Aller au contenu principal

Le jeune espion (7)

mai 6, 2020

Heureusement, sa mère dut les quitter promptement pour se rendre au chevet de Madame Vachon. Jean- François n’avait pas ainsi à s’expliquer et décevoir sa mère. Si Jean-François était pieux, ce n’était pas pour répondre à l’appel de Dieu, par vocation, mais simplement parce qu’en priant, il avait l’impression de mieux comprendre l’humanité, de participer à travers l’énergie, au corps mystique de l’Homme. Même les mystères devenaient clairs pour lui, puisque l’univers n’est qu’une même énergie : l’amour. La libido est à l’image des forces électromagnétiques, à un degré d’énergie plus pur, plus concentré, donc, plus puissant. La vie n’est que le cheminement vers une purification sans cesse plus grande de son énergie. Un amour plus grand, plus universel, plus lumineux. Tout n’est que lumière, énergie. Dieu étant la totalité, n’est-il pas normal qu’il puisse tout modifier par sa simple présence ?

Jean-François savait aussi qu’après la méditation, l’application du Nouveau Testament et la vie de Jésus, était la plus grande des révolutions sociales. La révolution de la non-violence et de la tolérance. Une vraie révolution qui ferait aussi éclater l’hypocrisie de la morale des religions.

Il savait dans son for intérieur, sans pouvoir le formuler, qu’un jour les communications rendraient la servitude de l’homme par l’homme, tout à fait impossible. L’anarchie est la seule voie de l’avenir, parce que l’anarchie, c’est la liberté. L’ordre dans le désordre. La liberté et l’amour sont les pouvoirs sacrés de l’homme. C’était une des contradictions de ce jeune homme : être à la fois aussi naïf et aussi profond. Il avait l’impression de ne pas saisir les évidences reconnues par tous et pourtant pouvoir s’expliquer l’inexplicable.

Mme Bégin n’entra pas à la maison. En donnant naissance à son douzième enfant, Mme Vachon avait subi une hémorragie.

Toute la soirée et une partie de la nuit, madame Bégin téléphona aux membres de l’association de la Maria pour découvrir un ou une donneuse de sang compatible. Un actionnaire de Sherbrooke se présenta, mais c’était trop tard, la mort avait déjà emporté la pauvre dame. Le médecin ne réussit qu’à sauver le nouveau-né.

Le matin, au déjeuner, après avoir appris la nouvelle à sa famille, Mme Bégin n’avait qu’une question :

  • Qui s’occupera des enfants ?

La mère de Jean-François était bouleversée par le malheur qui arrivait à ses voisins et amis. Elle revoyait monsieur Vachon abattu, gémissant encore de douleur quand elle les avait quittés.

  • Monsieur Vachon ne pourra jamais s’occuper de toute cette famille, ajoute-t-elle, mesurant l’impact de ses paroles sur son mari. Si ce pauvre monsieur Vachon le  veut bien, nous pourrions en prendre un ou deux, du moins, pour un petit bout de temps. Cela éviterait que ces pauvres enfants soient placés dans un orphelinat. Qu’en penses-tu ?

Tous les yeux se tournèrent vers M. Bégin, qui continua de manger sans dire un mot. Le silence était lourd.

Après quelques minutes de réflexion, il trancha.

  • Pourquoi pas ? Nous pouvons bien en nourrir un ou deux de plus, si nous vendons notre auto neuve. C’est toi qui auras le travail supplémentaire, il t’appartient donc de décider. Je ne crois pas que tu doives te fier aux plus vieux de notre famille pour te soutenir.

Mme Bégin embrassa son mari. Elle n’était pas surprise de son élan de générosité. Il avait toujours eu ce grand cœur.

  • Il y en aura au moins deux qui ne souffriront pas, laissa-t-elle tomber, visiblement satisfaite. Tu es le meilleur des gars, même si tu es pauvre comme la gale.

Le soir même, Colette avait une nouvelle petite sœur : Solange, une petite fille blonde, de sept ans. Quant au bébé, Mme Bégin l’adopterait aussi, si sa grand-mère ne le faisait pas.

Les funérailles furent extrêmement pénibles. Un groupe imposant d’actionnaires de la Maria s’étaient déplacés pour assister aux obsèques. Ce fut tout un remue- ménage quand le président de la mine, M. Dubois, fit son entrée.

Malgré toutes les marques de sympathie, manifestées au cimetière, effondré, M. Vachon criait sa douleur. C’était affreusement triste de l’entendre, perdu dans ses sanglots, répéter, pour ne pas dire crier :

  • Non ! Non ! Tu n’as pas le droit, Martine, tu n’as pas le droit de me quitter ainsi, de me laisser seul avec tous ces enfants. Vous n’avez pas le droit, mon Dieu, d’exiger un tel sacrifice. Que deviendront ces pauvres enfants ?

Presque tous les assistants pleuraient. M. Dubois quitta sa place et se rendit près du pauvre père éploré, qui se précipita dans ses bras et se camoufla la tête dans son épaule pour mieux étouffer ses gémissements. M. Dubois lui souffla de faire confiance à la Vierge, cette mère qui avait aussi perdu son fils. Après cette douleur, n’est-elle pas capable de nous comprendre ?

Incapable de supporter une telle tension, le petit

Michael Vachon s’évanouit.

À la sortie du cimetière, Jean-François demanda à sa mère de prendre aussi Michael à la maison.

  • Il est juste un peu plus jeune que Benoît et ce sont des amis inséparables.

Jean-François savait que cette demande tenait au fait qu’il trouvait Michael extrêmement beau et qu’ainsi, il serait plus près de lui pour contempler ses charmes ; mais il se refusait de l’admettre.

  • Nous en reparlerons, tu veux ? Répondit laconiquement sa mère.

Benoît avait déjà saisi l’enjeu. Il insista auprès de sa mère afin qu’elle accepte. « Jamais deux sans trois », insistait-il.

La décision fut vite prise, quand Mme Bégin rencontra la grand-mère des enfants et que celle-ci confirma son intention de prendre en charge le bébé. Ainsi, Michael et Solange Vachon vinrent grossir les rangs des Bégin.

Une réception fut organisée chez les Vachon, à la suite des funérailles, grâce à l’aide de toutes les femmes de la paroisse. M. Dubois profita de l’agitation créée par le service du souper pour inviter le malheureux Monsieur Vachon à l’écart.

  • Sachez que je suis de tout cœur avec vous. Prenez cet argent, vous en aurez besoin. C’est tout ce que vous avez investi dans la mine et un petit cadeau. Ne craignez rien. Vous aurez droit au même nombre d’actions que si vous y aviez laissé votre part. Que Dieu vous aide et surtout, ne désespérez pas. Tous les membres de la Maria sont votre famille. Ils ne vous laisseront pas tomber. Vous n’avez qu’à nous dire ce dont vous avez besoin et ce que nous pouvons faire pour vous, pour que ce soit en soi un ordre. Nous le ferons, je vous le jure.

Ce soir-là, ce fut tout un événement : monsieur et madame Dubois vinrent coucher chez les Bégin, car le voyage avait été long et fatigant.

Madame Dubois impressionna fortement Jean- François. Il trouvait chez cette dame, à la fois, une grande amabilité et une grande noblesse. Jean-François aurait bien aimé causer davantage avec elle, mais les adultes voulaient plutôt parler de la mine.

La visite des Dubois serait sans doute passée inaperçue pour les enfants, si ce n’eut été que monsieur et madame Bégin agissaient comme s’ils recevaient quelqu’un d’une condition sociale supérieure à la leur, mais quelqu’un qui, malgré la conscience de ce statut privilégié, savait conserver une sorte d’égalité.

Jean-François n’était pas habitué de voir ses parents pratiquement à genoux devant d’autres personnes. Il pensa que ce devait être des gens bien importants.

Le père de Jean-François leur apprit, tout en parlant aux Dubois, qu’il devait se rendre dans la Beauce la fin de semaine suivante pour y rencontrer un ministre du gouvernement Duplessis, lui aussi actionnaire de la Maria. Si Duplessis n’aimait pas voir les épargnes du patrimoine du Québec s’envoler en terre étrangère, il partageait l’espoir du haut clergé de créer à travers ce projet une forme de revanche des Canadiens français, une sorte de reconquête du Canada, perdu avec la Conquête…

Avant leur départ, Jean-François fut invité au salon.

Son père le présenta aux Dubois comme un fils brillant et très travaillant. Un fils dont il était très fier.

Les Dubois se dirent ravis que Jean-François les rejoigne bientôt à la Maria. Ils expliquèrent qu’un détour par Montréal pour y rencontrer l’archevêque les empêchait de l’amener immédiatement à la mine.

  • Tu pourras poursuivre tes vacances un peu plus longtemps, espèce de chanceux ! De dire une Madame Dubois, toute souriante. De toute façon, tu n’en es qu’à ta première semaine, n’est-ce pas ?

C’était en effet la première. Ce fut une semaine extraordinaire pour Jean-François, car, en plus d’aller jouer avec ses anciens amis, le lundi, il reçut une lettre de Raymond, l’informant que sa famille s’était établie à The Pas, au Manitoba et que son père s’était ouvert un petit commerce, espérant ainsi vite effacer ses dettes et probablement retourner à St-Camille des Champs, dans moins d’un an.

Jean-François n’avait jamais été aussi heureux. Le soir même, il écrivit à son ami.

Sa mère découvrit la missive. Mais, heureusement, elle était trop occupée chez les Vachon, en plus de s’occuper de ses propres enfants, pour prendre le temps de gronder Jean-François. « Un caprice qui finira bien par passer », pensa-t-elle. Elle oublia la lettre sur la table, au grand plaisir du gamin.

Cette correspondance questionnait à nouveau le jeune séminariste bouleversé par la vie. En quoi  une différence de croyance pouvait-elle mettre en péril le salut de son  âme ? Jésus ne demandait-il pas d’aimer même ses  ennemis ? Comment un Dieu qui se dit amour peut-il accepter la damnation de ceux qui ne partagent pas la même foi ? D’autant plus, que cette foi ne pouvait s’obtenir que grâce à Dieu, un don que lui seul pouvait offrir aux êtres de son choix. Jean-François préférait les Évangiles, où tout n’est qu’amour, à ce Dieu trop économe de sa foi, une espèce de « gratteux » avec sa grâce.

Quand Jean-François songeait à ce que seuls les catholiques pouvaient être sauvés, il ne pouvait s’empêcher d’en vouloir un peu à Dieu de ne pas accorder la grâce de la foi à Raymond et sa famille. Il oubliait que probablement, Raymond croyait aussi dans ce même Dieu à travers sa religion puisque son père était pasteur protestant.

Il pria plus que jamais pour leur conversion, leur amitié en dépendait.

Sa mère s’aperçut de cette nouvelle religiosité et crut aussitôt dans une ascension de la vocation sacerdotale de Jean-François.

  • Serait-ce enfin la récompense de tant de sacrifices et de prières ? Se demanda-t-elle.

Le dimanche, toute la famille s’embarqua pour assister à un événement bien spécial : une réunion du Club de la Maria.

Le site du pique-nique était ravissant. C’était un immense champ entretenu comme une pelouse, donnant sur un lac. Le quai permettait même d’y voir nager des poissons. L’atmosphère invitait à la détente et au plaisir.

Jean-François était émerveillé de voir que le Club de la Maria comptait déjà autant de membres. Il y avait aussi beaucoup d’enfants, car les familles étaient toutes très nombreuses. Mais, ce fut surtout l’arrivée de Claude qui l’enthousiasma le plus.

Jean-François fut aussi surpris du nombre impressionnant de prêtres. Il n’en avait jamais vu autant dans un même endroit, sauf au collège, malheureusement, l’abbé Labonté n’était pas du nombre.

Vers dix heures, tout le monde s’assembla autour de l’autel dressé à l’intérieur du bâtiment pour assister à la messe. Jamais une foule ne fut plus recueillie.

Le sermon fut prononcé par Mgr Poitras. Celui-ci avait auparavant attiré l’attention des jeunes en prétendant parler le chinois. Les sons nouveaux du prétendu chinois émerveillaient les petits.

Mgr Poitras épilogua longtemps sur la fraternité humaine, le devoir de s’aimer les uns, les autres. Il insista aussi sur le sens à donner à la Maria, une œuvre de propagation de la foi chez les Indiens.

  • Ce n’est pas, disait-il, une simple mine, un endroit permettant de rêver de richesses. L’argent qui coulera à grands flots de la Maria devra, affirme-t-il, servir à édifier un rassemblement de gens dont l’exemple de la conduite chrétienne sera cité partout, en témoignage de la bonté de Dieu. La Maria, c’est un cadeau de la divine Providence, une occasion de prouver la beauté de notre foi et surtout, de notre charité. À travers le club de la Maria, il faut maintenant construire une communauté dont le signe incontestable est la grande charité des uns envers les autres.

Immédiatement après la messe, les jeunes furent invités à se baigner. Il y eut par la suite un dîner communautaire, servi à l’intérieur de l’immense chalet.

L’après-midi appartenait spécialement aux enfants. On y organisa toutes sortes de jeux, alors que les adultes se rassemblaient en petits groupes pour jaser de la Maria.

Jean-François remporta une course en équipe avec Claude. Les deux jeunes étaient attachés un à l’autre par une jambe et devaient courir ainsi jusqu’au point d’arrivée. Il se classa deuxième dans une autre course, exécutée cette fois dans une poche de patates vide. Jamais Jean-François n’avait autant bondi, mais il diminua sa vitesse avant le fil d’arrivée, afin de laisser son ami Claude l’emporter de justesse. Jean-François reçut un gant de baseball à la remise des prix. Il était très fier de lui.

Le soir donna sûrement lieu aux plus beaux moments de ce rassemblement, alors que l’on organisa des rondes d’amitié autour de feux de camp, avant d’écouter un concert de l’abbé Dion, de la Belle Chanson française.

Jean-François était très heureux d’appartenir à un groupe aussi chaleureux, aussi humain.

Son bonheur atteignit l’apogée quand son père accepta qu’il amène Claude passer une semaine chez lui.

Ce fut la semaine qui s’écoula le plus rapidement dans la vie de Jean-François. C’était le bonheur parfait

*

No comments yet

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueueurs aiment cette page :