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Le temps des cauchemars

mai 19, 2020

Le si facile métier d’écrivain (2)

« Une femme court au magasin acheter un litre de lait. Une voisine la retient. Un lit à vendre. La conversation s’allonge. Elle retourne chez elle juste à temps pour sauver son souper. Belle introduction. Rien de plus vraisemblable : deux femmes qui parlent, le commérage… Puis, c’est l’élément déclencheur : la petite affaire qui vient tout bouleverser, qui précipite une situation anodine en véritable cauchemar, pleine d’inattendus… La mère s’aperçoit que sa petite fille a disparu… Elle cherche partout où elle peut imaginer la retrouver. Sans résultat. Elle panique. Elle court de maison en maison, pas d’enfant. Les voisins alertés, toute la rue se lancent à la recherche de la gamine. La mère, bouleversée, appelle la police. Battue générale dans la ville. Nuit de tempête et de froid. Des amis gardent la maman à coucher. S.O.S. à la radio. Les émissions se succèdent. Toutes les hypothèses sont lancées. Évidemment, on craint un inconnu, il y a toujours un inconnu pour attaquer un enfant dans les histoires des femmes… où était-ce cet enfant qui marchait vers le lac, découragé, à la recherche d’un suicide qui lui donne de l’importance? La mère court d’un studio de télévision à l’autre. Une photo doit être montrée partout. La femme se rend à la maison chercher la photo, la plus grande, pour une autre chaîne de télévision plus capricieuse. La porte du grenier est entrouverte. Elle monte. L’enfant dort à poings fermés dans son ancien berceau. Caprice d’enfant! Le pouce entre les dents.»

Vite! À la course! Il se remit au travail. Il ne lui restait plus qu’à photocopier le texte en quatre copies. Pas d’argent. Tout était bel et bien fini. Une idée! Il fouilla dans les paperasses, sortit des papiers carbones. Il écrivit sans arrêter. Plus il se hâtait, plus les fautes pleuvaient. Il transpirait à grosses gouttes. Chaque seconde comptait.

Encore le téléphone. Pierre sauta dessus. « Un téléphone, c’est toujours un instrument de supplice… », Songea-t-il. Il regarda son cadran, rongé d’anxiété. Et il tira le fil.           

Il termina son texte de peine et de misère. Affolé, devant la Caisse populaire, il s’aperçut qu’il avait oublié la moitié de son chef- d’œuvre sur la table. Il revint à son point de départ. Il courut, tomba dans les escaliers, se releva, arriva juste au moment où l’on fermait les portes de l’édifice où logeait Radio Québec.   

Incapable de se retenir plus longtemps, il laissa échapper un « Grouillez-vous! ». Il essuya le regard d’une secrétaire capable de le tuer. Il entra enfin au bureau indiqué. Juste à temps. Épuisé. Essoufflé. Il remit son enveloppe et s’écrasa sur le plancher. Il reprit connaissance. Les secrétaires le regardaient ahuries, lui reprochant de retarder leur départ. Qu’importe c’était mission accomplie.        

À la sortie, ses yeux se transformèrent. Il reprit sa politesse. Il rayonnait, se pavanait. Gonflé d’orgueil, il marchait sans se soucier de sa destination. Il était devenu un auteur. Il s’offusqua qu’on ne le remarque pas davantage et pensa qu’il fallait peut-être attendre les résultats du concours avant de connaître sa gloire.       

Il revint à la maison à pied.    

Tout était beau. La circulation dans laquelle les autos se tamponnaient presque l’émerveilla. Quelle poésie! Il souriait aux conducteurs qui avaient mines impatientes. Il salua le soleil qui disparaissait. Tout était merveilleux. Il était enfin quelqu’un. Maintenant, l’humanité ne saurait plus se passer de lui.     

À la porte de son logement, il rencontra Mathieu qui l’avait instruit du concours. Exubérant, il lui tapota les épaules, multiplia les        « Mon ami, mon frère ». Il n’avait pas été aussi heureux depuis très longtemps. Par humilité, il attendit quelques minutes avant de se vanter de son travail fortement inspiré par le siècle. « Il révolutionnera certainement la littérature », affirma-t-il.    

La joie fit presque oublier à Mathieu pourquoi il s’était rendu chez Pierre.

— Au fait, dit Mathieu, j’ai oublié de te rendre les 200 $ que tu m’avais prêtés. Les voici.    

Pierre les refusa tant son bonheur était grand et son habitude d’aider les autres pouvait renaître. Son succès futur lui faisait oublier jusqu’à sa faim.       

Il grimpa chez lui ranger ses précieux documents. Il les classa. C’était pour les Archives nationales, pour les chercheurs de demain. Il conserva les manuscrits, ceux finalement qui contenaient bien peu de ratures : « L’humanité saura reconnaître ainsi son assurance ». Les autres feuilles prirent le chemin de la poubelle comme des preuves à éliminer.    

Le bulletin de participation du concours s’échappa d’un groupe de feuilles inutiles et il glissa sur le plancher. Pierre se pencha, le ramassa avec préciosité, l’embrassa.   

C’est alors que le titre lui creva les yeux. Il en demeura abasourdi, sidéré. Il le répéta, troublé, pesant chaque syllabe. Sa surprise était de taille. Il relut les lettres une à une. Elles semblaient grossir pour le narguer :

                 « QUATRIÈME CONCOURS DE POÉSIE » 

Ce texte a été publié dans le livre les « Nouvelles du nord », aux Éditions d’ici et d’ailleurs, sous la direction de Jean Ferguson, à Val-d’Or. Il a été inclus dans les nouvelles devant donner le livre Le temps des cauchemars, qui ne fut jamais publié, ni accepté par un éditeur. Donc, je l’ai inclus dans les textes refusés des Éditions du Temps.  

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