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Le jeune espion (10).

mai 8, 2020

Chapitre 3

La grande aventure

Jean-François n’eut guère le temps de réaliser qu’il partait pour la première fois de la maison, trop occupé qu’il fût à découvrir tous les raffinements de la montre que son père venait de lui donner. Il sera seul pour une première fois à une si grande distance.

Heureux de l’événement, le jeune homme oubliait toutes ses craintes, les insécurités qui l’avaient assailli jusqu’alors. N’allait-il pas permettre à sa famille de rééquilibrer les revenus disparus avec la mort de Paul et l’arrivée de deux nouveaux enfants dans la famille ? Son salaire n’était pas exorbitant, mais dix dollars par semaine, nourri et logé, c’était énorme pour un garçon de son âge.

Même si Jean-François aimait les études, somme toute, ce changement ne pouvait être qu’avantageux pour lui et sa famille. Il était heureux de jouer le rôle qu’on lui attribuait. Il était surtout fier d’être responsable du bien- être des siens. Ses peurs religieuses disparaissaient au fur et à mesure qu’il prenait conscience de leur absurdité.

Assis près de la fenêtre, Jean-François découvrait la beauté sauvage du pays. Il ne put contenir quelques larmes de joie à la pensée que cette beauté était le reflet de la magnificence de Dieu. Jean-François aimait ces moments de contemplation. À son avis, seule la beauté des garçons pouvait se comparer à celle de la nature et permettre un contact plus direct avec son Créateur.

La vie dans le train fut vite agitée, grâce à la présence d’un groupe d’enfants, en route pour les terres de la colonisation de l’Abitibi. En plus de jouer durant des heures aux cartes, à la bataille, ils jouèrent aussi à la cachette, jusqu’à la noirceur. Ses nouveaux amis se retirèrent alors pour la nuit.

Jean-François était à nouveau seul. Il alluma la lampe de chevet et entreprit la lecture de la vie du petit Dominique Savio. Le portrait du petit saint, dessiné sur la couverture, le troubla à nouveau. Il passa les doigts sur l’image, comme pour flatter la peau du petit illustré, malade dans son lit, avec à ses côtés, Saint-Jean Bosco, qui le dévorait des yeux.

Un étranger vint le trouver. Il avait une quarantaine d’années. Il était doux, petit, rondelet, d’une extrême gentillesse. Il s’assit en face de lui, le dévorant des yeux. Même s’il était mal à l’aise, Jean-François le toisait du regard et lui souriait à pleines dents, signifiant ainsi que sa présence lui plaisait.

Après quelques minutes, l’homme s’approcha. Il chercha à maintes reprises à nouer conversation, mais Jean-François ne lui adressait pas la parole, se souvenant qu’il ne fallait pas, selon ses parents, parler aux étrangers. La peur d’un homme plus âgé sème automatiquement une forme d’âgisme.

Cet homme avait une façon bien particulière de le regarder, une espèce d’admiration qui flattait l’orgueil, un sentiment bien valorisant pour un adolescent : celui de se sentir désiré.

L’inconnu quitta le banc et revint, quelques minutes plus tard, avec des liqueurs et des croustilles. La tentation était trop grande. Jean-François accepta de les partager, mais la conversation n’alla pas bien loin. L’étranger ne parlait pas la même langue. Ce fut un échange non verbal très chaleureux, fait de sourires, de signes de tête, de rires, de claques sur l’épaule, de mains dans les cheveux. Jean- François dévorait pour la première fois la volupté et le plaisir de plaire à un autre. Il se sentait attiré et, malgré son inexpérience, il savait déjà d’instinct comment attiser le désir.

Jean-François était ravi qu’un homme s’intéresse à lui. Il se gava de friandises et regarda avec avidité les bandes dessinées que lui offrit ce compagnon. Il dévorait littéralement les exploits d’astronautes sur de nouvelles planètes, ainsi que les pages de journaux qui présentaient un être étrange, nommé Superman. Quelles révélations ! Même si elles étaient toutes en anglais, Jean-François pouvait deviner l’aventure.

Jean-François désirait secrètement être caressé, vivre plus profondément, plus physiquement, cette tendresse qui circulait entre eux. Il essaya de lui faire comprendre, en se rapprochant le plus possible. Il pouvait ainsi mieux ressentir la chaleur, la vie de son corps. Mais, l’étranger ne semblait pas deviner ses propositions. Rien.

La nuit tomba. Jean-François s’endormit, recroquevillé, la tête collée à l’oreiller, appuyée sur le bord de la fenêtre.

Il se réveilla en sursauts, sentant une main qui, à l’intérieur de ses salopettes, lui effleurait les fesses.

D’abord ahuri, il eut envie de crier, de se défendre, mais la sensation était trop bonne pour y mettre fin aussitôt. En apercevant son étranger, il fut rassuré. Rien de mal ne pouvait lui arriver. Il se sentait en pleine sécurité, mais aussi en pleine excitation. C’était toute une découverte, un appel à la curiosité totale. Il feignit dormir et se colla davantage sur l’étranger afin de lui faciliter la tâche. Jean-François frissonnait de plaisir.

Quand l’homme voulut pousser les doigts sur l’avant de la cuisse, Jean-François feignit à nouveau dormir et se tourna brusquement afin de faciliter les caresses. Trop brusquement, l’étranger effrayé retira vite la main et s’assura qu’il ne l’avait pas réveillé. De toute évidence, il craignait que Jean-François n’apprécie pas. Quant à lui, Jean-François se demandait pourquoi il avait cessé, espérant ne pas avoir tout fait avorter.

Les caresses ne s’arrêtèrent que quelques secondes, puis reprirent sur son ventre. Jean-François tenta d’entrouvrir les yeux sans être remarqué. Il aurait voulu savourer les expressions de ravissement de ce féérique intrus, mais il faisait trop noir pour bien voir son visage, comme il l’aurait souhaité.

La main mystérieuse, douce, excitante se dirigea lentement vers son sexe, raide comme il ne l’avait jamais été. Jean-François découvrit l’extase, l’extraordinaire sensualité d’une main habile à procurer tous les frissons imaginables… Loin de regretter de ne pas l’avoir refusé, Jean-François se concentra sur les plaisirs qu’il découvrait, sur les chatouillements qu’on lui offrait pour la première fois de sa vie. Les yeux fermés, soufflant davantage, il revit Jean-Paul, éclatant de délire lorsqu’il l’avait masturbé.

Maintenant, il comprenait pourquoi c’est toujours meilleur à deux.

Comme Jean-Paul, il aurait aimé, là et maintenant, être nu lui aussi, afin de goûter au maximum les plaisirs que cette découverte lui procurait, afin d’être caressé partout sur son corps, de jouir de toute la surface de son corps, dans ce voyage intérieur de l’excitation ; mais il ne pouvait pas se déshabiller sans que l’on s’aperçoive qu’il était heureux de se laisser découvrir. Il ne voulait pas montrer qu’il était conscient, afin de ne pas modifier les improvisations de cet homme de talent.

Comme s’il l’avait compris, l’étranger détacha les agrafes de la salopette de Jean-François et remonta le gilet, découvrant son petit ventre presque encore imberbe. Jean- François tressaillit quand il sentit les lèvres de l’étranger se poser sur son ventre. Il frissonna de joie quand son visiteur descendit lentement ses salopettes, tout en lui caressant les cuisses de sa langue. Jamais Jean-François n’avait ressenti des sensations aussi fortes, aussi agréables. Haletant, l’extase fut complète quand il sentit l’humidité de la bouche de son héros lui couvrir le pénis et la langue de l’étranger patiner sur son gland. Jean-François sentit éclater une foudre intérieure de plaisirs quand il éjacula pour la première fois de sa vie consciente. Quel bonheur ! Quel émerveillement ! Jean-François était transi de joie.

Voyage instantané dans la quatrième dimension. Il voulait s’assurer que cette expérience était bien réelle. Qu’il ne rêvait pas !

L’étranger remonta sa salopette, se leva et s’éloigna quelques secondes plus tard, après lui avoir donné de légers baisers sur la bouche et sur le front.

Jean-François attendit impatiemment, espérant que son « archange » répète son exploit. Mais, il ne revenait pas. Il finit par s’endormir, bien déçu d’être à nouveau  seul. Est-il possible de vivre une telle expérience sans s’aimer un peu ?

Le lendemain matin, Jean-François chercha en vain son visiteur nocturne, qui était probablement descendu du train à l’une des villes où il s’arrêtait.

Il aurait aimé que cette liaison perdure. Par contre, il ne pouvait concevoir que la découverte d’une telle félicité puisse se terminer ainsi. Une simple aventure. S’il s’était laissé faire, c’était au fond parce que cet homme lui avait plu et qu’il avait voulu lui faire plaisir. Il lui avait offert ce qu’il avait : la beauté et la jeunesse. Comment un tel échange est-il possible sans amour et sans suite ?

En ce sens, Jean-François était bien désappointé. Il n’avait pas été violé puisqu’il avait lui aussi désiré et apprécié l’expérience. D’ailleurs, pourquoi le plaisir serait- il un crime ? Il faut avoir l’esprit tordu pour croire qu’un plaisir puisse nous blesser ou nous traumatiser à cause de notre âge. Une telle idée est totalement fausse, à moins d’avoir été violenté ou d’avoir agi contre son gré.

La beauté de toutes ces expériences de vie allait à l’encontre de tout ce qu’on lui avait enseigné sur la sexualité.

Il était bien conscient que le poids du regard social aurait été insupportable, puisque pour tous, les expériences sexuelles sont condamnées en dehors du mariage. De plus, il y a toujours une foule de jaloux pour se mettre le nez dans nos affaires, déblatérer et crier au scandale. Ces obsédés de la morale prétendent mieux saisir ce que tu vis que toi-même.

Jean-François crut dès lors que ce sont les parents qui paniquent, qui traumatisent ceux qui s’adonnent à un tel plaisir et non le plaisir en soi.

  • Il n’y a que les religieux qui croient qu’il faille souffrir pour avoir droit d’aller au ciel, se dit Jean- François.

Selon la nouvelle perception de Jean-François, rien de sexuel ne pouvait être interdit, s’il y avait plaisir et consentement. Il ne ressentait plus aucun scrupule à partager un plaisir qui venait de notre créateur, avec quelqu’un de son propre sexe. Par contre, Jean-François ne voulait pour aucune raison manifester publiquement son désir des garçons, son homosexualité, un terme qu’il ne connaissait même pas encore. Il savait comment peuvent être méchants ceux qui, au nom de la pureté, salissent tous les beaux sentiments qui naissent de ces actes.

Selon Jean-François, il n’avait pas été abusé, au contraire, il avait partagé une expérience secrète, intime. Pour être abusé, croyait-il, il ne faut pas être consentant et le manifester clairement. Pour être abusé, il faut une forme de domination et de violence. C’est la loi du consentement qui prédomine et définit ce qui se passe.

Il était au contraire, pleinement conscient et libre, mais il savait que tous les scrupuleux pensent le contraire, au nom d’une vertu qui n’en est pas une, la chasteté n’ayant rien à voir avec la pureté.

Jean-François ne regrettait pas d’avoir feint dormir pour mieux jouir de la situation et ne pas risquer de mettre son inconnu mal à l’aise, ce qui aurait pu l’inciter à s’arrêter.

Jean-François venait, avec cette expérience, de comprendre que la passion que l’on confond souvent avec le vice, parce qu’elle implique des gestes sexuels, est souvent la voie par excellence pour découvrir sa plénitude.

Durant les premières minutes de la matinée, avant que ses copains n’arrivent, Jean-François en profita pour savourer les souvenirs extraordinaires de ces nouvelles sensations. Il n’avait jamais été aussi heureux d’avoir un corps et se demanda même comment les anges peuvent être plus heureux que les hommes, s’ils ne peuvent pas goûter à ces félicités.

L’amour naît-il d’un échange d’énergies à travers le toucher et la chaleur du corps ? Est-elle plus qu’une osmose absolue d’énergies qui se stimulent et se complètent ? Est-ce quelque chose de strictement matériel ou la fusion des deux esprits à travers un unique plaisir ? Si oui, que sont les esprits ?

Jean-François remercia Dieu d’avoir eu l’intelligence de créer un tel bonheur, pour ceux qui savent jouir de leur corps sans se laisser écraser par la culpabilité créée par l’environnement et les religions. Sans le savoir, il venait d’échapper au lavage de cerveau social qui, dès l’enfance, t’apprend que le plaisir est défendu, voire même un crime. Il connaissait maintenant ce qu’est le sens critique et par conséquent, le droit à la liberté de conscience. Il pouvait laisser aux autres l’esclavage moral qui identifie le sexe au crime et non au plaisir.

Ses petits amis ne tardèrent pas à arriver en criant. Jean-François recommença à jouer avec ses compagnons de fortune. Il aurait bien aimé révéler son secret pour en jouir de nouveau en le racontant, mais le souvenir était trop agréable pour le partager. Quand il est question de sexe, on n’est jamais assez discret, de peur de froisser les âmes maladivement sensibles.

Malheureusement pour Jean-François, ses amis descendirent à Val-d’Or. Il était à nouveau seul.

Le voyage prit une nouvelle tournure à partir de Rouyn-Noranda, puisque presque plus personne ne parlait français. Les conversations étaient devenues des sons inintelligibles. Les heures paraissaient longues, n’ayant personne avec qui jouer ou parler.

Il fut donc ravi quand, à Kapuskasing, un prêtre qui parlait français vint s’asseoir devant lui. La conversation fut vite établie.

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