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Le jeune espion (19).

mai 17, 2020

La vie avait repris son cours normal. Jean-François passait maintenant plusieurs heures au secrétariat afin de transcrire les rapports des ingénieurs pour M. Dubois. Et, les résultats n’avaient jamais rien de bien reluisant.

Il était absorbé par son travail, quand il ressentit l’impression que quelqu’un l’épiait.

Quand il vit d’où venait cette impression, il tressaillit. Le Père Labonté était là, tout sourire, le dévorant des yeux.

  • Bonjour, Jean-François ! Je constate que le Nord t’a encore embelli.

Jean-François rougit. Il était un peu mal à l’aise, car il était peu habitué aux compliments. Il n’avait jamais ressenti un tel sentiment l’envahir. Il était fier de revoir ce prêtre, qui l’avait tant touché.

  • As-tu des nouvelles de ton ami ? Tu sais, celui que tu voulais tant revoir.
    • Raymond ?
    • C’est ça, je crois.
    • Nous nous écrivons encore. Il reviendra habiter par chez nous en septembre.
    • Tu dois avoir hâte de le revoir ?
    • Je vous crois.

L’abbé s’excusa de le déranger dans son travail.

  • Je peux m’installer dans le coin, près de ton bureau, pour y lire mon bréviaire ? Je me ferai très discret.

Jean-François accepta, dissimulant mal son plaisir, car il se sentait désiré, même si l’abbé Labonté ne dévoilait pas ses intentions réelles. Il surprit à quelques reprises, le regard de l’abbé, qui ne cessait de l’admirer. Jean-François se demandait si cet homme ne faisait que le désirer ou s’il pouvait espérer en être aimé.

À la fin de la journée, l’abbé lui demanda de l’accompagner, afin de visiter le petit village. Jean-François accepta avec plaisir.

La randonnée fut toute de silence, sinon pour les présentations et les commentaires de Jean-François. La visite terminée, l’abbé lui sourit en ajoutant :

  • Je constate que ta voix est aussi belle que ton visage.

Quelles merveilles ! Que de charme !

Jean-François était aux oiseaux. Enfin quelqu’un qui proclamait un vif intérêt à son égard. Il avait tant désiré ce jour.

Le prêtre se tut, visiblement troublé d’avoir laissé échapper une telle confession de ses sentiments.

Jean-François s’habitua à ce regard amoureux posé sur lui, car l’abbé Labonté passait ses journées près de son bureau, à l’observer discrètement. Il le suivait partout, sans dire un mot, le buvant du regard.

Le soir, chez les Dubois, Jean-François se hâta d’enlever sa chemise et de franchir le corridor, pour se rendre lentement aux toilettes. Il savait qu’il passerait devant la porte ouverte de l’abbé, qui le regarderait, les yeux de plus en plus enflammés. Jean-François était excité, ravi, d’allumer une telle passion.

Malheureusement, contrairement à toutes attentes, l’abbé Labonté était au fond un homme très prude, extrêmement timide et réservé. Véritable volcan intérieur, rien ne transperçait à l’extérieur, sauf cet appel à la passion, que ses yeux ne savaient pas dissimuler.

Jean-François aurait couru dans sa chambre, se serait totalement offert, mais il n’osait pas. Il craignait de se faire des idées. Tout ce qu’il trouva de mieux : laisser sa porte ouverte, espérant que l’autre ait plus de courage que lui.

Un matin où le soleil était plus fort, Jean-François se réveilla à cause de cette clarté. Il était allongé sur le dos, torse nu. Il entrouvrit les yeux et aperçut l’abbé Labonté, dans le cadre de la porte, qui l’admirait sans bouger, retenant geste et souffle.

Jean-François continua de faire semblant de dormir, redressa les jambes en les écartant, entrebâillant ainsi l’échancrure de son pyjama, laissant entrevoir son sexe, qu’il sentait de plus en plus dur.

Le geste surprit le visiteur nocturne. Jean-François entendit un très profond soupir. Quelques secondes plus tard, ce furent des pas. Le prêtre regagnait sa chambre.

Jean-François crut l’entendre sangloter.

Jean-François demeura éveillé, espérant en vain que l’abbé resurgisse dans le cadre de la porte.

Jean-François ne comprenait pas pourquoi. Il ne s’agissait pas cette fois de manœuvres pour avoir des informations sexuelles, mais d’un attrait irrésistible et un désir infini de se retrouver dans les bras de l’abbé Labonté. Son corps se crispait, juste à imaginer les doigts de celui-ci sur sa peau.

Cet amour était-il devenu possible, du fait d’avoir été visité dans le train par une main experte, qui lui insuffla le désir de répéter sans peur cette aventure.

Le matin au déjeuner, l’abbé Labonté annonça son départ immédiat. Regardant Jean-François, il chuchota de façon à n’être entendu que de lui :

  • Il y a des forces contre lesquelles on ne peut pas combattre. Il est alors préférable de se retirer, plutôt que d’y succomber.

Avant de partir, l’abbé Labonté se rendit au bureau de Jean-François. Il lui mit les mains sur les épaules et le serra contre lui. Il le repoussa, le regarda dans les yeux et lui dit :

  • Tu es mon éternelle et sublime tentation, mon diablotin d’amour. Je dois partir, car tu es plus fort, plus tentant que mon amour pour Dieu. Pardonne-moi ! Je n’ai jamais pu t’oublier, depuis la première fois que tu as mis les pieds dans mon bureau.

Jean-François aurait voulu crier de douleur et de rage. Lui, qui enfin vivait le bonheur de se sentir désiré, perdait tout à cause d’un pauvre geste provocateur, malhabile. Comment retenir un homme qui se contrôle aussi parfaitement ou qui est si parfaitement masochiste?

Jean-François regretta de ne pas s’être levé et ne pas être accouru dans la chambre de cet homme, qui lui faisait tourner la tête.

Il n’eut pas le temps de réagir, que déjà l’abbé Labonté avait franchi la porte.

Jean-François en était malade. Il courut à la maison des Dubois, où il s’enferma dans sa chambre pour la journée, sanglotant de rage, de perdre l’occasion de connaître la joie immense d’un amour partagé. Cependant, il jubilait de savoir enfin que l’abbé Labonté l’aimait vraiment. La tempérance de l’abbé Labonté n’était pas parvenue à cacher sa passion envers lui.

M. Dubois vint à sa rescousse. Le croyant malade, il fut de toutes les attentions. Cette affection permit à Jean- François de retourner le lendemain au travail.

Le moulin, fabriqué d’équipements de seconde main, brisait souvent. Comme toujours, les résultats étaient très décevants. L’argent manqua à nouveau, engendrant de nouvelles frustrations. Mais, ayant pris l’habitude de cette situation, on savait que ce n’était pas une catastrophe, puisqu’un jour ou l’autre, Mgr Savoie finirait par passer.

On n’avait pas prévu que la Providence puisse aussi être très mesquine.

Le samedi après-midi, tous les hommes disponibles furent conscrits pour se rendre à Hearst, combattre un incendie qui rongeait la cathédrale. Détruite de fond en comble, on s’aperçut, quand vint le temps de la reconstruire, que l’évêché n’avait plus un sou dans ses coffres.

Certains mineurs voyaient là le signe annonciateur d’une plus grande privation puisque, pensaient-ils, dorénavant la mine devrait à son tour secourir le diocèse, alors que d’autres prétendaient, au contraire, que c’était la Maria qui avait fait vivre le diocèse, donc, qu’elle serait encore plus pauvre… ce qui revenait au même.

Les temps furent en effet de plus en plus difficiles. Les souscripteurs américains, pris de panique, alertèrent le cardinal de Boston, qui obtint très rapidement de Rome, une enquête exhaustive sur les finances du diocèse.

Les membres des clubs tremblèrent pour leurs investissements et réclamèrent presto, une assemblée spéciale. Ils forcèrent M. Dubois à en convoquer une le plus tôt possible, à la Maria, à la place de la traditionnelle assemblée annuelle, à l’occasion de la fête de Marie.

C’était la catastrophe. Le diocèse ne pouvait plus surseoir aux besoins de la mine. Le vase communicant était brisé. Les rumeurs se faisaient de moins en moins rassurantes et aucune paye ne fut versée jusqu’à la tenue de la réunion spéciale, à laquelle tous les clubs avaient envoyé une forte délégation.

À la cantine, les prêtres s’étaient installés, comme d’habitude, à une table d’honneur. L’abbé Dion fut le premier orateur à adresser la parole. Jouant la carte de la Providence qui saurait trouver une solution, il jugea mal la tension chez les actionnaires, pour la plupart menacés de faillite.

En plein discours, un membre de la délégation de Sherbrooke ne put surmonter sa panique et engueula vertement le pauvre abbé Dion, ahuri, qui essayait de calmer les esprits. L’homme, hors de lui, lui reprochait d’essayer de détourner les fonds de la Maria à son avantage. Il avança d’un coup et assena une solide paire de gifles à l’orateur, avant de s’effondrer en larmes, honteux d’avoir osé lever la main sur un prêtre. Il se mit à genoux et réclama son pardon, mais l’abbé Dion, surpris, ne sut manifester que de l’indifférence à son égard.

Le lendemain, la réunion commença sous haut voltage. Les actionnaires essayèrent de savoir en vain pourquoi les argents de la Maria s’étaient envolés en fumée. À l’extérieur, un groupe de mineurs se promenaient, pancartes à la main, réclamant ce qui leur était dû.

À l’intérieur, la révolte était évidente. Le Dr Demers avait mandaté son neveu pour lire sa lettre de démission, qui était des plus accablantes, accusant M. Dubois de berner les gens en parlant de Providence, plutôt que de donner des chiffres précis, réalistes et explicites.

Les actionnaires emportés dans la tempête votèrent la destitution et le remplacement d’Adrien Dubois à la direction de la mine, par Osias Leduc, un mineur en qui les contestataires avaient confiance.

Soudain, un groupe d’autochtones fit irruption dans la salle, flanqué de quelques policiers. Ils venaient réclamer leurs droits de partager les bénéfices. Ce fut le brouhaha complet. La séance fut levée, faute de pouvoir y imposer un minimum d’ordre.

Adrien demeura seul sur l’estrade, pleurant comme un enfant.

Cet insuccès eut ses conséquences. Le découragement gagna plus de la moitié des mineurs, qui décidèrent de quitter la barque. Chacun essayait, en partant, de trouver un outil de prix à apporter, question de récupérer en partie les sommes qui lui étaient dues.

Excédé, fatigué par l’accumulation des nuits blanches, une fin d’après-midi, M. Dubois fit irruption au secrétariat,  où Dagenais et Jean-François travaillaient encore. Il s’était armé d’un marteau et il en menaçait Dagenais.

– Viens en bas avec moi, viens me montrer où tu as caché mon or.

Dagenais comprit qu’il ne pourrait pas le calmer sans descendre visiter les galeries. Il dit à Jean-François « Si dans deux heures, je ne suis pas de retour, avertis Osias Leduc de venir à ma recherche. »

Dagenais et Dubois revinrent au bureau près d’une heure plus tard. Dubois s’éffondra dans un coin du bureau, avec le regard d’un drogué ou d’un fou, hurlant :

« Nous sommes ruinés ! Nous sommes ruinés ! La Vierge nous a abandonnés. Elle a besoin de changer d’avis, sinon nous pousserons sa statue avec un bélier mécanique à la rivière. Ça lui apprendra de ne pas se conduire en salope. »

Jean-François était consterné.

Cette même nuit, il fut réveillé par Dagenais.

– Viens, petit ! Prends toutes tes affaires,  nous partons. J’ai promis à ton père de te ramener sain et sauf à la maison, si les événements tournaient mal.

Jean-François se sauva donc comme un voleur avec Dagenais et son épouse. Il avait cependant obtenu la permission de laisser une note aux Dubois, qu’il aimait beaucoup et qui avaient toujours été extra envers lui. Jean- François ne voulait pas passer pour un salaud.

« Merci de la merveilleuse expérience que fut pour moi de travailler pour vous. Vous avez été adorables. Je vous quitte à contrecœur, espérant le mieux pour vous et votre merveilleuse épouse, qui fut pour moi une vraie mère. Soyez assurés que je vous aime beaucoup. Vu le climat à la Maria, papa ne me sent plus en sécurité ici. Il me réclame à la maison. Je vous embrasse. »

*

*     *

L’arrivée de Jean-François fut toute une surprise pour sa famille. Il fut reçu dans la joie et les acclamations de ses frères.

Le reste de l’été fut consacré aux mêmes activités que les autres enfants du village et à aider son père au magasin. Jean-François était devenu un véritable héros. Il avait effectivement sauvé sa famille du désastre. Il était rendu loin du petit garçon qui croyait que le diable hante le centre de la Terre. Il avait mûri.

Si la vie familiale lui procurait toutes les joies, les retrouvailles de Raymond le peinèrent très profondément.

De retour depuis plus d’un mois, Raymond s’était amouraché d’une fille très possessive. Il ne pouvait le voir que très rarement, et chaque fois, il avait l’impression qu’ils n’avaient plus rien à se dire.

Jean-François se demanda très souvent s’il en serait ainsi, s’il revoyait l’abbé Labonté. Quant à lui, il n’y avait plus de doute, il en était amoureux et souhaitait le revoir un jour.

*

*     *

Fin d’août, M. Dubois décida qu’il était temps de s’occuper du retour de Jean-François au juvénat. Ils se rendirent donc tous les deux rencontrer le nouveau directeur de l’établissement. La rencontre fut très cordiale, mais remplie de surprises.

  • Vous savez sans doute, M. Dubois, que notre institution vient de subir une perte financière sans précédent. Les conséquences du drame de la Maria furent énormes. À la suite de l’enquête de Rome, Mgr Savoie et l’évêque de Hearst furent remplacés. Ils eurent vingt- quatre heures pour quitter la région. Monseigneur l’évêque est retourné dans son Acadie natale, tandis que Mgr Savoie est aumônier chez les sœurs des Saints-Sacrifices, près de Québec. Quel scandale ! Des hommes qui ont consacré toutes leurs énergies au service des autres, en être réduit à servir, là, où ils sont le plus éprouvés. Vous savez, même le premier évêque de Hearst, Mgr Charbonneau, a aussi été éclaboussé et il a été envoyé en exil sur l’île de Vancouver.
  • Je crois que la Maria fut une erreur, mais toutes les personnes impliquées avaient un but noble. Elles étaient honnêtes et de bonne foi, rétorqua le père de Jean- François.
    • C’est facile à dire pour vous. Vous avez été le seul à échapper au désastre.
    • Peut-être, mais tous les membres des clubs auraient pu avoir la même chance. Je les ai toujours tenus au courant de ce qui s’y passait, grâce à mon Jean-François. Personne ne voulait croire à la catastrophe. Tous pensaient que Jean-François se faisait monter la tête par Dagenais. Tout le monde croyait toutes ces folles histoires de complot communiste.

Qu’importe ! Je suis ici pour inscrire Jean-François. Votre prédécesseur nous avait promis que tout serait fait pour assurer le succès académique de Jean-François, à son retour. Il avait même promis un cours individuel spécial, s’il le fallait. Et, si la Maria a échoué, ce n’est tout de même pas de sa faute.

  • Ç’a bien changé, ici aussi. Notre directeur a été déplacé, ayant exposé notre institution à la ruine. Nous vivons présentement une situation financière trop serrée pour assumer des cours spéciaux. D’ailleurs, je crains de devoir vous annoncer une très mauvaise nouvelle : les inscriptions sont terminées et nous affichons complet. Nous n’avons malheureusement pas une seule place de libre.

Cependant, puisque nous avons une certaine obligation envers Jean-François, je vous promets d’intervenir auprès du sénateur Desgagnés, à la direction du journal régional, afin qu’il accepte Jean-François comme, comment dirais-je, apprenti journaliste. Si tout ce que l’on m’a raconté à son sujet est exact, il deviendra un as de l’information.

Les Bégin étaient sur le point de quitter le bureau, quand Jean-François se ressaisit et osa demander ce qui le torturait le plus, à savoir ce qui était arrivé à l’abbé Labonté.

  • Le pauvre, répondit le nouveau directeur. Il fut victime de rumeurs sales et fausses à son endroit, de la part d’un jeune que nous avons chassé du juvénat. Il a fait une sérieuse dépression nerveuse. Elle avait commencé à se manifester, avant même que le juvénat ait reçu les plaintes, soit dès son retour de la Maria, comme s’il avait senti venir la tempête. Il travaille maintenant, je crois, comme aumônier spécial dans une quelconque pension ouverte au public, mais où se réfugient nos plus vieux prêtres. Un endroit bien tenu et très paisible. Il recouvre sa santé et reprendra éventuellement, peut-être, son poste ici.

Jean-François était peiné d’apprendre d’aussi mauvaises nouvelles. Il se demanda sérieusement quelle était sa part dans cette fameuse dépression, qui avait débuté à son retour de la Maria. Jean-François ne put s’empêcher de penser que cela devait être le fruit de leur rencontre à la Maria.

Les Bégin quittèrent le juvénat, n’ayant plus qu’à attendre l’appel du sénateur.

Ils se dirigèrent sur la rue Wellington, où ils rencontrèrent un abbé Dion totalement défait. Ils apprirent que celui-ci fut complètement dépouillé de sa station de radio, de sa Belle chanson et même de son beau violon, pour lui apprendre la modestie. Les mauvaises langues lui prêtaient aussi des aventures sexuelles avec des amies intimes, afin de mieux écraser sa réputation. Le sexe a toujours été l’arme préférée des langues sales. Il souffrait de plus d’un début de cancer au cerveau.

La rencontre, très amicale, témoigna de la sympathie qu’éprouvaient les Bégin pour ce grand homme de la chanson francophone québécoise.

Et M. Dubois ? S’informa M. Bégin.

La Maria a cessé ses opérations quelques semaines après le mariage à la cantine d’un des plus fervents mineurs, Noël Boyer. Il y a travaillé jusqu’à la toute dernière minute, sans salaire. Osias Leduc a échoué comme les autres et n’a pas pu déceler une once de malhonnêteté dans la gérance de la Maria.

Aux dernières nouvelles, M. Dubois s’est engagé comme pompiste. Quant à Adrien, il s’est recyclé dans les assurances, alors que sa femme et sa belle-sœur ont ouvert un salon de coiffure. En travaillant comme ils l’ont toujours fait, ils arrivent à s’en sortir. Les affaires seraient même bonnes. Ils ne roulent pas sur l’or, mais ce ne serait pas si mal.

Éloi Bolduc, vous savez, un des patrons de la Maria, s’est lancé dans une aventure de gaz naturel. La politique ne serait pas étrangère à cela.

D’ailleurs, le Dr Demers, devenu député libéral, veille au grain et a exigé une enquête nationale sur tout ce qui touche le gaz naturel.

M. Bégin offrit le repas à l’abbé Dion, dorénavant vicaire d’une des plus pauvres paroisses de Sherbrooke. Le repas fut très chaleureux et enjoué. M. Bégin ne s’excusa pas de l’avoir traité de têteux, mais lui dit qu’il l’avait fait.

« Tout le monde salive quand le repas est servi et qu’il est appétissant. » M. Bégin comprenait que l’abbé Dion avait agi ainsi par amour pour son œuvre. « Que voulez-vous, vous portiez le dentier des autres. » L’abbé Dion la trouva bien drôle. Ils se quittèrent en se promettant qu’il passerait l’été suivant dans la famille Bégin, où le piano l’attendait encore.

À peine une semaine suivant sa visite au juvénat, Jean- François se vit offrir un poste d’apprenti journaliste.

Il devait donc s’installer à Sherbrooke. Son père opta pour la location d’une chambre.

On lui indiqua un endroit situé près du journal, et tenu par l’archevêché. « Le jeune y sera en pleine sécurité », lui affirma Pierre-Paul Lortie, un très sympathique chef de pupitre. « Il pourra même y manger, car on y offre aussi la pension à un prix extrêmement modique.»

Jean-François passa une semaine extraordinaire. Le journalisme est vraiment le plus beau métier du monde. Il était ravi de ses nouvelles fonctions. Il apprit cependant que la qualité de son français laissait à désirer. Il était le roi des fautes.

Le samedi soir, il entra dans sa chambre, exténué. Il était à réciter ses prières, quand il entendit un bruit étrange dans la chambre d’à côté, comme si quelqu’un venait de tomber par terre.

Inquiet, Jean-François sonda la porte qui communiquait de sa chambre avec celle du voisin. À sa grande surprise, elle n’était pas verrouillée, sans doute un oubli des responsables de l’établissement.

Jean-François l’ouvrit.

C’était l’abbé Labonté, qui avait échappé quelque chose sur le plancher.

Les deux voisins restèrent littéralement sidérés quand ils s’aperçurent.

Cette fois, Jean-François ne retint pas l’élan de son cœur et il se précipita dans les bras de l’homme dont il rêvait depuis des semaines. Jamais Jean-François n’avait échangé un tel baiser. D’un commun accord, ils décidèrent de passer la nuit ensemble. Une nuit folle d’amour et de caresses. Enfin, la vraie vie l’emportait sur la stupidité des scrupules. L’abbé Labonté comprenait maintenant que Dieu ne peut pas condamner les gestes sexuels posés avec amour.

Au lever, l’abbé Labonté, après avoir embrassé Jean- François, lui fit part d’une proposition bien étonnante.

– Si tu le veux, personne ne saura jamais que nos chambres communiquent ensemble. Dans ma vie, j’ai béni des centaines de mariages. Après ma messe, si tu le veux, je bénirai en secret notre propre mariage. Nous vivrons secrètement pour toujours ensemble et, j’espère, de plus en plus amoureux. Je suis certain que Dieu nous le permet. Notre rencontre a été provoquée par la Providence.

Et, c’est ainsi, au pied de l’autel, après la messe de cet abbé transfiguré, alors que tout le monde s’était dispersé, que l’abbé Labonté et Jean-François se répondirent, mutuellement heureux et sans hésitation.

  • Oui ! Je le veux !

Ce que Dieu a uni, aucun homme ne pourra jamais le séparer, fut la première promesse de ce premier couple gai de la République du Québec.

La liberté est plus forte que la peur.

Montréal,
juin 1997

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