Aller au contenu principal

Le jeune espion (17).

mai 17, 2020

À sa grande surprise, M. Bégin lui annonça qu’il rentrerait bientôt à la maison.

  • Ça devient trop dangereux ici. Ils sont tous en train de devenir fous avec leur or et leurs rêves de millionnaires. Cette réflexion de M. Bégin étonna Jean-François qui, dans ses carnets, ne parlait qu’en bien de la Maria.
  • Je pensais que j’avais une mission capitale ici… ?
  • T’as raison. Mais, je ne suis qu’un petit méné dans toute cette histoire. M. Dubois m’a convaincu à mon tour de la nécessité pour l’entreprise de revendre mes actions afin qu’elle puisse les offrir à un riche Américain.

Je suis celui qui s’approche le plus du montant global de ce qui manque pour avoir la totalité des actions nécessaires à la réalisation de cette importante transaction. En achetant mes parts, le nouvel actionnaire sera assez riche pour permettre de nouveaux investissements qui permettront à la mine de prendre son élan. M. Dubois pourra affirmer sans mentir qu’il ne vend plus à n’importe qui et à n’importe quel prix. Le rachat de mes parts, qui étaient en réalité de l’argent prêté, permettra une transaction qui sera beaucoup plus importante par la suite.

M. Dubois m’a cependant promis qu’au moment voulu, il trouvera moyen pour compenser ce sacrifice. Avec ce que tu dis de lui, je peux lui faire confiance.

M. Dubois sait que jamais je ne trahirai les membres du club. Voilà pourquoi il m’a fait comprendre que tous les actionnaires profiteront de mon sacrifice pour relancer l’entreprise, qui a un besoin urgent de liquidité. Même M. Pomerleau est enchanté de ma décision. La transaction sera bâclée avant mon départ.

Par contre, je sais maintenant que l’abbé Dion est un beau têteux. Il veut égoïstement profiter des investissements pour le compte de son œuvre à lui. Nous sommes donc venus pour aviser M. Dubois qu’une telle prise de position ferait éclater le club. Nous avons  pu, grâce à toi, éviter cet éclatement. Il aurait été néfaste à la Maria.

Nous avons aussi décidé que M. Dubois fera bientôt la tournée des associations locales les plus importantes : Sherbrooke, Drummondville, St-Hyacinthe et Granby. Il pourra ainsi expliquer la situation de la mine. Puisqu’il vient d’être nommé l’homme d’affaires du mois dans La Presse, il se rendra aussi à Montréal pour une entrevue. Tu l’accompagneras probablement.

Quant à moi, je ne fais pas une maladie de devenir riche à la seconde près. Ma richesse, c’est vous, mes enfants. Et, le seul héritage important, est de vous donner une éducation de qualité. Aussi, tu retourneras au juvénat dès septembre afin de reprendre le temps perdu. Je suis certain que la direction te voue déjà une reconnaissance quasi éternelle. Le juvénat a investi une petite fortune dans la Maria.

Jean-François jubilait de joie.

  • Tu te demandes toujours pourquoi ta mission a été aussi importante, de lui dire son père. Eh bien, si la Maria réussit, ce sera grâce à nous deux. Tu m’as fourni les informations me permettant de faire confiance à M. Dubois. Je n’ai plus d’investissements pour le moment, mais quand la Maria deviendra rentable, M. Dubois trouvera un moyen pour que je sois récompensé de l’avoir sauvée. Espérons que je ne vous aurai pas privé trop longtemps du plaisir d’être riche. Peut-être est-ce mieux ainsi. Par contre, si ça tournait mal, je serais grâce à toi, le
  • seul à ne rien perdre.

L’argent offre la liberté, mais elle rend mesquin. On peut en arriver à tuer pour le pouvoir et l’argent. Il y a bien sûr la petite pègre, celle qui s’entretue  dans  un  monde clos ; mais, la plus dangereuse, c’est la mafia légale. C’est le pouvoir démocratique que l’on fait dévier en dictature bénévole, sous prétexte de devoir devenir encore plus riche. La recherche pure de la domination.

Cette mafia a tous les pouvoirs : les religions, les politiciens, les juges et surtout, les banques et la bourse. Elle peut éliminer qui elle veut sur la planète et quand elle le veut. Elle agit au nom du bien public, formé de gens trop crétins, croit-on, pour décider évidemment d’eux-mêmes ce qui est le mieux pour eux. La mafia légale crée le bien et le mal, donc, ce en quoi on doit croire et obéir.

Je pense, continua M. Bégin, que la Maria commence  à attirer sérieusement sa part de requins. En ce sens, je ne pleurerai pas très longtemps d’avoir abandonné mes parts en faisant confiance à M. Dubois.

Par contre, la Maria a été pour moi et pour toi aussi, j’espère, une source de méditation et d’inspiration quant à la beauté du rêve devenu possible, réalisable, de créer un peuple libre qui a le sens de la solidarité, de la charité envers les autres et la soif d’une justice égale pour tous.

La Maria, c’est un exemple à suivre. Même si elle devait tourner mal, comme c’est possible, selon certains de tes rapports, nous saurons que nous pouvons réussir de grandes choses, si nous nous tenons tous ensemble. Si le bien de tous passe avant celui des individus, surtout ceux qui détiennent le pouvoir, nous réussirons à vivre comme un peuple.

Si la Maria échoue, je te devrai d’avoir été le seul à s’en sortir, sans me faire plumer. Je serai le seul à ne pas avoir tout perdu. J’avais hypothéqué le magasin et les maisons de tes grands-parents. J’ai tout investi dans la Maria. Tout m’a été rendu. Si la Maria réussit, nous serons riches quand même, car on considérera mon sacrifice comme un investissement.

Au pire, nous aurons juste assez d’argent pour bien vivre, mais nous serons heureux, puisque nous nous aimons tous. J’ai hâte que tu reviennes, tu me manques plus que tu ne peux te l’imaginer. Je veux aussi que tu saches que je suis extrêmement fier de toi.

Étant donné le sérieux de la leçon, Jean-François se demanda si son père s’adressait bien à lui ou à M. Pomerleau, qui se trouvait pas loin.

Le soir précédent le départ de son père, Jean-François se rendit manger à la salle communautaire. Il fut très surpris de n’y trouver personne, mais en approchant des guichets de la cafétéria, il aperçut soudain une dizaine de personnes, dont monsieur et madame Dubois, son père, les institutrices, Dagenais et M. Fortin. Ils faisaient leur apparition, un gros gâteau de fête à la main. Jean-François était ébahi. Jamais il n’aurait cru être fêté pour son anniversaire, à la Maria.

Jean-François fut bien peiné de voir partir son père. Il aurait espéré descendre avec lui, même s’il aimait sa vie à la Maria. Au moins, cette fois, il était de plus en plus clair que son père l’aimait bien, même s’il n’osait pas encore lui manifester son affection.

*

*     *

Peu de temps après, Jean-François entreprenait la tournée du président avec M. Dubois. Tout était orchestré pour avoir le plus de visibilité possible. Tout était plus facile, du fait que les actionnaires étaient pauvres. Ils investissaient leurs économies, d’autres hypothéquaient leur maison, leur ferme, une partie de leur pension de vieillesse.

Le président arrivait en Cadillac, vêtu en riche homme d’affaires, portant des bagues précieuses, le sourire et la poignée de main faciles, avec dans sa poche, deux ou trois petits spécimens de roches jaunies d’or. Il était accompagné de son épouse, élégante, charmante, discrète et d’un petit protégé, le fils d’un actionnaire, afin que tous les jeunes aspirent à vivre un jour, un tel privilège.

Dans une autre auto prenaient place Adrien, le fils du président, devenu le directeur général de la mine, Dagenais, l’ingénieur en chef, et Mgr Savoie, représentant le clergé, responsable de réaliser le rêve canadien-français de la reconquête du Canada.

Mgr Savoie était l’artisan du projet Aurora, un rêve de l’Ontario français, car on voulait créer un nouveau pays qui s’étendrait du Nord-Ontario jusqu’à Montréal, comprenant évidemment la Laurentie. Montréal en était exclu, parce que les Anglais y étaient les maîtres absolus, grâce à leur argent, et surtout que les grandes villes sont des lieux de perdition.

Mgr Savoie, en tant que chancelier diocésain, ne détenait pas seulement le titre ronflant de « Monsignor ». Il était le seul permanent de l’évêché. Il avait souvent plus de pouvoir que l’évêque lui-même. Tout lui passait entre les mains. Il était bien placé pour être le pont entre les nationalistes du Québec, particulièrement avec les membres de l’Ordre de Jacques-Cartier, que l’on surnommait la Patente, et les francophones de l’Ontario.

Le club de la Maria était en grande partie financé par la Patente, qui cherchait l’émancipation des Canadiens français. Ils avaient la bénédiction cachée du gouvernement du Québec, puisque quelques ministres de Duplessis y détenaient des parts. Cependant, Duplessis y mettait des réserves, puisque ce projet débordait les frontières de son territoire. Mais, ce que le clergé voulait, Duplessis le voulait aussi.

La tournée que l’on croyait devoir être difficile à cause de toutes les rumeurs qui circulaient, s’annonça vite, au contraire, très prometteuse. Des dizaines de nouveaux actionnaires potentiels arrachaient leur chemise pour obtenir quelques secondes avec ce président, si riche, qu’il prétendait ne plus vouloir accepter de nouveaux prêts pour le démarrage de l’entreprise.

M. Dubois engouffrait pourtant l’argent, qui sortait cette fois des coffres de gens moins riches que les institutions, mais plus peureux. La Divine Providence elle- même servait de caution à la rentabilité de la mine. On aurait dit que le fait d’offrir aux gens la certitude de devenir riches leur faisait perdre leur retenue.

Dagenais, flanqué d’Adrien, pour l’empêcher d’en dire trop long sur ses doutes, faisait un travail remarquable. Il ne cachait pas que la Maria n’était pas encore une mine, mais un prospect plus que prometteur. Ainsi, Dagenais ne mentait pas, mais il ne disait pas toute la vérité sur les nuances, quant aux chances de réussir, comme il l’aurait certes fait, s’il avait été seul avec les actionnaires potentiels. Quant à Mgr Savoie, il symbolisait la garantie divine de la réussite.

Le voyage était fait de rencontres individuelles, secrètes, interminables, jusqu’à souvent tôt le matin, mais surtout d’activités collectives, organisées par les différents clubs de la Maria.

Partie de sucre à Compton, assemblée à Barnston, présentation d’une courte pièce de théâtre racontant l’histoire de la Maria, à Lennoxville. Des centaines de convives se pressaient toutes les fois. Des dizaines de prêtres, qu’un des soi-disant communistes avait surnommés « les pingouins », formaient quant à eux, la table d’honneur.

C’était maintenant officiel, Dieu lui-même assurait le succès de la Maria. Pendant que les représentants du clergé s’occupaient de donner Dieu en garantie, M. Dubois dénonçait les communistes qui s’étaient infiltrés dans l’organisation, semant le doute et les faussetés. M. Dubois les invitait à quitter les clubs et la mine au plus vite, pour ne pas retarder l’heure de gloire.

Il était cependant inévitable que des tensions intérieures se manifestent, malgré toutes les attentes. Ainsi, à Drummondville, un groupe de femmes firent leur apparition à l’assemblée, transportant une statue de la Vierge, priant pour qu’elle chasse les communistes de la salle de réunion, soit tous ceux qui s’opposaient aux affirmations de M. Dubois.

C’était simple. Il suffisait de poser trop de questions ou de critiquer le moindrement, pour être identifié aux communistes. Et, puisque tout le monde voulait devenir riche, il était de beaucoup préférable de se taire.

Dès le début de la période des questions, un vieil actionnaire se présenta au micro réservé au public. Il se questionnait bien légitimement sur ce qu’il entendait.

Inutile de dire qu’il fut immédiatement rabroué par M. Dubois. Ce dernier lui demanda combien il avait investi dans la Maria. Il invita ensuite Adrien de lui apporter les 500 $ dont le pauvre homme avait fait état et il les remit au dénonciateur inquiet.

– Nous n’avons pas besoin de gens comme vous qui sèment le désordre et le doute. Je vous remets immédiatement, ici, devant tout le monde, vos 500 $ investis et je vous prie de quitter immédiatement la salle. S’il y en a d’autres qui ne sont pas contents, qu’ils se montrent, ils subiront le même sort.

Évidemment, personne n’osa bouger.

Le pauvre homme ne s’attendait pas à une telle hostilité. Il essaya en vain de faire comprendre qu’il voulait simplement être rassuré. La foule le haranguait. Il quitta la place en pleurs, persuadé qu’il venait de se condamner à une pauvreté éternelle.

La leçon avait bien porté. Tout le monde avait maintenant peur d’exprimer ses craintes et encore plus de critiquer un mouvement béni de Dieu.

Ceux qui doutaient, craignaient maintenant l’hystérie de l’argent et le pouvoir de Dubois.

– C’est un géant de la grande-gueule, disait-on, ajoutant que malheureusement ce furent toujours les grandes gueules qui ont dirigé et trahi les pays.

À la fin de la tournée des principaux centres, si Dagenais était frustré, Adrien, lui, était estomaqué par l’ampleur et la ferveur des clubs de la Maria.

Un soir, il ne put plus se retenir et fondit en larmes, ressentant pour la première fois, ce que signifiait le danger pour tous ces pauvres gens, que la Maria soit un jour un échec.

Adrien

  • Nous avons suscité beaucoup trop d’espoir, dit-il à son père. Que ferons-nous si nous échouons ? Tous ces pauvres gens croiront que nous les avons volés.

Dubois

  • Nous n’échouerons pas, mon fils. La Vierge est avec nous, fut la réponse cinglante, définitive et indiscutable de M. Dubois, un peu secoué, puisque l’événement se passait dans le salon chez Bégin, où l’on venait tout juste de rencontrer quelques actionnaires potentiels.

Avant de quitter ses amis pour entreprendre le « clou » de la tournée, M. Dubois s’assura que M Bégin n’avait pas été trop frustré d’avoir sacrifié ses parts pour des intérêts américains plus riches. Il lui confirma que ce geste lui permettait de conserver la même hiérarchie dans l’organisation, et surtout, dans le club.

– Voyons, monsieur Dubois, lui répliqua le père de Jean-François, il faut faire un peu plus confiance à la divine Providence. L’avenir seulement nous dira si cela aura été bénéfique pour la Maria. Seule notre amitié est importante. Je suis heureux, très fier, tout en étant un peu peiné, je ne vous le cache pas, d’avoir posé ce geste pour grandir notre entreprise. Je veux bien être riche comme tout le monde, mais l’amitié que je reçois des membres du club de la Maria est bien plus précieuse que toutes les richesses matérielles.

M. Bégin fit l’accolade à Jean-François pour la première fois de sa vie, quand l’heure du départ fut arrivée. Jean-François était fou de joie. Comme son père avait évolué dans ses relations avec lui ! Enfin, il cessait d’être de marbre. Il cessait de se demander ce que les autres en penseraient et faisait ce que lui dictait son cœur.

Soulagé et ravi de voir les relations père-fils des Bégin, M. Dubois invita M. Bégin à partager une accolade avec lui, en guise de solidarité et d’un peu plus d’égalité.

« C’est fou, dit-il, ce que nous avons peur de nous embrasser entre hommes, nous, les canadiens-français. Il faudra que ça change un jour. »

De retour à la Maria, les sourires se multiplièrent avec les payes, mais une poignée d’irréductibles tentaient, à la cachette, de prévenir les visiteurs-investisseurs du danger. La direction, forte de ses expériences, laissa le vieux Stanislas crier sur tous les toits, que la mine fermerait. Elle avait déjà une explication à offrir pour étouffer ces écarts : le pauvre vieux a perdu la tête et la Maria par charité, par respect pour le travail qu’il a déjà fourni, le tolère et l’entretient, espérant que les visiteurs comprendront ce geste de charité chrétienne.

*

*     *

No comments yet

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueueurs aiment cette page :