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Le jeune espion (13).

mai 13, 2020

Jean-François travaillait à préparer le petit déjeuner, quand le scandale éclata. Une montre, laissée sur le bureau d’un des prêtres, avait mystérieusement disparue. Branle- bas de combat ! Tout le monde la chercha. On la retrouva peu de temps après dans un sac de Maurice.

Jean-François, bouleversé, prit la défense de son petit camarade : « Il l’avait sûrement pris par mégarde ». Il offrit de se porter garant du petit nouveau et de le surveiller, espérant éviter le renvoi de cette première flamme physique, de ce premier désir charnel.

  • J’apprécie ta charité, Jean-François, mais c’est une règle d’or : personne ne vole ici. Tu peux et tu dois pouvoir laisser traîner, ne serait-ce qu’un sou noir en toute sécurité. Maurice sera expulsé, statua, M. Dubois. Son regard, son visage, tout indiquait clairement que le verdict était irrévocable.

Jean-François crut s’évanouir, tant le coup était difficile à absorber.

Malgré les efforts, Jean-François ne put persuader M. Dubois de revenir sur sa décision ; mais il obtint d’accompagner son ami Fortin, qui fut mandaté de reconduire Maurice à la gare de Princetown, afin qu’il puisse retourner dans sa famille.

Le silence pesa lourd tout au long de la route. Jean- François se contenta de dévorer ce visage qui l’avait complètement hypnotisé. À Princetown, avant de le quitter, Jean-François offrit quelques dollars à Maurice.

  • Tiens ! Cela te permettra de manger un peu à la gare, en attendant le train. J’aimerais aussi avoir ton adresse. Je ne veux pas te perdre ainsi.

Il serra avec force et émotion la main de son premier amant secret. Il eut peine à contenir ses larmes.

« Je t’aimais bien, tu sais », affirme-t-il dans un élan de courage, qui le surprit lui-même. Les deux jeunes se sourirent et s’étreignirent. Jean-François jeta un très rapide coup d’œil à Fortin pour s’assurer qu’il ne les regardait pas et en profita pour embrasser Maurice, qui était tout étonné d’une telle effusion d’amour.

  • À bientôt, j’irai te voir quand je retournerai au Québec, dit Jean-François.

Fortin attendait, silencieux, témoin de la scène à travers son miroir.

Quand Jean-François reprit place dans le camion, Fortin lui dit simplement :

  • Je te comprends. Tu seras seul sur ta colline. Tu devrais venir plus souvent à la salle communautaire du village, il y d’autres jeunes de ton âge. Il y en a sûrement un qui te plaira autant.

Jean-François resta de marbre et tenta d’imprimer dans sa mémoire l’adresse laissée par Maurice.

– Après tout, St-Georges de Beauce n’est pas une si grande ville. Je n’aurai pas de difficulté à le retrouver quand je reviendrai au Québec. Nous partirons ensemble.

Jean-François rêvait déjà de s’installer avec Maurice à Montréal. Il ne doutait pas que cet amour survivrait à quelques années de séparation.

À son arrivée chez les Dubois, toute une surprise l’attendait : ses parents ainsi que ses grands-parents étaient là. Quelle émotion ! Jean-François leur sauta au cou. La joie chassa la douleur et lui fit momentanément oublier le petit Maurice.

Jean-François était tellement heureux de revoir une partie de sa famille, qu’il obtint de M. Dubois d’être relevé de ses fonctions durant le temps de leur visite.

C’est aussi à contrecœur que le patron dut faire appel aux services de trois enfants pour s’occuper des petits travaux et assurer ainsi une plus grande aisance aux invités.

Jean-François accompagnait ses parents partout où ils allaient. C’est ainsi qu’il descendit sous-terre pour la première fois, malgré une peur terrifiante. Comme c’était curieux de voir ses parents en habits de mineurs ! La visite l’impressionna beaucoup, mais il se promit qu’il n’y retournerait plus jamais. Le froid, l’humidité, la noirceur l’avaient glacé de peur.

Le lendemain, Dagenais et le docteur Demers rendirent visite à son père. Jean-François offrit de sortir, mais on lui signifia qu’il serait utile pour servir les boissons gazeuses.

– M. Bégin, dit l’ingénieur Dagenais, nous avons besoin de vous. Le docteur Demers a discuté avec M. Dubois afin d’être nommé directeur. Le docteur investira 20 000 $ comptant. M. Dubois a accepté l’échange du poste à la direction de la Maria pour l’investissement, à condition qu’un membre du club de la Maria lui confirme qu’il saura faire ratifier ce choix sans discussion, avec discrétion, c’est-à-dire, sans parler de l’investissement.

Il faut obtenir auparavant la démission d’Horace Dubé. Celui-ci, l’an dernier, a vendu son magasin pour investir suffisamment et être directeur. Cette année, il n’en aura pas les moyens. Il accepterait probablement de céder sa place, car il croit que le Dr Demers a de meilleures connaissances dans le domaine que lui. C’est le bras droit de Dubois, il croit tout ce qu’il dit. Il ne refusera certes pas la demande de son président. Vous pourriez lui tirer les vers du nez et le guider pour qu’il accepte son retrait.

Le Dr Demers veut vérifier les chiffres, savoir où va tout cet argent des investisseurs. Comme directeur, il aura des informations privilégiées. Mais, il nous faut convaincre la direction de la Maria qu’il ne s’agit pas d’un « putsch » contre Dubé. Vous pourriez être notre homme, vous êtes vice-président du Club de la Maria et vous êtes assez sage pour ne pas totalement vous laisser endormir par les discours sur la Sainte Providence, contrairement à la majorité des actionnaires, pour qui la foi est aussi importante que la réalité.

  • Ce n’est pas impossible, de répondre M. Bégin, sans indiquer les raisons pour lesquelles Jean-François était à la mine. Mais soyez franc, Dr Demers, pourquoi tenez-vous tant à un poste de direction ?
  • Ce n’est pas tant à ce poste. C’est plutôt d’avoir l’opportunité de vérifier les chiffres, de savoir où va notre argent et quelle est la valeur de la mine, plutôt que de toujours entendre des sermons.

Le Dr Demers fut interrompu par Dagenais.

  • M. Dubois veut construire un moulin de cent tonnes cet automne, pour répondre aux pressions des actionnaires, qui ont hâte de voir leurs prêts devenir des actions. Malheureusement, je crois que c’est mettre la charrue devant les bœufs.
    • Que voulez-vous dire ?
    • Nous ne savons même pas encore si nous avons une mine. C’est un prospect riche, très riche même, potentiellement supérieur à tout ce qui a été découvert à date dans la région. Ce n’est pas partout que l’on peut vraiment voir l’or à l’œil nu ; mais ce n’est encore  une mine qu’en théorie. Avant de construire un moulin pour extraire l’or, encore faudrait-il l’avoir trouvé… Pour l’instant, nous n’en avons pas suffisamment pour opérer un aussi gros moulin.

M. Bégin blanchit. Son verre de Coca Cola trembla.

  • Nous risquons de tout perdre ?
    • Ou de gagner le gros lot. C’est juste. Seul l’avenir nous le dira. Tout dépendra de ce que nous trouverons.
    • Je suis votre homme, même si j’ai confiance à M. Dubois. Je ne crois pas, comme certains le prétendent, que la Maria est une fraude. Il y a trop de prêtres et de bonnes gens dans ce projet pour…
    • Ça, jamais, affirma immédiatement et implacablement Dagenais, Dubois n’est peut-être qu’un grand rêveur, mais il n’est sûrement pas un voleur. Il croit devoir réussir la mission que le clergé lui a confiée.

Jean-François assista ensuite à la réunion, au cours de laquelle M. Dubois parla durant des heures, évitant les chiffres, faisant appel à la volonté de la Divine Providence et à la chance unique de tous de participer à une telle œuvre de foi.

Après ce discours, qui avait plutôt l’allure d’un sermon, tout le monde encercla un petit moule dans lequel fut coulée la première brique d’or pour une deuxième fois, car dans sa première aventure les dirigeants de la Maria avaient coulé une brique d’or pour les actionnaires. Ce que ne savaient pas les nouveaux actionnaires.

  • On dirait de la tire mise dans un moule pour faire du sucre à la crème, pensa Jean-François.

Les actionnaires étaient tous en liesse. Mgr Savoie prétendit, quant à lui, que cet or valait au moins 200 000 $.

« Voici la preuve que bientôt, nous pourrons savourer les fruits de notre persévérance. », lança-t-il, tout enflammé.

Un des travailleurs, assistant à la scène, se contenta de dire que Mgr Savoie était un menteur, car cette brique d’or ne valait pas plus de 50 000 $.

La fièvre de l’or avait fait son œuvre.

On se rendit ensuite à un souper communautaire et une soirée où l’on entendit l’abbé Dion présenter ses dernières chansons. Tout le monde dansa, sans s’apercevoir que les doigts de M. Dubois glissaient vite sur les fesses de la jeune institutrice, car Mgr Savoie attirait tous les regards, ébahis par sa souplesse.

Le lendemain matin, la fête céda le pas au deuil. Richard Blanchette, un employé du secrétariat qui s’était marié seulement deux jours auparavant au Petit Lac, était décédé durant la nuit.

  • Je l’avais pourtant averti, dit le docteur Demers, son cœur était trop malade pour vivre autant d’émotions.

Cet événement donna naissance à toutes sortes de rumeurs, dont la plus persistante voulait qu’il ait eu une crise cardiaque, alors qu’il faisait l’amour pour la première fois de sa vie… un plaisir trop intense. « Une belle mort. On peut dire qu’il est parti en venant. » Disait-on sourire en coin.

  • C’était trop excitant pour un vieux garçon, commenta-t-on en conclusion.

Après les obsèques, Jean-François se demanda s’il aurait pu mourir lui aussi quand son étranger lui fit découvrir ce qu’est réellement le plaisir. Ne s’était-il pas senti tout bouleversé ? Mais Jean-François avait appris, au contraire, que les gestes sexuels n’ont rien de violent. « Ce sont les scrupuleux qui sont finalement les vrais malades, en s’empêchant de connaître ce qu’il y a de mieux dans la vie », conclut Jean-François. Si Jean-François avait connu la psychanalyse, il aurait su que la paranoïa qui entoure les gestes sexuels est un déséquilibre émotif que nous ont transmis les religions.

Comme prévu, dès le départ des invités, les travaux de la construction du moulin furent entrepris.

Jean-François profita de cette accalmie pour lire de nombreux ouvrages que la direction du juvénat lui avait fait parvenir, afin de ne pas perdre ce qu’il avait acquis en classe.

N’ayant qu’à rendre compte à M. Dubois de ce qu’il avait vu dans la journée, Jean-François s’inscrivit dans le club de hockey de la Maria, plutôt que de celui des Chevaliers de Colomb, qui l’avait invité, espérant le voir adhérer au mouvement, lors de la prochaine initiation.

Jean-François craignait trop de se ramasser le zizi à l’air devant presque tous les mineurs. Même si on est libéré de la folie anti sexe, il arrive parfois de connaître des contradictions ou des régressions dans sa façon de percevoir la réalité. Après s’être fait laver le cerveau durant toute son enfance, il est normal de parfois croire ou ressentir des scrupules injustifiés. La nudité n’était-elle pas au centre de l’initiation pour devenir membre du clan des gars ? Jean-François ne savait pas que l’initiation chez les Chevaliers de Colomb était bien différente. Mais, de toute manière, il n’était pas excité à l’idée de sauter la chèvre…

De nombreuses heures furent consacrées à pratiquer au hockey avec les travailleurs qui avaient terminé leur travail. Jean-François prenait réellement plaisir à ce sport viril. Pourtant, Huguette attirait plus les regards que tout autre joueur, quand elle occupait les buts. Une fille dans une équipe de hockey, c’était toute une révolution.

Les travaux de construction du moulin furent vite entrepris afin de calmer l’anxiété des sociétaires. Tous les travailleurs furent réaffectés à des postes qui correspondaient le plus possible à leur talent. Certains jeunes hommes, dont Hermann Dussault, refusaient de travailler sous terre, prétendant comme Jean-François que le centre de la Terre est le « domaine du diable ».

Malgré ses objections, Hermann dut accepter ce travail particulièrement pénible : c’était ça ou partir. Les travaux à petite pelle étaient les plus pénibles. Plusieurs pelles furent plus vite usées que les muscles des jeunes travailleurs. La grogne commença à se faire sentir avec le premier retard de la paye, puisque le moulin mangeait tous les investissements des actionnaires. Jean-François en fit part à son père, ajoutant : « Je t’assure que ce fut tout un soulagement, toute une fête, quand Mgr Savoie visita M. Dubois, car quelques heures plus tard, tous avaient reçu ce que la compagnie leur devait ».

La mine organisa même une remise de cadeaux de Noël. En présence des dirigeants du diocèse, chaque ouvrier reçut des mains de M. Dubois un paquet de cigarettes, alors que tous les jeunes eurent la surprise de recevoir une nouvelle paire de patins.

Tout le monde était au nirvana, sauf un petit groupe d’irréductibles, qui prétendaient que Dubois était bien généreux « avec l’argent des autres ».

Le temps des fêtes fut la période la plus difficile vécue par Jean-François, car rien ne venait combler sa solitude, l’ennui de sa famille. Il n’avait jamais autant manqué sa mère. Rien ne lui fit oublier sa famille, pas même l’incendie de la forge ou la nouvelle guerre entre M. Dubois et son ami Fortin.

Juste avant les fêtes, Fortin avait décidé de vendre des produits de beauté pour augmenter ses revenus, tout comme le petit vicaire, un mineur ainsi surnommé à cause de son allure de séminariste, était devenu le service de buanderie de la majorité de ses collègues célibataires.

Les échantillonnages arrivèrent dans une grosse boîte, que voulut examiner M. Dubois, croyant qu’elle contenait de la boisson. Fortin, refusant par principe ce contrôle abusif, fut pointé du doigt, dénoncé comme le diable introduisant le mal à la mine.

Trois ouvriers durent retenir un Fortin enragé, pour l’empêcher de frapper Dubois. Excédé, Fortin ouvrit la boîte. Il planta une bouteille de parfum sur le bureau du secrétariat et demanda à M. Dubois de la boire, s’il croyait toujours qu’il s’agissait de boisson.

« Votre bouche sentira moins le pourri de votre  langue sale. », lança-t-il en récupérant sa boîte.

C’était la première fois qu’un mineur osait tenir tête à M. Dubois et encore plus, lui dire ses quatre vérités.

Certains appuyèrent sans réserve l’intervention inappropriée de M. Dubois par excès de morale, alors qu’un petit nombre de mineurs plus lucides le condamnèrent, en affirmant que la vie à la mine était déjà assez difficile sans qu’on y vive comme en prison.

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