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Le jeune espion (12)

mai 12, 2020

L’absence temporaire des Dubois avait non seulement modifié la vie de Jean-François à la mine ; mais il était devenu le bras droit, le confident de Dagenais. M. Dubois fut très impressionné par tous les détails accumulés dans le rapport de Jean-François. Il aurait encore été plus surpris s’il avait lu les lettres beaucoup plus détaillées  et adressées à son père.

  • Un véritable espion, de dire en souriant M. Dubois. Rien ne t’échappe. Une chance que tu travailles pour nous. Eh bien ! Mon jeune, à partir d’aujourd’hui, il n’y aura plus seulement que Dagenais qui profitera de ta présence. Moi aussi, je veux un jeune pour égayer ma vie et m’assister. Dagenais m’a dit que tu es drôle comme un singe. Tu seras dorénavant mon secrétaire personnel, parce que tu écris sans faire de fautes. Tu viendras partout où j’irai et tu écriras tout ce que je te dirai, oubliant le reste. Je suis ravi de pouvoir te faire confiance.

Jean-François explosa de joie.

  • Finis les pots de chambre ?
    • Bien sûr ! Nous essaierons d’avoir quelqu’un pour te remplacer, si possible, avant l’arrivée des actionnaires pour l’assemblée annuelle de la Maria, en octobre prochain.

Grâce à la relâche dont il bénéficiait dans son emploi du temps et ses déplacements, Jean-François put établir des contacts très amicaux avec les enfants de la mine, les Fournier plus particulièrement. Il se rendait souvent nager avec eux au quai de la Maria.

Un samedi midi, alors qu’il se baignait avec les trois autres garçons Fournier, deux mineurs un peu grisés par l’alcool et Mme Couture, la cuisinière de la cafétéria, une femme corpulente, arrivèrent en chaloupe. Les jeunes nageurs se pressèrent contre le canot et purent entendre la dame s’exclamer : « Dieu soit loué, ce n’est pas trop tôt, nous sommes enfin arrivés ».

Mais, au moment de débarquer, Mme Couture perdit pied et tomba à l’eau. Malgré leur état, les deux jeunes mineurs sautèrent de leur embarcation, encore habillés. Les jeunes hommes avaient beau plonger, saisir la dame par les jambes et essayer de la remonter sur le quai, rien à faire.

Son mari, alarmé par un jeune qui avait assisté à la scène, arriva à la course et essaya de lui saisir la main pour la tirer. Dans son énervement, M. Couture criait :

  • Gertrude, Jesus Christ, ne te noie pas ! Après maints efforts, la cuisinière fut sauvée.

Cet incident fit le tour du village et devint l’histoire la plus drôle de la mine, les jeunes ayant ajouté quelques détails, une fois le sauvetage complété :

  • Mme Couture, vous pouvez vous vanter d’avoir les plus beaux dessous à la mine.

Jean-François put aussi, grâce à ses moments de liberté, visiter la cabane des petits Fournier. Il fallait bien la cacher dans le bois, car Suzanne Laberge et sa bande la démoliraient.

  • La dernière fois, de dire le plus jeune des Fournier, elle nous avait prêté quelques planches et dès que nous n’avons pas obéi à tous ses caprices, nous avons dû la défaire pour lui redonner son matériel. Cette cabane est pour les gars, aucune fille ne doit y mettre le pied.

Un samedi après-midi, profitant du fait que la majorité des jeunes devaient aller à la chasse avec un fusil

emprunté d’un mineur, le clan Fournier organisa l’initiation du petit Éric Despars et de Denis Vachon qui voulaient se joindre au clan. C’étaient deux gamins de dix et douze ans qui aimaient bien se prendre pour des grands. Les trois frères Fournier et Jean-François s’installèrent chacun dans leur coin, pendant que quelques autres assistaient à la scène devant la porte, rendant ainsi toute fuite impossible. Jean-François avait pour la circonstance allongé deux couvertures de laine sur le plancher.

  • Vous devez vous glisser entre les deux couvertures et vous déshabiller, en dedans de trois minutes, sans vous tourner ni vous aider l’un et l’autre, sans enlever les couvertures. Vous devez remettre chaque morceau enlevé  à l’un de nous, à tour de rôle, sans devoir sortir de sous la couverture supérieure, jusqu’à ce que vous soyez flambants nus. Alors, pour qu’on le sache, vous devez grimper  jusqu’à la tête de la couverture, sortir les bras et les lever jusqu’à ce que l’on vous dise de les descendre.
    • C’est super facile, lança le plus frondeur.

Ils s’exécutèrent aussitôt. Quelques minutes plus tard, quatre bras surgissaient au bout de la couverture. Alors, Jean-François et Pierrot tirèrent la couverture du dessus et les garçons se retrouvèrent nus comme des vers.

Éric se mit à pleurnicher alors que Denis se releva et, sûr de lui, leur dit :

  • Ce n’est pas juste. Vous devez le faire aussi, ainsi que ceux qui nous regardent. Celui qui a la plus longue sera le chef de la journée.

Cela n’avait pas été prévu. C’étaient de nouvelles règles, mais tout le monde s’y prêta de bon cœur. Samuel, le vainqueur, grâce à ses seize ans, étonna tout le monde, tant par son gros zizi que par le nid de poil très abondant couvrant son bas-ventre. Il sortit d’un coin de la cabane une immense pipe indienne et il invita tout le monde à se mettre en rond pour fumer avec lui.

Denis, étant à tout le moins aussi bien formé que les autres, inventa des danses de la pluie, pendant lesquelles chacun venait nu, à tour de rôle, danser à l’intérieur du cercle. Puis, tous se rendirent, toujours en costume d’Adam, se baigner à la rivière qui passait tout près de là.

À leur retour au village, ils eurent la peur de leur vie. Tout le monde était en folie. Même un policier était sur place. Les gamins crurent aussitôt avoir été aperçus et dénoncés, mais ils apprirent vite la tragédie.

Plutôt que d’être allés à la chasse comme prévu, les autres avaient décidé de jouer au cowboy, comme dans les films du samedi soir. Or, Daniel, dit le Lunatique, qui avait emprunté la carabine d’un mineur pour la chasse, tira dans le dos de son petit cousin. La colonne vertébrale ayant été atteinte, il était paralysé et il devait être hospitalisé, malgré les premiers soins apportés par l’infirmière de la Maria.

Les jeunes nudistes étaient rassurés. Ils n’avaient été ni vus, ni dénoncés comme ils l’avaient craint. Mais, cette peur mit fin pour toujours aux séances d’initiation. Les Fournier se contentèrent par la suite de faire chauffer le poêle à blanc pour noter la bravoure des initiés… ce qui était encore pire, plus imprudent que les initiations passées puisque la nudité n’a jamais tué personne, sauf les scrupuleux.

Les travaux à la mine progressaient rapidement. Le pont était presque terminé et la majorité des mineurs s’employaient à creuser pour exploiter le cinquième niveau.

Puisque l’on avait découvert une très belle veine au troisième niveau et que la pyrite de fer enjolivait encore plus le décor pour ceux qui ne s’y connaissaient pas, donnant l’illusion d’une extrême richesse, à la demande de M. Dubois, on cessa d’y extraire le minerai afin d’y amener les visiteurs à l’occasion de l’assemblée générale.

En effet, chaque année, une centaine d’actionnaires participaient à une assemblée générale annuelle, au cours de laquelle M. Dubois rendait des comptes. C’était chaque fois l’occasion de retrouver ses amis, de fraterniser, d’écouter les nouvelles chansons de l’abbé Dion.

Septembre fut un mois bien paisible, sauf la venue de l’évêque de Hearst pour la première communion et la visite du ministre des Mines de l’Ontario.

Ce dernier fit remarquer à M. Dubois, avant de partir, qu’il était curieux d’avoir placé une statue de la Vierge au centre du village.

  • Vous comprenez que le gouvernement ne peut pas subventionner une entreprise religieuse, particulièrement, si elle est catholique. Cette réflexion ne fut pas sans créer de remous. Il n’en fallait pas plus pour y voir une raison de déclarer la guerre aux « Red necks », un organisme orangiste bien impliqué en Ontario.

Devant les mineurs rassemblés à la salle communautaire, à cette occasion, M. Dubois mit les points sur les « i ».

  • Notre mine respecte toutes les normes de travail de votre province. Nous détenons jusqu’ici le premier rang dans la province pour la sécurité. Il n’y a encore jamais eu d’accident majeur. Quant aux salaires, vos inquiétudes sont injustifiées, car ici, chaque mineur est propriétaire de l’entreprise. Quant aux subventions, nous savons que si nous étions de votre race et de votre religion, nous les aurions déjà eues sans problème. Jusqu’ici, nous ne vous avons rien demandé et s’il n’en tient qu’à moi, cela continuera ainsi, tant que la mine ne sera pas en exploitation.

Dès que Dubois traduisit sa réponse au ministre, l’assistance se mit à applaudir à tout rompre.

Voyant là une bonne occasion de revitaliser son prestige, Dubois ajouta :

  • Vous pouvez dire de ma part à toutes vos multinationales qui veulent s’emparer de la Maria, que la mine n’est pas à vendre et que moi, Dubois, le principal actionnaire, celui qui détient la majorité des parts, je ne suis pas à vendre. Si nous respectons vos croyances, nous osons espérer que vous aurez la politesse de ne pas venir critiquer notre foi.

Les mineurs étaient tellement fiers que trois d’entre eux se saisirent de Dubois au passage et le portèrent sur leurs épaules. Jean-François suivait la vedette de près. Plusieurs lui caressèrent les cheveux au passage, puisqu’on l’apercevait toujours en compagnie de M. Dubois. Il faisait partie de la famille.

  • Il faudra demander aux institutrices d’enseigner un peu d’anglais. Je ne serais pas surpris que nous recevions bientôt la visite de leur inspecteur. Ils essaieront sûrement de fermer l’école pour nous empoisonner la vie.

Le patron avait encore une fois vu juste.

Une semaine plus tard, le ministère de l’Éducation de l’Ontario dépêchait son représentant, qui fut tout surpris d’entendre les jeunes chanter dans sa langue et une jeune fille réciter un poème de Shakespeare. Il fut aussi charmé par la discipline qui régnait dans les deux classes.

Cet exploit fut évidemment sagement consigné dans le rapport annuel de la Maria, ce qui raffermit davantage le statut de héros de M. Dubois, qui avait su prévenir l’attaque. Le ministère ontarien n’avait certes pas prévu que l’institutrice serait une Ontarienne et par conséquent, parfaitement capable de préparer les jeunes à toutes les éventualités linguistiques. En Ontario, on avait interdit l’enseignement du français.

Ce drame était compensé en humour par la visite de l’évêque du diocèse, à l’occasion de la première communion, événement raconté des centaines de fois par les institutrices.

  • Nous avions préparé les jeunes. Ils étaient tous en habit et nous attendions Mgr Durand avec impatience. Nous étions certains qu’il nous arriverait au deuxième par la porte de côté, conduisant à notre salle, ainsi qu’à la chambre de l’abbé Bureau. Mais non, voilà qu’on l’aperçoit dans la trappe, menant au magasin en bas, un bout de mitre qui progressait au fur et à mesure que Monseigneur montait dans l’échelle. Nous voilà tous pris d’un fou rire plutôt que de chanter une chanson à la Vierge. Monseigneur est arrivé à quatre pattes devant nous. L’abbé Bureau avait oublié qu’il était possible et plus facile de passer par l’extérieur.

*

*      *

Jean-François comprit l’anxiété croissante des jeunes à l’approche de l’assemblée générale avec l’arrivée du docteur Demers.

Le samedi après-midi avait été spécifiquement retenu pour la séance annuelle d’arrachage de dents et de coupage d’amygdales. Une vraie boucherie ! Tous les jeunes qui avaient besoin de soins dentaires étaient d’un bord ; les « opérés », de l’autre côté.

Jamais la peur n’avait eu plus sinistre visage sur autant de visages aussi blêmes à la fois. Jamais n’eut-il autant de pleurs arrachés aux vingt victimes, sinon chez les filles, quand les mineurs tuèrent, pour protéger les enfants du village contre l’éventuelle venue de la mère, un petit ourson qui s’était égaré en plein centre du village, quelques semaines auparavant.

Cette fois, la peur avait une tête différente. Elle ne crispait pas l’âme d’un amour déchiré, mais les figures des gamins sous l’emprise des douleurs reçues. Plusieurs souffraient plus de l’expectative de l’intervention du médecin-dentiste que de la chirurgie elle-même, faite sous anesthésie locale.

  • Quelle est la plus douloureuse, se demande Jean- François, la plaie de l’âme ou la douleur corporelle ? Bien difficile à dire ! Quoique le mal physique se soigne plus facilement que celui de l’âme.

Jusqu’où peut-on partager le malheur des autres ? Au- delà de se sentir intérieurement mal, angoissé, serré, y a-t- il vraiment une possibilité de saisir exactement ce que ressent l’autre, sans l’avoir déjà expérimenté ? Est-ce vraiment la même sensation, la même conscience ou cette dernière serait-elle altérée par l’expérience de son passé et l’environnement immédiat ? La perception des choses est- elle identique pour tout le monde ? Se demandait Jean- François, qui aidait l’infirmière à consoler les victimes. Mais, dès le lendemain, plus rien n’y paraissait.

La centaine de visiteurs débarqués à la gare du Petit Lac avaient de quoi faire tout oublier. De toute évidence, certains étaient déjà bien « pompettes ». On dit même que Mme Desilets avait vaincu tous les hommes qui avaient osé tirer du poignet avec elle, durant le voyage en train pour se rendre du Québec à la Maria.

Chaque famille avait ses retrouvailles ou une nouvelle connaissance à célébrer. Les nouveaux arrivants étaient dispersés dans les familles des mineurs, afin d’être  hébergés durant les quelques jours de la rencontre.

Jean-François fut retenu pour aider à nouveau les Dubois, chez qui s’installèrent une quinzaine de prêtres. Jean-François fut déçu de ne pas y voir l’abbé Labonté. Sans comprendre pourquoi, Jean-François pensait immédiatement à l’abbé Labonté dès qu’il entrevoyait une soutane.

Jean-François servait aux tables, essuyait la vaisselle, tandis que Maurice, un petit nouveau, travaillait au ménage.

Jean-François fut immédiatement sidéré, obnubilé, envoûté par la beauté de Maurice, qui devait avoir treize ans. Ses cheveux blonds, ses grands yeux pers et son éternel sourire avaient de quoi séduire.

Jean-François inventa mille raisons pour se trouver au même endroit, en même temps que lui : tournée des chambres, s’assurer que personne n’ait besoin de quelque chose, découverte d’une tache. Tout était un prétexte pour se trouver près de Maurice, qu’il dévorait des yeux. Tout était bon pour justifier de le questionner, de l’admirer.

C’était la première fois de sa vie qu’il était aussi intensément attiré par un autre garçon, fasciné par sa beauté physique. Ce besoin de le voir, de lui parler, de le toucher, ce bonheur innommable d’être en sa présence, le troublait très profondément. Il ne pouvait s’expliquer une telle fascination. Il comprenait mal ce coup de foudre, probablement parce qu’il ne savait même pas que ça existait.

Le soir, Jean-François inventait dans son imaginaire, tous les scénarios possibles pour voir Maurice nu. Ces soudains désirs érotiques lui faisaient craindre d’être devenu fou, car personne ne lui avait appris qu’il est normal d’avoir de tels phantasmes. Il n’avait qu’une idée : comment est son pénis ? Petit ? Gros ? Long ? Circoncis, non circoncis ? Pâle ou marbre ? Ses fesses si rondes, sont- elles aussi belles, vrais pains maison, que l’annoncent ses pantalons ? Sa peau est-elle aussi douce que prévu ? Embrasse-t-il bien ?

Jean-François ne savait pas que de telles tentations existaient autant chez les homosexuels que chez les hétérosexuels. La seule différence étant que l’objet convoité est un gars ou une fille. La beauté est relative à chacun.

Jean-François comprit que le sentier conduisant à l’amour est d’abord la fascination, l’envoûtement corporel. Le désir de voir et de toucher pour mieux admirer, mieux connaître, car l’amour est d’abord et avant tout connaissance. Une manière de nourrir son âme. Une forme profonde de communication.

Au moins, Jean-François avait appris à s’accepter et à ne pas paniquer quand sa nature revendiquait le plaisir. Il n’avait pas à se préoccuper de ce que diraient ses parents. Il était enfin libre de décider lui-même ce qui est bien ou mal.

Cette étrange passion pour Maurice surgissait avec une telle force que Jean-François ne se reconnaissait plus. Toutes ses pensées étaient soumises à ses désirs. Jean- François serait devenu esclave de Maurice, juste pour le plaisir de le voir, de le toucher, de se sentir heureux en sa présence, à la quête d’un sourire, d’une attention particulière de sa part.

Jean-François avait bien de la difficulté à s’endormir, tant il était envahi, possédé par la beauté de Maurice. Les lignes de la bouche, du nez, la vitalité des yeux, le fuselage de ses mollets, les proportions du corps, tout était parfait. Tout était d’une beauté adorable. Un délice à  regarder. Une invitation à s’y coller. Un besoin de mieux se connaître, pour une osmose plus radicale, plus complète.

« Aimer, c’est d’être bien avec quelqu’un », avait-il lu dans un texte du poète et musicien, Gabriel Charpentier, que lui avait fait lire un ami. Et, la beauté de Maurice lui suffisait, elle embellissait sa vie. Jean-François s’endormit, en contemplant dans sa tête ce visage, cette figure qui l’envoûtait ; en serrant son oreiller devenu Maurice.

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