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Le jeune espion (16)

mai 16, 2020

Jean-François fut un des premiers à apprendre que les élections fédérales avaient pris une allure de scandale. Il attendait les urnes pour les ramener au bureau central. On comptait les votes, quand on cria : on a un vote communiste. La conspiration contre la mine et M. Dubois venait de confirmer son visage. La vérité éclatait au grand jour. Pourtant, ce n’est que bien plus tard qu’on apprit ce qui s’était réellement passé.

Baptiste Bernier, qui venait tout juste d’avoir ses dix- huit ans, sema l’effroi quand il décida de voter communiste pour rire un peu.

Inutile de dire qu’un tel vote ne pouvait pas demeurer sans conséquence. Les partisans de M. Dubois tenaient enfin une explication pour tous les déboires de la Maria : la preuve d’un vaste complot communiste. Ainsi, tous les sceptiques furent-ils dorénavant considérés comme des communistes camouflés ou potentiels. Tous les mineurs avaient voté. Ceux qui étaient trop loin avaient été amenés à la salle communautaire en Bombardier.

Le différend entre les deux groupes s’amplifia et prit une proportion quasi maladive. Cette fois, il n’était plus seulement question d’argent, mais de religion. L’apparition d’un facteur aussi irrationnel et émotif dans la bagarre creuse des haines profondes et inguérissables. Cette mine créée pour établir un lieu privilégié de l’application quotidienne de l’amour évangélique devenait l’exemple parfait de ce qu’est l’enfer : la dénonciation, la calomnie et la haine.

Quant à Jean-François, il s’en tirait très bien. Puisqu’il était le petit protégé de M. Dubois, qu’il accompagnait souvent à la messe, les dévots le crurent de leur bord, mais, se tenant toujours avec Pierrot Fournier, identifié aux communistes, quand il descendait au village, il fut considéré comme un esprit assez libre pour ne pas s’en laisser mettre plein la vue par les Dubois. De plus, ses déboires avec le confesseur avaient fait le tour du village. Selon la rumeur, Jean-François était le seul individu capable de faire changer d’avis M. Dubois. C’était peut-être parce qu’il parlait très peu et qu’au fond, M. Dubois admirait le travail que Jean-François abattait pour son âge. Sa discrétion et sa bonne humeur charmaient aussi le grand patron, qui l’avait surnommé : ses yeux et ses oreilles.

M. Dubois ignorait que Jean-François faisait toujours parvenir un double de ses rapports et de ses observations à son père, en plus de lettres plus personnelles. Ces lettres, banales en-soi, permirent à M. Bégin de comprendre l’étendue de la dispute. À son avis, il devenait de plus en plus clair que ce beau rêve volerait en éclats. La faiblesse des Canadiens français a toujours été de s’envier et de se diviser. Ils avaient encore le défaut de tous les peuples colonisés, qui n’ont pas encore atteint assez de cohésion sociale pour réaliser qu’il est impossible de survivre comme peuple sans se rallier à un projet national commun. L’hiver n’en finissait plus d’hiverner, empêchant M. Dubois de se rendre au Québec ramasser les fonds nécessaires pour payer à nouveau les mineurs. Les retards se faisaient de plus en plus fréquents et de plus en plus longs, nourrissant ainsi l’insatisfaction des communistes.

Même s’ils n’étaient pas des experts, ceux-ci critiquaient ouvertement la façon d’opérer de ces nouveaux contremaîtres. À leur avis, il était absolument absurde de creuser d’immenses tunnels pour récupérer tous les filons d’or qui étaient découverts. « Ça coûte une fortune pour ne récolter que de la roche », disait-on, appuyant ainsi les critiques de Dagenais. L’ingénieur était de plus en plus sceptique quant aux chances de réussir, puisque plus le temps passait, plus il était évident que la réserve d’or était erratique. Quand on suivait une veine, celle-ci cessait d’exister, contre toute attente. Pire, plus on creusait profondément, moins il y avait d’or.

Convaincu que son ingénieur le trahissait, Dubois engagea deux nouveaux ingénieurs pour le surveiller. Mais, ceux-ci n’étaient pas tellement plus confiants que Dagenais, sachant que tout pouvait arriver dans une telle situation. Selon Dagenais, l’or dans cette région avait été propulsé par des volcans. La larve avait ainsi été drainée à des centaines de milles à la ronde. Où était le dépôt principal ? Là était toute la question.

– Ce peut être à la Maria, quoique ce soit le même phénomène qui a nourri la région du nord de l’Abitibi. Rien ne nous dit que le cœur n’a pas aussi été emporté par la larve jusque-là. On n’en sait rien, sauf que nous sommes dans le royaume de l’or, disait Dagenais.

Jean-François comprenait mal la tournure des événements. La guerre des croyants et des communistes le chagrinait. La base même de leur religion n’était-elle pas d’aimer les autres comme soi-même pour l’amour  de  Dieu ? Comment des chrétiens en étaient-ils venus à se haïr ? À son avis, c’était bien innocent de voir des adultes jouer des coups de cochon aux autres pour se punir mutuellement : sucre dans l’essence, briser des clôtures ou du matériel. N’était-il pas préférable de s’entendre, comme lui, avec tout le monde ?

*

*     *

La mort de son père avait rapproché Pierrot de Jean- François, comme si l’amitié était le seul moyen de transcender la douleur de la mort. Jean-François se prêtait de bonne grâce à ce rôle de support moral. De bon copain, les relations passèrent à l’ami indispensable. Chaque jour, après souper, Jean-François se rendait à la salle communautaire jouer quelques joutes de ping-pong ou de cartes avec Pierrot, avant de se rendre passer une heure ou deux chez les Fournier.

Pierrot n’était pas particulièrement beau, mais il avait des yeux extraordinairement intelligents et un petit sourire moqueur absolument adorable. Pierrot avait surtout bon caractère. Même si la mort de son père le terrassait littéralement, il avait gardé le goût de l’aventure et de la création. Jean-François ne s’ennuyait jamais avec lui.

Contrairement à Jean-François, Pierrot n’arrêtait jamais de parler. Il aimait particulièrement apprendre des histoires et les raconter, juste pour le plaisir d’entendre les autres en rire. Il aimait expérimenter. Pierrot permettait ainsi à son copain de conserver et même de renforcer son sens de la curiosité.

Jean-François se demandait souvent quelle était la différence entre une telle amitié et sa passion pour le petit Maurice, qu’il n’arrivait pas à oublier. Était-ce juste le désir sexuel ?

À la longue, sans s’en rendre compte, Pierrot était devenu essentiel à son bonheur. Il n’avait jamais à craindre d’être exploité et il savait que l’affection était tout ce que Pierrot espérait obtenir de lui. Ils n’avaient plus besoin de se faire des dessins, ils savaient à la seconde même ce que l’autre ressentait, ce qu’il désirait. Ils vivaient au même diapason.

Cette prise de conscience amena Jean-François à se demander si l’amour est autre chose que l’amitié. Est-il possible d’aimer sans être attiré physiquement ? Est-ce que l’attrait qu’il avait ressenti pour l’abbé Labonté était de l’amour ou de l’amitié ? Est-ce que dans l’amour, tout désir sexuel non partagé par les deux amants tue la relation ? Le désir sexuel peut-il tuer l’amitié s’il est à sens unique ?

La seule différence entre l’amour et l’amitié n’est-elle pas l’orientation sexuelle des amants et la limite que cette différence crée ? Le résultat des caresses n’est pas le même quand il s’agit d’une relation homme femme, car il entraîne la naissance d’un enfant. Cette naissance n’est-elle pas en soi une nouvelle obligation ? L’amour hétéro vise à engendrer un nouvel être ; l’amitié cherche plutôt à créer une complicité dans le plaisir. L’amitié ne risque-t-elle pas de se transformer en amour, dès qu’il s’agit de relations hétérosexuelles ?

Les adultes lui semblaient bien séniles, avec toutes leurs catégories pour diviser la sexualité et ainsi mieux dominer les moindres recoins de la vie privée de tout individu. Il ne comprenait pas pourquoi tous ces interdits, ces nuances et ces préjugés. Dieu ne peut pas être contre le sexe, car il l’a créé.

Jean-François était persuadé plus que jamais que l’amour est la seule chose importante dans la vie. Le reste n’est que détail. Aimer un homme, une femme, un enfant, c’est la même chose vécue différemment. Les rapports sexuels sont des rites bien secondaires, la cerise sur le sundae, pour mieux se connaître, ressentir l’autre, se fondre à lui. Cependant, Jean-François savait déjà que l’amour ne sait pas tolérer la violence et la domination.

Jean-François se prenait parfois à désirer Pierrot physiquement, mais il refusait d’écouter son désir.

Il avait peur qu’une telle expérience tue leur amitié. Il pressentait que Pierrot n’y consentirait jamais, puisqu’il était déjà fortement attiré par les filles. Cela le peinait de voir son amour ainsi restreint, mais il savait que rien ne pouvait changer. La nature, c’est la nature. Tu es ce que tu es et rien n’y changera jamais quoi que ce soit de fondamental. Un hétéro sera toujours un hétéro, même s’il se permet parfois de sauter la clôture.

Pierrot prenait de plus en plus de place dans le cœur de Jean-François, quand il apprit que sa famille avait décidé de déménager au début de l’été.

  • Nous déménagerons dès que notre maison sera vendue à la mine, lui avait annoncé Pierrot, tout en lui faisant promettre de se revoir quand même.

Pour Jean-François, c’était une répétition de son amitié pour Raymond, rendue impossible par un déménagement.

Cette nouvelle le transperça. Un départ, c’est toujours une mort douce. Il passa plusieurs nuits à pleurer.

L’hiver ne finissait plus d’hiverner, mais le printemps finit quand même par se pointer.

La route devint une véritable rivière de boue. Les plus audacieux devaient revenir de Princetown à pied, de la boue jusqu’aux cuisses. Cette saison était aussi moins captivante pour Jean-François, qui souffrait de voir venir l’été et le départ de Pierrot.

Ce départ s’annonçait très pénible, même si Jean- François savait que sa relation avec Pierrot souffrait d’une absence de contacts physiques. Un manque qui caractérise les relations de tous les saints marqués au fer rouge du péché : l’absence d’affection, la peur de se toucher, de se manifester de l’amour entre hommes. La sainteté exige de voir le mal, dès qu’il y a apparence de plaisir, comme si Dieu exigeait la souffrance pour lui plaire. « Dieu n’est pas un sadique », se disait Jean-François.

Jean-François aurait bien aimé embrasser Pierrot, après l’avoir serré dans ses bras, mais, ça ne se faisait pas encore entre garçons. Il aurait même aimé passer une dernière nuit avec Pierrot.

Il se décida et le proposa à son ami. La réponse fut cinglante : « Es-tu fou ? On couche avec une fille, pas avec un gars ! » Pierrot avait appris comme tous les gars à se méfier de la chaleur d’un corps étranger, surtout s’il est de même sexe.

Jean-François savait très bien que tous les rapports sexuels doivent être consentis pour être agréables. Tout comme il savait que l’approche répressive de la sexualité au Québec est tellement exagérée que c’est complètement malade. Aucune masturbation ou fellation n’est désagréable. Dans ce cas, comment le plaisir sexuel peut-il créer des traumatismes ? C’est de la folie pure d’énoncer un tel mensonge.

Cependant, Jean-François n’était pas encore capable de résister à la pression sociale.

Jean-François absorba le coup. Était-il normal ? Il réfléchit et osa même poser quelques questions indirectes à Dagenais, genre, est-il possible que deux gars tombent en amour, l’un de l’autre ? Est-ce un signe de folie ? Quand une relation entre gars devient-elle mauvaise ?

Dagenais, mal à l’aise, se contenta de lui offrir la lecture d’un livre sur la sexualité. Jean-François était persuadé que Dagenais n’avait pas compris que ces questions le concernaient personnellement. Rien ne laissait deviner l’homosexualité de Jean-François.

La lecture de ce livre fut, même si l’homosexualité était dissimulée à travers des théories farfelues, toute une révélation. Jean-François ne pouvait plus nier sa réalité. Il était gai. Comment pouvait-il en être autrement ? C’était d’une telle évidence ! C’était lui !

Loin d’en avoir honte, Jean-François était heureux d’enfin savoir pourquoi il était différent des autres et de pouvoir enfin se comprendre.

Les médecins avaient beau dire que l’homosexualité est une manifestation dépravée de l’amour, une forme de maladie mentale ; Jean-François savait d’instinct qu’il n’y a qu’une façon de voir les choses pour être heureux : s’accepter et s’aimer tel que l’on est.

*

*     *

La visite des prêtres à la mine commença avec l’arrivée de l’été. Jean-François fut surpris du nombre d’ecclésiastiques qui vinrent à la mine, mais très déçu de ne pas y voir l’abbé Labonté. On disait même que la Maria était connue de l’archevêque de Boston.

  • Le cousin de Dagenais, un riche homme d’affaires américain, de New York ou de Boston, clamaient les rumeurs, est venu explorer la possibilité d’investir de très fortes sommes à la mine. Il est loin d’être le seul à manifester son intérêt pour la Maria.

Le moulin construit, selon M. Dubois, la mine avait ainsi prouvé sa rentabilité.

M. Dubois prétendait aussi qu’il ne pouvait plus accepter de nouveaux actionnaires, par respect pour ceux qui avaient osé avant. « C’était à ceux qui voulaient devenir millionnaires d’y penser avant. »

Tout le monde savait que M. Dubois était un excellent vendeur. Quand il partait au Québec, il remplissait ses valises d’argent avant de revenir à la Maria. Certains se demandaient même s’il ne se droguait pas, car il pouvait argumenter toute une nuit pour persuader un nouvel actionnaire. « Il dormait très peu et prenait des petites pilules », disait-on.

Évidemment, une telle position de marketing haussa les enchères et rendit la vie de l’administration plus difficile, plus hypocrite. Tous les requins montraient dents et nageoires. La dispute se poursuivait même entre curés.

Ainsi, l’abbé Dion, de la Belle chanson, vint rencontrer M. Dubois. Il voulait que les argents de la Maria soient d’abord investis dans son œuvre et que les profits soient ensuite placés dans la Maria.

– Il serait ainsi possible, disait l’abbé Dion, de multiplier les bénéfices globaux en faisant profiter les francophones du Québec et du nord de l’Ontario d’un système de communication moderne. Pour ce faire, il fallait investir dans sa petite station de radio, qu’il opérait déjà à St-Hyacinthe, ainsi que dans les activités culturelles comme la télévision et le cinéma. « Nous pourrons ainsi nous assurer que le message restera toujours profondément chrétien. »

Un de ses amis cinéastes produisait déjà des films sur la mine, pour la faire connaître aux actionnaires trop pauvres pour s’y rendre.

Jean-François assista comme d’habitude à la discussion, qui se déroulait au secrétariat de la Maria. Il ne voyait là rien de bien extraordinaire, mais il en informa son père, sans se douter que cette information diviserait les membres du club de la Maria en deux factions, comme à la mine.

Alerté, le président du Club, M. Pomerleau, fut dépêché à la mine pour en dissuader M. Dubois. Malheureusement, Claude n’était pas avec lui.

Jean-François était ravi de constater que son père faisait aussi partie de la délégation du club. Il ne comprenait pas l’importance de l’enjeu, mais il craignait que cette fois, M. Dubois puisse découvrir que si les actionnaires étaient si bien informés, c’était à cause de « ses yeux et de ses oreilles. »

Quant à M. Dubois, il était convaincu que ces dérapages d’informations étaient la faute de Dagenais, sans doute chèrement payé par les communistes pour saboter son entreprise.

Les tensions montaient, elles étaient explosives, mais Jean-François n’en savait rien. « Les affaires d’argent sont toujours source de division, de jalousie et de malheur. Le veau d’or biblique, c’est l’amour du  pouvoir  et  de  l’argent », se dit Jean-François.

Dès lors, il décida que tout ce qui touchait à la richesse, il laisserait ça aux adultes, incapables de voir un sou sans s’entretuer.

Jean-François était enchanté de voir son père, même s’il aurait préféré y voir aussi sa mère.

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