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Le jeune espion (14).

mai 14, 2020

Au début de janvier, toute vie était au ralenti, sauf  sous terre. Dans la mine, les jeunes hommes creusaient plus que jamais. Même si la fatigue était intenable, les jeunes mineurs semblaient satisfaits de leur sort. Ils savaient rire et se jouer des tours.

Un seul litige fut soulevé dans les rapports écrits de Jean-François à M. Dubois : les mineurs se plaignaient  qu’il n’y avait pas de chauffage dans le corridor entre la salle des douches et la salle de déshabillage. Ils prétendirent que cet espace frigorifique pouvait les rendre malades, puisqu’ils devaient s’y promener nus.

Jean-François fut chargé de noter les points de vue et suggestions des mineurs, pendant que l’ingénieur Dagenais essaierait de nouvelles solutions. Le problème fut plus difficile à résoudre que prévu. Il y avait une question d’eau et d’électricité. Jean-François dut prendre note des résultats de trois ou quatre expériences avant que l’on trouve le remède.

Ces exercices étaient loin de lui déplaire, car devant attendre les mineurs pour enregistrer leurs commentaires, il pouvait ainsi, sans éveiller les soupçons et les sarcasmes, s’installer dans la salle et voir tous ces beaux corps de jeunes hommes dans la vingtaine, nus, défiler devant lui. Ces derniers étaient de moins en moins indisposés par sa présence, puisqu’ils en avaient l’habitude et en connaissaient la cause. Les jeunes mineurs  n’étaient pas des scrupuleux. Ils n’étaient pas de ces malades qui voient du mal dans la vue d’un corps nu. Même qu’en l’absence de filles à la mine ; se baigner nus, derrière les arbres, non loin du quai était accepté. Ce qui changea avec l’arrivée des institutrices.

Ce simple travail de routine rehaussa le prestige de Jean-François auprès des mineurs, puisqu’il avait aidé Dagenais à résoudre le problème en quelques semaines. Un problème qui existait depuis le début de la mine. On le surnomma « L’efficace », pour marquer la vitesse avec laquelle il avait procédé. En fait, la solution venait de Dagenais et avait été mise à l’essai grâce à Fortin. Jean- François n’avait qu’enregistré les résultats. Il aurait quant à lui laissé perdurer le problème, pour mieux satisfaire ses séances de voyeurisme.

La vue de tous ces jeunes corps nus qui défilaient devant lui rappela son exaltation pour Maurice, à qui il fit parvenir de l’argent pour qu’il vienne le rencontrer à Princetown. Profitant de ce nouveau prestige, il obtint la permission de se rendre quelques jours à Princetown. Même si on craignait la mauvaise influence de Maurice, les Dubois savaient que Jean-François était maintenant assez solide pour se défendre et ne pas s’en laisser imposer, malgré son jeune âge.

Quel plaisir que de retrouver Maurice ! Jean-François s’était apporté pas mal d’argent pour faire la fête, espérant partager les fruits de ses économies avec Maurice.

En sa présence, Jean-François était un véritable esclave. Tous les moindres désirs de Maurice étaient des ordres. Jean-François tentait du mieux qu’il pouvait de satisfaire tous ses caprices. Et, Maurice en profitait. Par contre, dès qu’ils étaient en public, Maurice agissait comme si Jean-François n’existait pas ou, encore pire, il se moquait de lui parce qu’il ne connaissait pas aussi bien l’anglais que lui.

Le désaccord fut total quand Maurice voulut se faire acheter de la boisson. Malgré l’attrait irrésistible de Maurice, il était devenu évident que la différence des valeurs ne leur permettrait jamais d’être sur la même longueur d’onde.

Jean-François comprit vite que la beauté ne suffit pas pour entretenir la flamme du désir et que rien n’est pire que de se sentir exploité.

– Le sexe sans amour ne conduit nulle part, se dit-il.

Il était profondément déçu de cette première expérience amoureuse. Immédiatement après le souper, il embarqua dans le train pour le Petit Lac, où il trouva quelqu’un pour le conduire à la Maria.

Jean-François se promit de ne jamais plus dépenser son argent pour, en quelque sorte, acheter l’amitié d’une autre personne. Même pour Éros en personne !

La leçon était cruelle, mais efficace.

Chapitre 4 : L’éclatement

La Maria était devenue un véritable paradis pour Jean- François. L’été, c’était le bain à la rivière et la recherche de la cachette des filles, car, pensait Pierrot Fournier, si les gars s’étaient trouvé un endroit où aller se baigner nus, les filles devaient bien avoir aussi le leur. Pierrot ignorait encore sans doute t que les filles ont une manière bien différente, plus scrupuleuse, de voir la nudité et encore plus la sexualité. La tentation était d’autant plus grande, que les filles étaient très peu nombreuses.

Jean-François prétendait, devant ses compères, être captivé par ce mystère, mais en réalité, sa préférence allait nettement à participer aux bains masculins, surtout quand Éphrem, le plus jeune des mineurs, qui avait à cause de son âge adhéré au groupe des garçons, exhibait ses quinze ans.

Même s’il devait toujours dissimuler le plaisir qu’il éprouvait devant la nudité pour ne pas attirer l’attention des autres, Jean-François s’expliquait mal pourquoi voir tous ces beaux corps nus créait autant d’extases intarissables et de phantasmes accumulés pour les périodes creuses. Cette contemplation de la beauté humaine le mettait en plus en présence de son Dieu, qu’il ne manquait pas de remercier de ces faveurs. Il lui offrait chaque moment de contemplation, persuadé que Dieu ne peut que se réjouir de voir les humains heureux d’admirer sa création. Ces expériences lui faisaient prendre conscience de la magnificence humaine, dont la pureté n’a rien à voir avec la chasteté, mais avec le rire, la flamme dans l’œil que l’on peut partager, le fuselage des muscles que l’on peut suivre du bout des doigts ou de la langue, ainsi que l’ouverture de l’âme vers autrui.

Jean-François n’était pas un simple voyeur, mais en amour avec la beauté, avec l’esthétique. La beauté est un sentiment qui s’élève en nous quand une chose nous ravit, nous plaît. Une espèce de plaisir de l’âme.

La vue de ces corps magnifiques l’amenait à penser que peut-être après la mort, la perception de la vie ne sera que la présence intérieure des autres, sous forme d’énergies. Ces séances, loin d’être perçues comme des péchés, élevaient son âme et lui permettaient de mieux comprendre ce que sera le bonheur de l’adoration durant l’éternité. Ce plaisir était surtout mystique. Quelle est la beauté pure ? Quelle sera la beauté des êtres sans chair, après la mort ? L’homme peut-il vraiment communiquer avec les anges ?

Jean-François se demandait souvent si l’attrait des corps était engendré et modulé par celui des âmes. Le plus important n’est-il pas la beauté des regards, des visages, la musique des rires, la tendresse des touchers ? Un langage secret. Pourquoi les âmes ne se découvriraient-elles pas à travers tous ces signes ? Peut-être qu’à travers toute cette chair, le contact est inévitable entre deux âmes qui vibrent à la même fréquence, appelées à se partager, à se découvrir sans différencier les sexes, encore moins les orientations sexuelles et les âges ? Les âmes n’ont pas de sexe pour se reconnaître, elles n’ont que la couleur de leur énergie. Elles n’ont que l’amour pour se fondre ensemble. L’amour, principe d’attraction d’une énergie que l’homme n’a pas encore identifiée, sinon en nommant cette puissance : la libido ou l’orgone.

Aux bains, Jean-François luttait parfois avec les jeunes, découvrant l’excitation de la douceur du toucher, une autre façon de découvrir l’autre.

L’hiver, c’était différent. Hockey et beauté de la blancheur de la nature nourrissaient son monde intérieur. Cette neige, comme l’énergie blanche de l’âme libérée, lui procurait l’impression d’une paix intérieure inépuisable. Serait-ce que la réalité n’est qu’un symbole de ce qui est ? Que tout ne soit qu’un langage ? La vie peut-elle exister sans la conscience ?

Jean-François était aussi très sensible à l’amitié gratuite et extraordinaire qui se développait entre les mineurs.

Malgré les sauts d’humeur et les coups d’orgueil inévitables entre jeunes hommes à peine sortis de l’adolescence, jamais personne ne laissait l’autre sans que l’amitié ne fût rétablie, que la paix règne à nouveau. Chacun s’assurait que le principe « aime ton prochain comme toi-même pour l’amour de Dieu » soit respecté. Possiblement que l’éloignement et l’isolement aidaient à forger ce moule d’entente quasi parfait. Il aurait été effectivement invivable de demeurer dans un tel microcosme, sans le partage de cette charité quasi biblique. Personne ne souffrait seul, il y avait toujours quelqu’un pour te consoler, te faire oublier tes soucis. « Si cette solidarité humaine existait sur toute la planète, la terre cesserait d’être un enfer. » Pensait Jean-François.

L’égalité des chances, le respect de l’autre, le partage des mêmes joies et des mêmes souffrances faisaient de la Maria un cocon où il était extrêmement bon de vivre. Le paradis terrestre exige une telle perfection, qu’il est impossible de le garantir éternellement, même dans un milieu artificiel comme la Maria.

Ces élans mystiques enflammaient souvent l’esprit de Jean-François, même s’il craignait qu’un tel questionnement fût signe de folie. Avec la présence écrasante du clergé au Québec, l’obsession omniprésente du mal, il était difficile de croire que la libération intérieure était autre chose qu’un acte d’orgueil. La liberté de pensée était suspecte. C’était la foi aveugle, obéissante. Pour Jean-François, la sexualité était la voie de la libération, le besoin d’affirmer son individualité, voire sa différence. C’était une part essentielle de son identité, même si tous la condamnaient.

L’amour de ses semblables fut, dans la vie de Jean- François, comme l’arrivée à la Maria d’une charrue que l’on fixa au-devant d’un camion pour créer un petit chemin jusqu’au Petit Lac. Ce petit chemin de liberté vint durant l’hiver transformer la vie sociale de la Maria. Cela permettait de se rendre facilement à Princetown, où les voisins étaient un peu moins catholiques qu’à la Maria. Parfois, Jean-François et ses compagnons étaient du voyage, quoique les mineurs préféraient demeurer entre hommes… c’était moins risqué dans les hôtels.

Jean-François fut ravi de l’invitation à se rendre, surtout un samedi soir, à Princetown, avec Dagenais. C’était un voyage éclair afin de trouver un morceau nécessaire à la réparation de la baraque du moulin, qui brisait plus souvent qu’à son tour. C’était toujours un problème urgent, car l’immense concasseur ne pouvait pas arrêter de tourner. Figer signifiait une perte totale, puisque le concassé deviendrait alors un véritable ciment.

À Princetown, pendant que Jean-François et Dagenais s’étaient précipités au magasin, un anglophone un peu  ivre, irrité par le sigle de la Maria, se mit à frapper sur la camionnette à coups de barre de fer. Aussitôt, deux autres gaillards se pointèrent pour lui porter main forte. Même si Jean-François ne savait pas ce que signifiait « Go back to Québec, fucking frogs », il sentait d’instinct que ce n’étaient pas des compliments et appréhendait le danger. Il se précipita à l’hôtel et alerta les mineurs. Quelques minutes plus tard, dix solides gaillards infligeaient une bonne correction aux trois racistes anglophones.

La nouvelle se répandit comme de la poudre et ce soir- là, les gars de la Maria fêtèrent plus que d’habitude.

Les relations étaient toujours tendues entre anglophones et francophones, comme s’ils se disputaient le territoire. Les francophones se rappelaient dans leur chair bien inconsciemment les patriotes de 1837, car leur ignorance de l’histoire était quasi illimitée. La fierté d’avoir la liberté et une patrie était remplacée par une lutte moins idéologique : la survie.

La lutte avec les anglophones de Princetown était acérée par les mauvais rapports que les gens de Princetown entretenaient avec les bûcherons, beaucoup plus rudes.

Il était difficile pour les anglophones de distinguer la différence entre les deux groupes de francophones, puisque les anglophones ne savaient pas que sacrer caractérisait les bûcherons.

Pour les Anglais, sacrer c’était utiliser un vocabulaire sexuellement vulgaire et non des mots retenus du rituel religieux, comme au Québec. Leur traduction se limitait à leurs impressions à partir du langage verbal. Sacrer rendait les bûcherons plus fanfarons.

De toute façon, pour les habitants de Princetown, un français, c’était un français, l’ennemi qui infiltrait son territoire, oubliant qu’ils avaient eux-mêmes réduit les autochtones à vivre dans des réserves. D’ailleurs, ils ne comprenaient pas pourquoi certains francophones avaient d’aussi bons rapports avec les Indiens. Ils ne connaissaient pas le dicton voulant que dans tout francophone  sommeille une part d’indien. Ils étaient convaincus que ce lien ne pouvait tenir à rien d’autre que ce goût réciproque : la passion pour la liberté.

Qu’importe ! La victoire des mineurs fut si écrasante que les anglophones comprirent qu’ils n’avaient qu’à se bien tenir s’ils voulaient la paix. La tension se dissipa quand on décida, de chaque côté, de faire comme si l’autre n’existait pas. Faute de pouvoir se parler et se comprendre, le respect s’installa entre les deux groupes. Dagenais n’avait plus à craindre d’être attaqué quand il était seul, ses adversaires savaient qu’il existait une solidarité indéfectible à la Maria. Attaquer l’un d’eux, c’était avoir tout le groupe sur le dos.

Cette petite aventure permit cependant à Jean- François de réaliser que tout ne tournait pas rond à la Maria.

– Ce qui est le plus écœurant, de dire Dagenais à Jean- François, sur le chemin du retour, c’est que la moitié de ces hommes venus à notre défense seront chômeurs d’ici un mois. Il est inutile d’employer autant de mineurs, si on découvre aussi peu d’or et avec toute cette neige, il est devenu impossible de les envoyer bûcher. M. Dubois doit l’annoncer, dimanche après la messe. Seulement trente d’entre nous continueront d’avoir un emploi stable à la Maria.

Jean-François toisa Dagenais, se demandant bien pourquoi il lui faisait une telle confidence. Était-ce pour mesurer sa loyauté, prévenir son père ou signaler le début d’une vie infernale à la Maria, car, on le sait, si l’argent n’est pas le bonheur, il est essentiel à la liberté, gage d’un peu de bonheur dans une société comme la nôtre.

Comme prévu, immédiatement après la messe, M. Dubois annonça la mauvaise nouvelle, tout en ajoutant, à la surprise générale et surtout de Jean-François :

  • Dieu nous punit sans doute pour les écarts moraux dont vous vous êtes rendus coupables. Ce n’est pas parce que vous sortez peu, que vous n’êtes pas à l’intérieur du village, que nous ne savons pas ce qui se passe. N’avez- vous pas honte ?

Ainsi, M. Dubois savait que certains buvaient quand ils se rendaient à l’extérieur de la mine et surtout, il n’acceptait pas que certains aient tendance à se baigner nus.

  • Toi, Éphrem Rouleau, que dirait ta mère si elle t’avait vu dans un tel état ? Pour sauver nos pauvres âmes et s’assurer que ceux qui resteront ici ne perpétreront pas les mêmes fautes, l’abbé Bureau a demandé à trois pères rédemptoristes de tenir ici une retraite, qui vous replacera peut-être sur la bonne voie.

Au début, les mineurs crurent que Jean-François avait tout bavassé à M. Dubois. Ceux-ci haïssaient les mouchards avec raison. Qu’y a-t-il de plus vil que quelqu’un qui dénonce son semblable ? L’Évangile ne dit-il pas qu’il ne faut pas juger, médire ou calomnier les autres ? Heureusement, les soupçons s’estompèrent quand on apprit que M. Dubois avait surpris Éphrem, complètement ivre, alors qu’il se rendait prier devant la statue de la Vierge. Innocenté, Jean-François retrouva l’affection des gens du village.

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