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Le temps des cauchemars

mai 19, 2020

           Le si facile métier d’écrivain  (1)    

Pierre Dupuis n’avait plus que 3.98 $ pour passer le mois. Heureusement le loyer était payé. Ils sont très élevés merci. L’électricité et le téléphone avaient mangé le reste de son chèque mensuel. Il y avait quelques oeufs et trois « chiens chauds » au frigidaire.

Il devait inventer des moyens de survivance. Travailler? Il avait trois brevets d’enseignement, mais la société avait une pénurie d’enfants et un surplus de professeurs. Planter un jardin? La saison était trop avancée. Il faut bien un mois pour tirer une récolte et, en attendant les radis, il risquait fort de crever de faim. Acheter un billet de loto? Cela pouvait être à coup sûr une dépense plutôt qu’une entrée d’argent.  

La survie s’avérait impossible quand Pierre Dupuis apprit d’un ami l’existence d’un concours littéraire de nouvelles à Radio Québec (autrefois Radio Canada). Cela rapportait peu, mais le jury sélectionnait bientôt les vainqueurs. Juste le temps qu’il fallait pour survivre. « Voilà ma chance », pensa-t-il.   

Excité par une pareille occasion, Pierre courut chez lui, saisit du papier et demeura inerte devant sa dactylo. Il avait beau se creuser les méninges, rien ne venait. Son imagination se serait-elle tarie avec les efforts faits pour survivre le mois précédent?   

À quoi cela servait-il d’être maître en littérature française si on ne peut pas écrire une nouvelle littéraire?    

Il ferma les yeux, scruta, étira, força chaque rayon de sa mémoire. Rien. Pas un seul souvenir ne lui semblait digne de devenir un sujet de nouvelle. Il s’épuisait à chercher cette petite action insignifiante qui prend l’allure d’une obsession et finit par hanter, posséder entièrement son personnage.         

L’auteur après ces trois heures d’un terrible effort se résigna. Il fallait chercher autrement, ailleurs que dans sa mémoire défaillante.      

La nouvelle étant basée généralement sur un fait divers, il résolut de chercher dans les journaux une source qui lui apporterait enfin un sujet sur lequel aiguiser sa plume. Il fit le tour de sa chambre. Pas un journal. S’en acheter couperait son budget sans garantir que la lumière jaillirait. Il décida de sortir et de fouiller les poubelles de la rue. Sa course fut hautement récompensée. Il rapporta deux ÉCHOS, deux exemplaires différents de LA PRESSE, quinze du JOURNAL DE MONTRÉAL et un du DEVOIR.    

De retour chez lui, il s’imposa dix heures de lecture intense. Il était bien savant. Il connaissait tous les arguments pour ou contre le libre-échange avec les États-Unis, les stupidités du LIVRE BEIGE de Claude Ryan, et les rêves économiques de la compagnie PROVIGO. Il pouvait même, en plus de connaître les opinions des éditorialistes, disséquer leur style. Cela ne lui apporta aucune idée quant à l’événement qui lui garantirait la palme du concours. Qui peut vraiment s’intéresser à l’actualité réchauffée? La preuve : qui n’a pas éteint son téléviseur pour ne pas entendre parler de Chantale Daigle et des féministes?    

L’impatience l’emportait. Que vaut une éducation qui nous montre tant de structures, de styles, d’idées qu’elle nous constipe l’imagination? Mais, peut-être était-il aussi responsable de son vide littéraire que l’école?     

Il se souvint avec honte de ses premières bouffées d’Acapulco Gold qui lui avaient indiqué les chemins de l’hilarité. Il avait ce jour-là écrit un poème tellement génial que tous les étudiants se l’arrachaient pour rire à leur tour. Le lendemain, en relisant le chef-d’œuvre de sa vie, il n’avait trouvé que des grossièretés, des indécences à faire rougir les plus osés. Lui, qui d’habitude était la gêne ambulante. 

Son génie lui avait valu d’être écarté de l’enseignement, même si les commissions scolaires avaient besoin de gardiennes d’enfants, travail qu’on a nommé être suppléant. Cette expérience pénible ne l’avait pas empêché d’essayer le                    « Colombien » pour avoir une culture plus internationale! Cette fois, Pierre se rappela comment il avait réussi, juste en se laissant aller, à créer une peinture qu’aurait jalousée Michel-Ange, mais qui, le lendemain se révéla un Dali, le génie, en moins. La drogue est illusion même dans la créativité. Elle nuit plus qu’elle n’aide à créer.    

Valait mieux laisser mourir le passé. Il risquait d’être accusateur. De toute façon, on a toujours quelqu’un à blâmer quand on ne réussit pas. Il trouverait bien sa victime en temps et lieu, quoique déjà le système d’éducation public semble la victime de luxe la plus appropriée puisque les parents gobaient facilement toutes les critiques qui lui étaient adressées. Les nouveaux curés se nomment maintenant les experts.  

Il reprit sa quête en fixant cette fois son attention sur les crimes. Toutes les passions qui tiraillaient l’âme y passèrent. Ces tueries l’énervaient. Plutôt que de l’exalter, tout ce sang le submergeait de peur. Il eut beaucoup de peine à échapper aux monstres qui le hantèrent toute la nuit. Il sursauta dans son lit, « biboya » (biboyer : parler en rêvant selon Rouhed), nagea dans ses sueurs. Jamais, il n’eut tant peur. Ces lectures l’avaient tellement impressionné que le matin, il hésita à se verser un café. Qui l’assurait qu’un ouvrier de l’autre bout du monde ne l’avait pas empoisonné pour se venger des riches qui perdent leur matinée à boire, en digérant les dernières actualités?          

Il opta pour une pomme qu’il éplucha avec attention,  qu’il coupa en petits dés pour s’assurer qu’aucune lame de rasoir n’y avait été placée par pur sadisme.

Même les bruits du vent à sa fenêtre entrouverte devinrent suspects. Un bandit cherche-t-il à forcer l’entrée? À s’introduire par la fenêtre? Un fantôme, peut-être!

Il songea à déménager pour échapper à ses poursuivants. Il rêva de s’installer à la campagne où la population est moins dense, mais il rejeta l’idée, craignant que cette solitude ne fasse de lui une cible de choix. Les criminels ne préfèrent-ils pas les endroits isolés?

Ah! Si au moins, comme au temps de Stendhal, il y avait des meurtres intéressants, passionnels, dans les églises. Aujourd’hui, les journaux ne racontent que des crimes ordinaires : le père qui viole sa fille, le fils qui tue le père pour l’empêcher d’endurer un cancer; le petit gars qui reçoit une médaille pour avoir tué le pédéraste, amourajeux, qui lui a acheté une maison de campagne; la petite fille brûlée à la chandelle par sa gardienne. Rien d’intéressant après la bêtise d’Hollywood. Où sont Mandrin ou le FLQ pour rêver de justice ?  On vole pour manger. Quelle décadence!          

Cette phobie de la violence, cette menace toujours incessante ne tarderont pas bientôt à être remplacées par un autre : la faim.     

Notre écorcheur de phrases souffrit d’un vilain mal de tête. La famine gonflait son ventre. Il voyait rouge. Devait-il abandonner? Il résista. Courageusement. Dès lors, Pierre craignit immédiatement de penser et surtout de bouger. « Dans des moments pareils, se dit-il, il faut économiser ses énergies.»   

Mais, à la peur de ne pas survivre à ses lectures s’ajouta celle de l’heure de tombée. Pour participer au concours, il fallait remettre le texte dans les soixante-douze heures.      

La tête lui fendait.

Immobile devant l’horloge, osant à peine respirer, Pierre lut un titre qui le suffoqua :

« Ruiné d’avoir gagné le gros lot.»  Il avala le texte avec avidité : un homme qui avait les numéros chanceux gagnants de la loto défonça toutes ses cartes de crédit en achats de tous genres. Juste avant de recevoir son chèque, il apprit que ses numéros étaient bien ceux qui avaient été choisis, mais pour le tirage de la semaine précédente. Par conséquent, ils étaient invalides.       

Quelle désolation pour ce pauvre mécanicien des mots! Quelle joie inespérée pour notre écrivain! Il tenait enfin su sujet en or. Il pouvait y avoir une courte introduction et l’immanquable fin en queue de poisson, indispensable caractéristique de la nouvelle…     

Notre Maupassant moderne , assailli à nouveau par sa migraine, décida qu’il fallait manger pour pouvoir pondre son oeuvre. Il se dépêcha d’avaler une beurrée d’arachides. Les douleurs persistèrent, il en enfila une deuxième avec les trois derniers « chiens chauds » à la suite. Il n’avait plus de pain, mais les idées explosaient dans sa tête. Il fallait écrire. 

Comme Ulysse, il parcourut tous les rayons de magasin qu’aurait pu emprunter le héros souffre-douleur de ses écrits afin de bien sentir tout ce qu’il avait pu vivre. Quand on a grand appétit, il est facile de trouver comment dépenser son argent. Les idées se bousculaient, se piétinaient. Dupuis était fatigué, épuisé de tant de richesses. En quelques mots, il avait présenté l’action, en deux autres, il avait vidé les cartes de crédit. Essoufflé, Pierre dut s’arrêter pour ne pas dépasser les quinze pages demandées.        

Après avoir fait les deux cents pas, avoir usé tout son prélart, notre génie relut son texte. L’erreur lui sauta aux yeux!        

O grand désespoir! Il s’était tellement identifié à son héros qu’il avait utilisé le présent de l’indicatif tout au long de son manuscrit. Quelle tarte!        

Il revoyait son professeur de composition littéraire, John Simonez, perdu dans ses explications sans fin, leur annoncer que dans le cas d’une nouvelle, il faut toujours employer le passé simple pour marquer l’action et l’imparfait de l’indicatif pour la narration ou la description. Sauf évidemment, dans les dialogues où le présent de l’indicatif règne en maître…      

Quelle bêtise! Quelle langue! Qui avait décidé de cette règle stupide? Ah! Le maudit français… Il ne suffit pas de se crever à trouver tous les accords des verbes, encore faut-il porter attention à la concordance des temps et se rappeler que chaque genre littéraire a ses caprices « verbaux ».  

Impatienté, Dupuis reprit le texte. Les verbes abandonnèrent le présent,  se couvrirent de terminaisons qui sonnent parfois joliment drôles. Travail qui lui demanda une bonne heure.

Exténué d’ajouter des âmes, des îtes et des irent, Pierre dut se coucher quelques minutes pour ne pas s’écrouler.      

Dès son réveil, il revit son texte. Tout était parfait, sauf… qu’une question le tiraillait. La répétition des gestes constitue-t-elle une obsession? Les meubles, le repas peuvent-ils occuper tout l’univers d’un personnage? Ionesco y avait bien pensé, mais c’était pour le théâtre…

Le doute s’insinua en lui. Et vlan! Il s’éteignit chez Kresge entre un frigidaire et un habit vert. Le nouvel élément ne différait pas assez de l’ancien pour créer une situation nouvelle. Il venait donc de faire un bien mauvais investissement. Son introduction dans un français classique et une forme parfaite demeurait sans suite. Cette fausse-couche venait de lui coûter six heures de labeur. Dupuis avait tellement hésité dans le choix de ses achats, pour demeurer vraisemblable comme l’exige la nouvelle qu’il avait relu tout un cours de comptabilité. Quelle misère! Il s’était même permis d’écouter « The price is right » pour confronter ses prévisions à celles des concurrents. Ses estimations étaient toujours justes, mais il lui fallait tout recommencer.     

Faute de rebondissement! Pris de panique, Pierre décida d’avoir recours au découpage. Titres, textes, s’allongèrent sur le plancher. Il était impossible de marcher dans le logement sans écraser un événement.

Si le ticket de Burroughs explosa pour la gloire de la littérature américaine, à Val-d’Or, ce procédé ne marchait pas. Les textes avaient perdu le nord… Il lut : « Les mots glissaient\sur le commerce de l’automobile\brûlant dans une ambassade russe\au fond d’un bois, près du Belvédère\tatouage planté au milieu de la poitrine\qu’avait semé les adeptes de Khomeiny maître du pétrole…»  

Et encore : « Une femme/couchée sur l’indice des prix à la consommation/roule à 175 kilomètre-heure \dans le box des accusés/coupable de s’être amourachée/de son chien pékinois/quand elle fut arrêtée pour excès de vitesse…»        

C’était inintelligible. « Premier astronaute\descendu du ciel au fond des mers/il s’apitoyait sur le sort irréversible d’une Cadillac ancienne/électrisant/la foule dans un jeu de passe interdit par la religion du pays/qui exigeait des hommes de se couper la verge dans l’océan pour saigner comme les femmes/ » et « l’imbécile Crétin/domine le camp de vison/quand son fou Roux/prépare la danse des Canards/référendum oblige/l’imbécillité frappe et se transmet chez les libéraux.»   

Le découragement envahit la cervelle enflammée par les morts. Pierre compta son argent qui sonnait sur la table avec les secondes de sa montre. Il s’imagina déjà agonisant, victime d’une société inapte à nourrir ses génies littéraires. C’était le désert culturel. Tataouette!         

Dupuis s’arrêta d’un coup à ce mot qui le fascinait. Ces sons glissaient, martelant son crâne. Il regarda le mot, pesa sa valeur phonétique, interrogea sa qualité évocatrice, le psychanalysa. Cette musicalité, pensa-t-il, saurait certainement allumer sa bougie créatrice. Il essaya pendant plus d’une heure mille associations de mots. Tataouette refaisait surface à tout instant, éteignait chaque effort pour maîtriser le langage. Il se laissa aller jusqu’au bout de son exploration, aussi loin que le porta le mot. Tataouette! Tatawouie! Tatafun!     

Un rire nerveux s’empara de lui, il venait de saisir, de déceler la valeur poétique des mots et le secret de leur pouvoir. Tatafun. C’était bien le miroir de la situation : un « tata » en mal de  » fun ». Ce n’était pas génial, mais amusant. 

Puis, s’opéra un autre miracle. St Jean Vianney venait à la rescousse. Il imagina un homme qui se rend chaque matin au restaurant, situé sur le bout d’une falaise collée au fleuve. Préoccupé par le murmure d’une secousse sismique, il tenta en vain d’attirer l’attention sur ce bruit étrange, ignorant que près de là des travaux de dynamitage se poursuivaient.    

Il hurla de joie. Sauta. Courut dans son appartement. Embrassa le portrait de son épouse, décédée trois ans plus tôt, la croyant responsable de cet éclair de génie. « Je tiens mon histoire! », hurla-t-il. Il ouvrit sa fenêtre pour répandre la gaieté. Il se jeta à nouveau sur sa machine à écrire. Rayonnant.

Les lettres sonnaient drues. La maison s’emplit de la musique du compositeur qui sait où il va, ce qu’il a à dire. Les phrases coulaient, roulaient. Quel plaisir d’écrire! Quelle fascination de voir tomber les mots exacts, vivants! Quelle harmonie quand les paragraphes se succèdent au gré des événements nouveaux, qu’ils s’amplifient à chaque espace noirci sur la feuille!   

Le plaisir dura peu de temps. L’histoire terminée ne couvrait que quatre pages. Cette nouvelle de forme parfaite ne souffrait pas d’être allongée d’une ligne. Les détails auraient été superflus, auraient tué la tension, l’intrigue. Vidé, exténué, Pierre pleura de rage.      

Il s’en prit à Radio- Québec. Quelle idée d’exiger un texte aussi long!       

Les administrateurs doivent vouloir encore deux nouvelles au prix d’une. La radio, c’est comme l’électricité, cela devrait rapporter de bons dividendes, mais plus on paie, moins on a de service : tout profite aux Américains. Les auteurs, même dans le domaine musical, cherchent à s’enrichir en nous anglicisant, sous prétexte que le marché est plus grand dans le Sud.  

Deux brèves nouvelles du même auteur ne valent-elles pas un texte plus long? Ce doit être encore un réalisateur bolchevique!     

Il songea à contester les règles du jeu. Il se façonna une pancarte « Deux idées valent mieux qu’une ». Prêt à franchir la porte, le cadran le rappela à l’ordre. Il ne pouvait pas perdre son temps inutilement à déambuler sur le trottoir. Quelle farce! S’il ne voulait pas participer au concours, il en était bien libre. Il aurait fait rire de lui. Monsieur Courte Imagination. Sa perspicacité venait de le sauver.   

Pierre se calma avec peine. Il était humilié. Exaspéré. Vidé.   

Pour se changer les idées, il se réfugia au parc. Les sapins frissonnaient. Il se prit d’affection pour un écureuil qui venait, à tout hasard, vérifier s’il n’y aurait pas une cacahouète, près du banc. Pierre fut étonné de la hardiesse de cette bête aussi pressée par le temps qu’il l’était, lui. Quelle ténacité à renifler tous les gazons, à bondir d’un arbre à l’autre? Quelle agilité! Il l’admirait de le voir aussi prévoyant, car l’hiver ne tarderait plus.

Il philosopha sur le sens de la vie. « Il est plus facile à un animal de survivre qu’à un homme», conclut-il. Nonchalamment, ses pas l’entraînèrent au centre-ville. Le luxe s’étalait dans les vitrines, lui rappelant son indigence. Sans trop s’en rendre compte, il pénétra dans la Taverne des Sports, jeta un rapide coup d’œil. Des gens attablés discutaient bruyamment. D’autres s’ennuyaient visiblement. Seul, dans son coin, il délira sur son sort, répondit au serveur qu’il attendait quelqu’un, remarqua, presque intéressé, une femme se refaire une coiffure dans la vitrine. « Pourquoi la vie s’acharnait-elle contre lui? N’avait-il pas fait tous les efforts humainement possibles pour réussir? » Une bière arriva à sa table, devant lui… Où était cet ami qu’il ne connaissait pas? Probablement parti, trop vite pour recevoir un merci. Il but goulûment cette bière comme pour échapper à mourir de soif et se remonter le moral. Chaque gorgée brûlait une raison d’espérer.

Il entra chez lui découragé. Il prit une douche et se coucha. Après tout, ses rêves étaient encore plus faciles à supporter que la réalité. Les cauchemars se succédèrent. Pendu, un de ses livres le traitait de raté. Il était poursuivi par des mots obsédés, genre féminounes, qui se prétendaient violés , après avoir été écorchés par lui.     

Le téléphone le tira de cette impasse.

Le directeur d’une école lui offrait un poste dans une classe de huitième année immersion, à Sault Ste Marie, en Ontario. Il devait cependant passer une entrevue.

Qu’irait-il faire dans ce pays étranger où on ne parle que l’anglais et qui se prétend « sien », en écrasant les Français? S’il était unilingue anglais avant le référendum sur l’Indépendance du Québec, pourquoi deviendrait-il bilingue maintenant que les liens sont coupés? Pourquoi jouer aux hypocrites en faisant croire que le français hors Québec est autre chose que du folklore? 

Pierre revint à sa nouvelle. Des centaines de fois, il avait songé à travailler à l’extérieur du Québec, mais chaque fois, il s’était dit que sa culture valait mieux qu’un bon salaire. La prostitution, ce n’était pas son domaine et il ne croyait plus à la possibilité que nos voisins nous respectent après nous avoir si longtemps humiliés.    

Il se remit au travail. Les plans se multiplièrent. Ils s’étalaient dans chaque espace vide. Un bon scénariste aurait pu nourrir une chaîne de télévision pour un an avec toutes ces idées. Pierre n’était jamais satisfait. Souvent, ses aventures naissaient d’un dessin qu’il griffonnait pour mieux se concentrer. La citation d’un auteur aimé donnait naissance à des péripéties rocambolesques, palpitantes. « Plus proche vraiment du roman policier que de la nouvelle », trancha-t-il. Les textes remplissaient déjà un cahier, mais rien ne permettait de répondre aux exigences littéraires qu’il s’était fixées. C’était trop descriptif ou trop poétique. Les dialogues intérieurs, riches en émotivité, manquaient d’action. Les personnages étaient flous. Le suspense trop faible.      

Pierre douta de son talent. Il décida que ce concours serait le dernier. Tant d’efforts pour aboutir à la poubelle! Avec les milliers d’écrivains qui meublent les bibliothèques, il n’était qu’un simple inconnu dans cet univers. Il ne trouvait pas sa place. Il fallait innover, mais en quoi?  

Il en vint à en avoir contre tout l’univers. Cette société dégénérée où tout est argent, l’excédait. Quelle vie! Travailler pour nourrir les maisons de finance. Travailler pour se faire gruger plus du tiers en impôts. Travailler pour perpétuer ces semaines à se demander comment boucler le budget. Travailler pour qu’à chaque augmentation de salaire d’un dollar, le coût de la vie grimpe de deux. Travailler pour faire vivre la mafia gouvernementale légale et cautionnée par nos votes. Travailler ou passer sa vie sur le bien-être social après avoir perdu sa jeunesse à étudier, car on ne peut même plus dire « qui s’instruit s’enrichit…».        

Dupuis aurait voulu démantibuler cette machine folle. Comment? Il était demeuré veuf pour être libre et il était aussi prisonnier que les autres. Plus ces idées tournaient, plus la colère montait.        

« Monde de fou! » s’exclama-t-il, en frappant sur les meubles. S’il en avait eu le pouvoir, il aurait fait sauter cette planète insensée. Il se jeta sur le sofa et laissa fermenter sa haine. L’heure de tombée approchait. Le tic-tac de son cadran le repoussa à ses papiers.       

Trois heures. Le téléphone retentit de nouveau. C’était encore l’école ontarienne à la recherche de missionnaires. Dupuis se rappela comment, pendant la crise économique de 1980 à 1985, Ottawa et Toronto subventionnèrent les industries et les sièges sociaux pour les déménager du Québec à la province de l’Ontario et faire croire que le référendum ou le vote péquiste avait un effet négatif sur l’avenir. Serait-il complice d’un autre chantage, déguisé cette fois, sur le plan culturel ?  Au diable! Ils se sont servis de l’immigration pour nous noyer et ils se servent maintenant d’emplois alléchants pour nous attirer à l’extérieur et nous assimiler à petit feu, en essayant encore de nous déraciner. « Up yours ! »        

Il valait mieux oublier cette distraction et s’engouffrer dans un travail de création. Il revit chaque papier. Ausculta chaque phrase. Rien. Le vide total. Pierre se crut le pire des abrutis. Il détesta jusqu’à sa coupe de cheveux. Devant un miroir, comme un avocat, il se mit à nu. Il s’accusa de tous les défauts, écrasa chacune de ses qualités. Il était vraiment le dernier des renégats, des crétins. Un incapable. Un impuissant. Il se fit des grimaces, se menaça, mains ne trouva aucun moyen de se pardonner, de se faire pitié  

Il ouvrit son frigidaire. Trois œufs! Il s’arrêta, se questionna. Devait-il manger? N’était-il pas mieux d’en finir en se laissant mourir de faim? Il pourrait dans une lettre expliquer ce qui l’avait poussé à poser ce geste. Peut-être que sa mort réussirait là où il avait échoué : faire comprendre la difficulté de vivre en marginal. Il opta pour manger, après tout, il n’était pas certain qu’un journaliste s’emparerait de l’affaire. Un mort à la seconde, son sacrifice risquait de passer inaperçu. Aujourd’hui, même la mort ne consacre plus les artistes. Il mangea les trois oeufs à coque, péta pour Steve (une veille tradition interne) et se dépêcha de hanter les rues de Val-d’Or, espérant un miracle quelconque.      

Il déambula quelques heures. Il scruta les trottoirs. Il trouva même « une cenne de chance ». Il n’en doutait plus : sa déchéance était complète. Trois échelles se retrouvèrent sur sa route et, comble de malheur, une vieille dame lui offrit un chat noir, petit, tout de même! Il était complètement abattu. Jamais il ne s’en sortirait…

Il saisit une veille Presse, édition du dimanche qui traînait sur un banc. Il lut l’horoscope. « La chance vous pourchasse. Vous recevrez une somme d’argent inespérée. Ayez confiance en vous! Vos efforts seront récompensés. »  Il se sentit revivre. Jamais son horoscope ne l’avait trompé. Il ne douta plus une minute. Il remporterait le prix de la nouvelle littéraire. Il retourna chez lui à toute vitesse. Il s’installa à sa table de travail, mais rien ne venait. Et, il en était à une journée de l’heure de tombée. Les doutes le saisirent à nouveau.    

Le téléphone sonna encore. Pas de chance. Ce n’était qu’Hélène.    « Chaque fois que j’ai besoin de me concentrer, elle téléphone. J’aurais dû débrancher. Elle en a toujours pour une heure à me raconter ses peines. Ma dernière soirée est à l’eau. Je ne finirai jamais à temps », de dit Pierre.          

Hélène était plus troublée qu’à l’habitude. Elle pleurait. Elle raconta en utilisant mille détails la disparition de sa fillette Marie-Ange.

Pierre hésita. Il faut écouter les gens perdus dans une aussi profonde douleur.    

Il est plus important d’être un ami que de triompher sur la place publique, décida-t-il.

— As-tu averti la Police?        

— Non! Je l’avais oublié. Je suis énervée. Je te laisse. Je te donnerai des nouvelles.

   Sauvé! Pierre respira. Il ébaucha un texte qui lui sembla aussitôt insignifiant. Le téléphone retentit à nouveau. « Je ne peux pas avoir plus d’une heure de liberté, nom de Dieu en bobettes… ! »    

— Oui?     

— C’est encore moi. C’est Hélène. (Comme s’il ne l’avait pas reconnue!)  J’ai retrouvé Marie- Ange. Elle était couchée au grenier. Je ne sais pas pourquoi elle est montée là. Je me le demande encore.       

Le monologue dura plus d’une heure. Hélène répéta le même disque toutes les dix minutes. Pierre écouta patiemment, plaçant le début d’un commentaire quand il le pouvait. Enfin, il put regagner ses essais. Hélène avait raccroché après mille mercis, car elle s’était rendu compte que la porte du grenier était béante en allant lui téléphoner.

Pierre s’écrasa sur son sofa. Ce tourbillon de mots l’avait étourdi. Il songeait à cette aventure quand il sursauta. « La voilà, ma nouvelle! »      

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