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Le jeune espion (5).

mai 4, 2020

À son arrivée à l’infirmerie, avant d’être aperçu, il poussa un doigt dans sa gorge afin de restituer. Le plancher fut souillé comme désiré. À l’infirmier qui le questionnait, il fit état de ses pertes d’appétit, d’étourdissements, de saignements de nez, mais surtout d’un mal persistant dans le bas du ventre. En jouant cette comédie, il  était convaincu que l’infirmier appuierait sa demande de quitter le juvénat pour aller se soigner dans sa famille. Mais, l’infirmier n’était pas si dupe. Il voulut en savoir plus.

Après lui avoir demandé d’enlever sa chemise, il l’ausculta et prit son pouls et sa pression. Ne voyant rien d’anormal, il lui ordonna d’un ton sec :

  • Baisse ton pantalon !

Jean-François n’en fit rien, paralysé par la gêne. Comme il n’avait pas de temps à perdre, l’infirmier ajouta :

  • Es-tu sourd ? Baisse ton pantalon !

Jean-François, convaincu d’être humilié comme aux douches, se mit aussitôt à pleurer.

L’infirmier se rapprocha de lui et lui mit la main sur l’épaule. Mal à l’aise, il tenta de le rassurer.

  • Tu n’as pas à avoir peur. J’en ai déjà vu d’autres, des petites et des grosses, et je te promets que je ne te l’arracherai pas.

Il hésita. C’était la première fois qu’un jeune agissait ainsi. Pourquoi tant de scrupules ? C’était complètement fou.

  • Ce n’est pas un péché, si c’est ce qui te tourmente. C’est normal d’être nu chez son médecin. Les enfants ne naissent pas habillés, tu sais. Et, tu ne ressembles pas à une vieille taupe pour avoir honte de ton corps. Je dirais même que tu es très beau.

Plus confiant, Jean-François enleva son pantalon et son caleçon. Il sentit les doigts du frère sous ses testicules. Puis, il toussota à la demande de l’infirmier qui finissait l’examen :

  • Comme tu vois, on n’en meurt pas.

Parce que Jean-François demeurait immobile, troublé par cette sensation qu’il venait de découvrir et qu’il avait bien aimée, l’infirmier ajouta en ricanant :

  • Qu’attends-tu ? Je ne recommencerai pas à l’infini. Remonte tes culottes. Est-ce que tu te masturbes souvent ?
  • Quoi ?
  • Tu ne sais pas de quoi je parle.
  • Non.
  • Qu’importe ! T’apprendras bien assez vite. Joues-tu souvent avec ton petit zizi ?
  • Je ne peux pas. Je suis infirme.
  • Infirme ?
  • Il n’est pas comme les autres…

L’infirmier ne comprit pas sur le coup. De quoi voulait parler ce grand niais de seize ans qui, de toute évidence, ignorait même le mot « masturbation » ; tout en la pratiquant probablement, depuis belle lurette sans le savoir, comme tous les garçons de cet âge ?

L’infirmier lui saisit le pénis et l’examina.

  • Il n’y a rien d’anormal. Rhabille-toi.

Alors que Jean-François s’exécutait, l’infirmier reporta les yeux sur le garçon qui se rhabillait, cherchant de quelle infirmité il voulait bien parler.

Pendant que l’infirmier le regardait s’habiller, Jean-François pensa aux autres qui le ridiculisaient. Il hésita, rougit, pensa qu’il venait de dire une autre bêtise, mais plutôt que de continuer à vivre dans une telle ignorance, il décida de s’expliquer :

  • Eh bien, les autres ont une peau sur…
    • Leur zizi ? T’es circoncis, voilà tout. Ce n’est pas une infirmité. C’est une mesure dite d’hygiène, pratiquée dans plusieurs pays. Tu es probablement né en dehors du Québec.
    • Mes parents étaient à Boston quand je suis né.
    • Eh bien ! Voilà ! Dans certains états des États-Unis, tous les nouveau-nés sont circoncis. On leur enlève la peau qu’ils ont pour couvrir leur gland. Cela te fera peut-être un malaise de moins à endurer plus tard.

Après cet entretien, Jean-François quitta l’infirmerie, rassuré, mais déçu que l’infirmier n’ait pas su trouver une maladie pour justifier une visite à la maison. Il fallait donc inventer autre chose, quitte à être renvoyé du collège, tant il voulait revoir Raymond.

Jean-François avait compris, en inventant sa maladie, qu’il est possible d’aller chercher des privilèges en se servant un peu de son imagination. Par contre, le départ de Raymond le rendait affreusement triste. Pour lui, la vie n’avait aucun sens, s’il ne pouvait être en contact avec son ami.

Aussi, Jean-François fomentait-il toutes sortes de vengeances contre les autorités qui lui refusaient de se rendre chez lui, quand il apprit de la bouche de son frère que Raymond et sa famille étaient partis la nuit précédente, sans laisser d’adresse. C’était, pour lui, pire que la première peine d’amour. La blessure était profonde, même s’il s’agissait d’un gars. Comment vivre sans lui ?

Cette nouvelle le déconcerta. Il pleura toute la nuit. Il était absolument désespéré, inconsolable.

Le lendemain matin, au déjeuner, Jean-François dissimula un couteau dans la poche intérieure de sa veste. Il avait décidé d’en finir avec la vie, puisqu’on ne peut pas aimer ceux qu’on veut.

Il se cacha dans les toilettes, où il se coupa les veines du poignet.

Incapable de supporter la vue du sang, son projet avorta. Dès les premières gouttes de sang tombées sur le plancher, Jean-François s’évanouit. Son poignet ensanglanté fit irruption sur le plancher de la cabine voisine, déclenchant une véritable hystérie chez son compagnon, qui oublia soudainement son envie et cria à en fendre l’âme.

Alerté, le surveillant enfonça la porte et transporta Jean-François à l’infirmerie.

Quand il reprit ses esprits, Jean-François pleura à chaudes larmes. L’infirmier le pansa et lui indiqua que le directeur l’attendait à son bureau.

Le supérieur jugea bon d’avertir ses parents et il lui imposa une confession générale avec le prêtre en qui il avait le plus confiance, après avoir lu la note de l’infirmier :

« Cet enfant a un drôle de comportement ; serait-il déséquilibré ? Il est maladivement scrupuleux. »

Par contre, il mit en garde Jean-François et son compagnon de ne pas parler de cet événement à leurs camarades. Une tentative de suicide, c’est toujours délicat, d’où voulait-on éviter la confusion chez les garçons. Le suicide est un mal qui se répand chez les jeunes comme la peste.

Le lendemain, Jean-François fut appelé au bureau du préfet. À son entrée, son père ne lui saisit pas la main comme d’habitude. La larme à l’œil, il lui demanda pourquoi il avait agi ainsi.

  • Si ce voyage est trop pénible pour toi, nous prendrons un autre moyen. T’es plus important que tout, dit M. Bégin.
    • Ce n’est pas le voyage. Je veux y aller maintenant.

C’est…

Jean-François se tut. Il ne savait pas comment expliquer pourquoi il avait eu cette idée de fou. Il sentait cependant qu’il avait réussi à leur faire payer le refus qui lui avait été infligé. Devait-il parler de son désespoir ? De son goût de vengeance ? Tout était confus depuis que son père se tenait devant lui.

M. Bégin contenait à peine ses larmes.

  • Qu’est-ce qui ne va pas ? Je ne t’ai jamais connu avec autant de mauvais plans. Deviendrais-tu fou ?

Ému de voir son père dans un tel état, Jean-François ne sut que dire : il n’esquissa qu’un signe négatif de la tête en guise de réponse.

  • Pourquoi ? Mais pourquoi ?

Jean-François était bouleversé de voir son père s’énerver ainsi. Peut-être en avait-il trop fait. Mais c’était le temps plus que jamais de passer son message. Il lui confia donc, en reniflant :

  • Ça ne sert rien de vivre si on n’a pas le droit de choisir ses amis…

M. Bégin comprit son allusion à l’interdiction de voir Raymond. Il encaissa le coup sans dire un mot. Il invita alors son fils à s’asseoir devant lui. Puis, il prit ses mains dans les siennes, alors que quelques larmes apparaissaient aux coins des yeux.

  • Ne me fais jamais plus une peur pareille ! Raymond est parti sans que personne ne le sache. Si nous t’avons interdit de la voir, c’est pour ton BIEN. Pour te sauver de l’enfer.

Malgré l’explication de son père, Jean-François resta sceptique. Sèchement, il osa lui demander :

  • Quel bien ? Est-ce que me priver du droit d’aimer est mon bien ?

Voyant que le père n’avait pas de réponse à donner à son fils, le préfet qui était resté muet jusque-là, quoiqu’ayant tout compris, tout deviné, s’approcha de Jean-François. En lui passant la main dans les cheveux, il lui dit :

  • Ton amitié est très belle, mais elle n’en demeure pas moins une tentation, un appel au désespoir, un refus d’accepter ce que Dieu nous impose.

La voix du préfet trembla. Son regard était de feu.

  • Dieu te demande, par amour pour lui, de lui sacrifier cet ami. Il faut avoir le courage de le lui offrir !

Sans trop savoir pourquoi, Jean-François fut très impressionné par la voix tendre, presque en pleurs du préfet. Encore tremblotant, il se répéta en lui-même les propos de cet homme, si rustre en apparence : « Dieu te demande par amour pour lui de sacrifier cette  belle  amitié. »

Après une minute de réflexion, Jean-François leva les yeux sur le préfet, qui était vraiment touché par sa  candeur. Resté sur sa faim, son avidité de compassion, Jean-François n’était pas pour concéder aussi facilement la victoire à un dieu qui exige pour un rien des sacrifices, il lui lança :

  • Comment Dieu peut-il être parfait, s’il est à ce point injuste et jaloux ?
  • Je n’en sais rien, mais prie ! Il t’apportera certainement la réponse, cette réponse que j’attends moi- même depuis des années ; car Dieu aime les cœurs purs comme le tien.

Pendant un instant, Jean-François scruta le regard du prêtre. Jean-François sentit que ce dernier était d’une générosité sans borne. Jean-François se sentit transpercer l’âme par le regard triste du préfet. Sans trop le savoir, il se prit intensément d’affection, d’amour pour cet abbé qui détournait les yeux pour cacher son émoi. Si Jean-François l’avait pu, il aurait sauté au cou de l’abbé Labonté, car sans savoir pourquoi, il se sentait intensément aimé.

L’entretien fut interrompu par l’arrivée du directeur, le père Royer, qui semonça Jean-François.

Jean-François promit d’agir dorénavant avec plus de jugement. Après avoir salué son père, il sortit du bureau, sans quitter des yeux le préfet. Cet homme le fascinait. L’abbé Labonté l’avait conquis.

Durant les prochaines semaines, Jean-François ne revit point le préfet, même si parfois, il avait l’impression que celui-ci l’épiait en retrait. C’était ce qu’il espérait secrètement, car l’indifférence du père Labonté l’aurait profondément accablé.

Les semaines suivantes se déroulèrent dans le calme et le travail. Les notes de son bulletin scolaire étaient excellentes et Jean-François semblait avoir retrouvé l’équilibre qui le caractérisait habituellement.

Cependant, cet épisode l’avait très profondément marqué. Petit à petit, la relance de la honte de l’absence de prépuce et son intérêt pour la beauté des visages des autres garçons se transformèrent en une recherche, à savoir si le cas de son prépuce était unique ou une exception. Comment le vérifier ?

Ainsi, dorénavant, il se rendit souvent aux toilettes, cherchant à voir le zizi de ses compagnons, faisant attention de ne pas être aperçu, afin de répondre à ses nouvelles questions anatomiques sur les longueurs, les grosseurs et les formes.

Cette curiosité devint plus qu’un jeu, une obsession. Il recherchait la sensation troublante qui le pâmait de désir et de plaisir, au point de trembloter comme une feuille au vent, dès qu’il réussissait à voir le membre d’un de ses compagnons.

Il avait l’impression d’ainsi connaître, sans limites, ce camarade qui, tout comme lui, devait cacher une partie de sa personnalité, sous prétexte d’une prétendue pudeur qui lui semblait plutôt une honte inexplicable de son corps ou du moins, d’une de ses parties. Jean-François en était venu à penser que se cacher ainsi n’était pas se respecter, comme on le prétendait, mais plutôt d’avoir honte de soi.

Un regard indiscret permis par un camarade qui se recule, pour être vu, était aux yeux de Jean-François, un don, une marque d’amour, un geste de tendresse, de partage. L’éclosion de la beauté.

Jean-François sentit poindre en lui un nouveau  besoin. Il aurait maintenant voulu toucher, mais il n’osait même pas esquisser le geste de la main tendue… Il se contenta toujours de la flamme du regard complice du camarade, qui se sait épié et qui permet, en se reculant, de réaliser cette transgression aux règles de la morale. Une complicité belle et étourdissante.

Le compagnon qui s’offrait ainsi à son regard devenait à ses yeux, sans prix, sans égal, grâce à ce secret d’une intimité partagée. Il se reculait à son tour pour lui permettre aussi de dévorer l’excitation invraisemblable que lui procurait cet instant de désobéissance. Il pouvait ainsi avoir le portrait exact de la beauté secrète de ce corps, savoir si le tout approchait la perfection des formes et l’équilibre des lignes.

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