres réagiront. D’ailleurs, ces temps-ci, tu travailles tout le temps. Je ne voulais pas créer de problème. Si j’avais su, j’aurais gardé cela pour moi. Je n’ai pas besoin d’être protégée.  Je veux juste savoir si je suis normale. Suis-je gaie?        

Sophie éclata en sanglots.       

Pauline s’approcha, prit Sophie dans ses bras et la consola.    

— Voyons ma chouette, il ne faut pas en faire un drame. Tu ne sais pas tout de Céline. Viens! Nous n’avons plus rien à faire ici.    

Pauline saisit la main de Sophie qui avait pu enfin se ressaisir.        

Pauline et Sophie allaient partir quand madame Dubois hurla :       

— Minute! Minute! La petite a bien dit que sa tante l’a touchée. C’est illégal et ça ne peut pas en rester là pour le bien de l’enfant.       

Sophie, très énervée, lança :    

— C’était avant que je rencontre Maxime. Les choses ne sont plus les mêmes… Je sais plus maintenant ce que je suis. Je ne regrette pas d’avoir eu des échanges avec Céline. On a juste à oublier ça. Ma mère m’aidera à voir clair en moi.

— Cela n’a pas d’importance! C’est arrivé, c’est tout! Si ta tante te caresse, elle en caresse d’autres. Il faut te protéger contre toi-même. Tu ne sembles pas réaliser la gravité de la situation. Tu es encore trop jeune pour comprendre. 

— Comprendre quoi?   

Cette fois, Pauline ne se fit pas prendre au piège.

— Pis, si elles aiment ça, qu’est-ce que ça vous fait, vous? Êtes-vous jalouse? 
Sophie, si tu me dis que tu étais consentante, je l’accepte. Ça ne nous regarde pas. T’es assez vieille pour prendre tes décisions. Il faudra clarifier les choses avec Céline.        

Madame Dubois était sous le choc, mais tellement sûre de son pouvoir qu’elle rétorqua aussitôt :        

— Quoi que vous disiez, ça ne changera rien : maintenant, nous savons et les choses ne sont plus les mêmes. 

— Parce que vous avez le monopole de la vérité?        

— Parce que les lois sont là. Nous avons étudié le « cas » et nous avons décidé que Sophie sera immédiatement placée en famille d’accueil. Elle y sera conduite ce soir.    

— Vous n’avez pas le droit!, s’exclama Pauline. La DPEJ n’a qu’un rôle consultatif et tout le système, à ce que je sache, vise à éviter les placements inutiles.

— La DPEJ a tous les droits. Sophie sera placée en famille d’accueil et, vous, vous porterez une plainte contre Céline.    

— Vous êtes malade! Comment pouvez-vous prétendre défendre les intérêts de Sophie en la retirant de la famille qu’elle aime tant? Et, seule, je n’arriverai jamais à subvenir à nos besoins. L’appartement coûte beaucoup trop cher. Vous ne vous rendez pas compte de la situation dans laquelle vous nous placez.      

— C’est votre problème. Vous n’avez pas le choix.      

— Peut-être pas ma mère, mais moi, si!, rétorqua Sophie. J’ai l’âge de consentement. J’ai le droit légal de décider chez qui je vivrai. Je suis très bien chez moi et il n’est pas question de les laisser…        

— Vous n’avez pas le choix, car il s’agit d’un acte criminel. Les faits se sont passés avant que vous ayez l’âge requis.  

— La Charte des droits m’accorde ce choix, affirma Sophie.  

— Pour une fille de ton âge, tu m’as l’air d’être au courant de pas mal de choses, mais tu oublies qu’un juge peut en décider autrement. Il peut déclarer que tu étais trop jeune pour choisir. Quant à ta mère, si elle ne porte pas plainte, je la ferai tout simplement déclarer        « Mère indigne ». Elle perdra tous les droits sur toi et tous les avantages sociaux.      

— Que vous êtes sale!, cria Sophie. Et, vous êtes une travailleuse sociale… vous prétendez me protéger… Comment pouvez-vous croire que détruire une famille, ça peut être le bien de ses membres? Qui êtes-vous pour juger de notre bien et de notre bonheur? Vous le savez mieux que nous, les premières concernées? Qui vous donne le droit de nous détruire pour correspondre exactement aux normes établies dans votre manuel? Vous êtes « le » véritable monstre, dans toute cette histoire, pas Céline.        

— Peu importe. Je ne suis pas là pour discuter, mais régler le problème…

   Au même instant, quelqu’un frappa à la porte. Un policier fit irruption.

— Bonjour, monsieur l’agent! dit la Dubois. Voici un double mandat du juge Demers. Vous devez mener la petite à la première adresse et ensuite vous rendre à la deuxième adresse pour y arrêter madame Céline Labonté.

Le policier lut le mandat et pria Sophie de le suivre.
Sophie était en larmes, hystérique.   

— Maman, tu ne peux pas les laisser faire, tu ne peux pas leur permettre!… Si on me place, je me tuerai. Demande pardon à Céline pour moi. Je ne savais pas que notre société était aussi folle..         .

Pauline pleurait elle aussi pendant que la Dubois dévorait son pouvoir, croyant avoir résolu la situation pour le bien de tous, même si elle n’avait rien compris. Certaines situations relèvent de l’émotion plus que des règles millénaires.  

Le policier saisit Sophie par le bras et l’entraîna à l’extérieur malgré ses cris.       

— Maintenant, si vous voulez avoir une chance de revoir votre fille, vous allez signer cette plainte contre votre sœur. Si vous ne le faites pas, je vous accuserai d’être mère indigne et vous ne pourrez revoir Sophie qu’au moment où Céline ne sera plus un danger, c’est-à-dire quand elle sera en prison. Si vous ne le faites pas, ça ne changera rien, la DPEJ le fera pour vous. Et, on regardera la possibilité de vous accuser aussi de complicité avec Céline.

Pauline était à demi folle. Elle ne savait plus comment réagir. Elle ne songea qu’à revoir Sophie et signa le document qu’on la forçait de signer. Elle avait le cœur déchiré et semblait vivre une réalité plus horrible qu’un cauchemar.        

— C’est mieux ainsi! Vous devenez raisonnable. Dès que Céline sera en prison, Sophie pourra retourner chez vous.      

-Vous êtes monstrueuse! Vous abusez de votre pouvoir pour imposer votre façon de percevoir le monde. Croyez-vous que Sophie sera plus heureuse en étant séparée de moi et de Céline? Elle aime sa tante. Vous ne pouvez pas comprendre?   Vous vous foutez de ce qu’elle vit, de sa douleur, pourvu que votre maudite notion de morale que vous voulez nous imposer l’emporte. Vous l’avez entendu se lamenter et vous essayez de me faire croire que vous agissez pour le bien de Sophie. Vous vous fichez du mal que vous faites, pourvu que vous appliquiez les normes et les solutions que vous avez apprises dans vos cours de travailleuse sociale. La vie émotive c’est aussi important que vos lois de retardées. Si Sophie se tue, je vous le ferai payer cher! 

Sophie était au désespoir. Elle voulait en effet se tuer, tant elle se sentait coupable d’avoir engendré tous ces problèmes, d’être responsable de l’arrestation de Céline, de la faillite éventuelle de sa mère, incapable de payer seule la maison. 

Le système fait plus de mal pour résoudre les histoires de mœurs qu’il n’offre de solutions. On agit comme si on n’avait pas de cœur. Comment pouvait-elle avoir provoqué toute cette haine, elle, qui aimait tant sa tante? Pouvait-elle prévoir que l’on manipulerait ainsi ses confidences? Pourquoi le système a-t-il tant besoin de coupables de crimes mineurs? Pourquoi ne s’occupe-t-on pas de vrais crimes, les crimes violents, les vols, les personnes disparues, la vente de drogue dans les écoles? Pourquoi est-il plus important de protéger les petits seins et les pénis que les cerveaux? Une maladie religieuse héréditaire au Québec? Pourquoi le monde n’apprend-il pas à se mêler de ses affaires quand il s’agit d’une belle histoire d’amour?

Sophie pleura toute la nuit. Le matin, elle ne put manger et obtint finalement à la fin de l’avant-midi la permission de téléphoner à sa mère. La responsable de la maison l’avisa qu’elle devait rencontrer Pauline à la fin de la journée pour se rendre chez elle chercher du linge de rechange.   « Dire que je voulais de l’aide et maintenant je me retrouve prisonnière, dépouillée. »        

Sophie rencontra Pauline vers la fin de la journée comme prévu. Elles partirent ensemble en auto pour aller à la maison. Au début, ce fut le silence total. Toutes les deux pleuraient chacune de leur bord. Deux femmes broyées par la douleur. Pauline rompit le silence, coupa chaque mot d’un vif regard vers Sophie.       

— Cet avant-midi, je suis allé porter 2,000 $ de caution pour permettre à Céline de recouvrer sa liberté, en attendant son procès. Elle devrait être à la maison quand nous y arriverons. Elle subira son procès dans deux mois. Elle est accusée de t’avoir touchée. Céline m’a demandé de te jurer qu’elle ne t’en veut pas. Qu’elle t’aime toujours à la folie.                

Le silence s’installa de nouveau, coupé cette fois, par les reniflements de Sophie qui pleurait à plein poumon.     

Arrivée à la maison, Sophie se précipita à l’intérieur, anxieuse de retrouver Céline, de lui expliquer son geste et si possible de se faire pardonner. Il n’y avait personne dans le salon, mais dans la cuisine,  une lettre avait été déposée sur la table. Sophie crut que Céline avait décidé de quitter la famille. C’est entre les larmes qu’elle lut la missive :

« Ma petite biche,

Ne t’en fais pas. Je te comprends et je te pardonne. Tu ne pouvais pas connaître la méchanceté et l’acharnement de ceux et celles qui régissent la vie des autres du haut de leur fonction, sans égard aux sentiments. Tu es avec Pauline, les personnes que j’ai le plus aimées. Merci de m’avoir permis de connaître les seules choses qui méritent d’être vécues : l’affection et l’amour.  

Je conserve le souvenir éternel de l’affection que nous avions l’une pour l’autre. Grosses bises! Don’t worry, be happy !  Tu le mérites.     

                         Ta tantouse, Céline »       

Après avoir lu cette courte lettre, Sophie se réfugia dans les toilettes pour pleurer en paix.     

Un cri.   Pauline le reçut comme un coup de poing en pleine figure. Elle se précipita juste à temps pour retenir Sophie qui s’effondrait, frappée par une peine immense et par l’horreur de la scène.        

Céline gisait nue dans le bain. Elle s’était tranché la gorge.     

Pauline étreignit sa fille et les deux à travers leurs larmes regardaient le corps inerte de Céline.          

C’est à ce moment que les yeux de Sophie s’arrêtèrent sur d’anciennes cicatrices au niveau du pubis de Céline. Effrayée et tremblante, Sophie se tourna vers sa mère et demanda perplexe :

— D’où viennent toutes ces cicatrices?      

Pauline, hésitante, répondit entre deux sanglots.  

-C’est son opération…   Je t’avais dit que tu ne savais pas tout de la vie de Céline. Nous avons cru bon de ne jamais te le dire… Céline, c’était en fait, ton oncle Mario.
 

No comments yet

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueueurs aiment cette page :