Aller au contenu principal

Le jeune espion (3)

mai 2, 2020

Quand il arriva à l’hôtel, Jean-François écarquilla les yeux, tellement il était ravi. En effet, c’était la première fois de sa vie qu’il mettait les pieds au New Sherbrooke, hôtel reconnu pour son ambiance et sa fourchette. C’était aussi la première fois qu’il allait à une réception de cette envergure.

Il fut d’abord étonné de la popularité de son père. Celui-ci n’avait pas fini de gravir les escaliers qui menaient à l’immense galerie extérieure que tout et chacun l’interpellait. Il n’arrêtait pas de tendre les mains, de répondre aux questions auxquelles Jean-François ne portait aucune attention, car il prenait soin de rester à l’écart pour ne pas être remarqué.

  • Comme cette soirée sera longue, se dit-il. Il n’y a que des adultes.

Sur le perron de l’hôtel, Jean-François fut bientôt pris de panique. Une seule idée l’obsédait : « Je ne me ferai pas arrêter, j’espère. Il est interdit aux jeunes de pénétrer dans un hôtel. » Manifestement troublé, il jeta un rapide coup d’œil autour de lui et constata qu’il n’y avait pas de policier. « Après tout, je suis avec Papa. Il me protégera », songea-t-il, enfin heureux de retrouver sa tranquillité.

Mais tout se transforma à nouveau quand Jean- François franchit le seuil de la porte. Il se sentit privilégié, car il se rendait pour la première fois de sa vie dans un lieu réservé aux adultes. Un lieu interdit… Cette soirée lui donnait l’impression de participer à une initiation, la sienne.

Cette sensation était renforcée par l’attitude de son père, qui prenait un malin plaisir à le présenter à tous ceux qui discutaient avec lui.

  • Viens, Jean-François que je te présente ! Voici mon poète. Il rêve des étoiles, mais c’est pour apprendre à mieux les compter.

Les palpitations cardiaques de Jean-François se confondirent alors avec les rires saccadés de son père, qui le serrait contre lui. Il ne savait pas s’il devait se réjouir ou s’attrister, car il craignait toujours de rencontrer son marchand d’esclaves.

Malgré sa crainte, Jean-François n’en était pas moins gagné par la beauté du New Sherbrooke Hôtel. Tout y respirait la richesse. Pour lui, il n’y avait pas d’endroit aussi spacieux, si ce n’est le juvénat, mais là, on y respirait une odeur de vieilles soutanes. Il était séduit, autant par le personnel en uniforme que par les lustres qui pendaient au plafond.

Au fur et à mesure qu’il avançait dans l’allée, Jean-

François avait l’impression que tous, dans le hall d’entrée, se tassaient pour laisser passer les convives.

À l’entrée de la salle, où étaient garnies de nombreuses tables, une femme lui remit un petit ruban doré et le loua pour son charme. En épinglant le ruban à sa boutonnière, elle se piqua le doigt. Pour se moquer, son père dit, un sourire en coin :

  • Ce sera un homme dangereux, puisque déjà vous souffrez de l’avoir complimenté.

Jean-François rougit en entendant la remarque de son père.

Il ne l’avait jamais vu sous cet angle : plein d’humour, jovial, aimable et surtout chaleureux, lui, habituellement froid et distant.

Encore sous le charme, Jean-François suivit son père qui avançait en direction d’un homme aux cheveux grisonnants. Les deux hommes se serrèrent longuement la main, ravis de se revoir. Jean-François toisa aussitôt les deux doigts manquants de cet inconnu. Il remarqua aussi derrière lui, un jeune garçon d’environ son âge, que son père ne manqua pas de lui présenter :

  • T’auras de la compagnie. Ce n’est pas aussi intéressant qu’une belle fille, mais Claude sait comment s’amuser.

Le jeune homme s’approcha, présenta la main et l’éloigna aussitôt. Jean-François demeura la main dans les airs, tellement il était ahuri. Claude se mit à rire avec une telle intensité que Jean-François ne put résister à la tentation d’en faire autant. Sans se parler davantage, les deux garçons surent dès lors qu’ils deviendraient de bons amis.

Ils restèrent silencieux, près de leur père. Jean-

François n’avait qu’une question en tête :

« Est-ce que Claude sera vendu lui aussi ? » Sans attendre, il prit place à la table, à droite de son nouvel ami. Aussitôt installé, celui-ci engouffra un céleri et trois radis, ce qui lui valut les regards foudroyants de son vieux père.

Claude était très sympathique, avec son début de moustache, sa peau brunâtre et son sourire communicateur. Avec lui, les blagues ne tardaient pas, car il se moquait de tout et de rien. À la fin du repas, prenant bien soin de ne pas être entendu de son père, il se pencha vers Jean-François et lui chuchota :

  • Tu l’as aimé, ton « barbe au cul » ?

Comme Jean-François ne comprenait pas, Claude fit la moue et désespéra d’avoir un compagnon aussi peu déluré. L’effet manqué de la blague formait maintenant un iceberg entre les deux garçons. Claude se tourna et chuchota quelque chose à l’oreille de son père, qui acquiesça.

  • Bien sûr ! C’est une excellente idée, mon gars !, dit-il avant de reprendre la conversation avec son ami Bégin.

Sans attendre, Claude interpella Jean-François qui se régalait encore, car il n’avait jamais goûté à ces plats :

  • Viens ! On va voir le train partir.

Jean-François ne bougea pas tout de suite, ne sachant pas s’il pouvait quitter la table.

  • Allez ! Grouille-toi ! Si tu ne te dépêches pas, nous ne pourrons pas voir partir le train.

Comme Jean-François ne bougeait toujours pas, Claude lui saisit la main et l’amena à l’extérieur. Le train était effectivement arrêté à la gare, située de l’autre côté de la rue, en face de l’hôtel.

Sur le quai de la gare, une foule s’agitait. Des voyageurs

transportaient des bagages, alors que d’autres s’impatientaient dans la file d’attente pour acheter des billets. À l’autre bout du quai, une jeune femme pleurait, pendue au cou de son amant, tandis qu’un homme retroussait le pantalon de son fils. Le gamin riait en se débattant :

  • Arrête ! Arrête ! Tu me chatouilles.

Alors que Jean-François observait la scène, le sifflet du contrôleur retentit. Celui de la grosse locomotive répondit aussitôt, en laissant courir un nuage de vapeur blanche. Le contrôleur descendit aussitôt du wagon et marcha d’un pas décidé vers la gare, où il s’engouffra. À ce moment, Claude interpella son ami, médusé par ce va-et-vient.

  • Viens ! C’est le temps de monter…

Sitôt dit, sitôt fait, les deux garçons se retrouvèrent dans la cabine des voyageurs. Là, Claude se laissa choir sur un des sièges, en clamant d’aise :

  • Comme c’est confortable !

Puis, sans perdre un instant, ils se faufilèrent vers le dernier wagon et sortirent par les portes arrière, fiers de leur aventure.

Pendant cette escapade, Jean-François oublia ses préoccupations. En se rendant compte qu’il avait enfreint deux interdits dans la même journée, il ressentit une satisfaction d’autant plus grande qu’il n’était jamais monté à bord d’un train.

  • Peut-être que le bonheur n’existe que si on le vole, pensa-t-il.

Jean-François fut interrompu dans ses pensées par Claude, qui s’était mis à courir derrière le train en marche. Sans perdre de temps, il fit de même sur une courte distance. Puis, tout enjoués, les deux comparses revinrent à la salle de réception.

En passant devant deux bonshommes qui fumaient le cigare, Jean-François fut attiré par des cris. Il chercha quelques instants, quand il découvrit que ces hurlements provenaient d’un téléviseur qui transmettait une joute de hockey.

Le jeune homme n’en croyait pas ses yeux : il était possible non seulement d’entendre le commentateur, mais on pouvait voir le déroulement de la partie. Claude, qui s’était arrêté, comprit l’intérêt de son nouvel ami :

  • Tu n’as jamais vu un téléviseur ?
  • Non, jamais.

Sans déranger les deux bonshommes qui étaient rivés au petit écran à regarder la joute, Claude et Jean-François allèrent s’asseoir à l’entrée du salon pour satisfaire leur curiosité, car les téléviseurs étaient encore extrêmement rares. Celui du New Sherbrooke était probablement le plus gros existant dans tout Sherbrooke.

Jean-François reconnut la voix du commentateur, en faisant un effort pour suivre des yeux la rondelle. Comme il était souvent question de rondelles perdues ou libres à la radio, il ne comprenait pas comment il pouvait y avoir autant de rondelles à la fois dans un même espace de temps. Après quelques observations, il eut la réponse et comprit le sens de cette expression qu’on utilisait souvent en décrivant une partie de hockey à la radio.

Littéralement fascinés, les deux garçons durent quitter la salle à contrecœur. Jean-François était si excité qu’il renversa un cendrier. Les deux bonshommes aux cigares le pointèrent aussitôt du doigt. Derrière le rideau de fumée, aussi intense que puant, une voix creuse et méprisante lança, en anglais :

  • Who are those children ? Are they allowed to come here ?

Affolés, Claude et Jean-François sortirent à toute vitesse dans le couloir. Ils étaient tellement apeurés qu’ils passèrent droit devant la salle où se trouvaient leurs pères. Au bout du couloir, ils se demandèrent où aller. Un homme en uniforme entra alors dans le salon, à l’autre bout, sans doute alarmé par les cris du gros bonhomme. Il les aperçut et partit doucement en leur direction.

Pris de panique à l’idée d’être expulsés de l’hôtel, les deux jeunes partirent à la course. Au bout du premier corridor, ils tournèrent à gauche, où ils s’enfoncèrent le plus rapidement possible. Malheureusement, ce nouveau couloir ne menait pas à leur salle. Ils contournèrent alors des objets laissés sur le plancher par deux femmes qui replaçaient un lit dans une chambre. Quand ils atteignirent le bout du corridor, ils constatèrent, essoufflés, qu’il ne débouchait pas non plus sur l’endroit recherché. Ils paniquèrent encore plus et s’élancèrent à nouveau vers la gauche. Une porte en verre teinté leur barra le chemin. Ils la poussèrent et se retrouvèrent par miracle dans le hall d’entrée.

Un chasseur les interpella pour savoir ce qu’ils faisaient à l’hôtel, sans être accompagnés d’un adulte.

Claude lui expliqua qu’ils s’étaient perdus et lui demanda où se trouvait la salle de la réunion concernant la Maria. Le chasseur sourit, comme s’il avait prononcé un mot magique. Il les pria de le suivre, en leur indiquant la direction de la salle, qu’ils regagnèrent avec soulagement.

Quand les deux garçons reprirent leur place respective, la réunion commençait. Debout à la table d’honneur, un prêtre ouvrit la séance.

  • Vous avez sans doute remarqué l’absence de notre président. Malheureusement, Monsieur Dubois n’a pu se

rendre à notre assemblée. Vous savez sans doute qu’il faut encore se rendre à la mine en chaloupe sur la petite rivière. Et, à ce temps-ci de l’année, ce serait trop dangereux. Mais, Monseigneur Savoie, de Hearst, nous a fait l’honneur de venir nous rencontrer. Il nous donnera avec tout autant de ferveur les dernières nouvelles de la mine et du Nord.

Claude profita du tonnerre d’applaudissements pour faire remarquer à Jean-François que l’orateur ressemblait étrangement à un pingouin, en raison de son nez et de ses mains qui, de la manière où elles étaient posées sur le lutrin, ressemblaient à de larges palmes.

Les deux garçons riaient encore de bon cœur, quand Monseigneur Savoie, un petit homme dans la cinquantaine, aux cheveux à peine grisonnants, se leva pour prendre la parole.

Tous attendaient avec anxiété le discours de celui que Jean-François prenait pour un évêque, car non seulement  il en portait presque le costume, avec ses boutons de couleurs, mais il en avait l’attitude. Pendant un bon moment, le silence écrasa la salle.

Monseigneur parla de nouveau de l’absence de Monsieur Dubois, cet homme généreux qui avait laissé son emploi permanent et rémunérateur pour se lancer à l’aventure et exploiter pour eux, les pauvres, une mine d’or qui les rendrait riches à craquer.

Jean-François regarda son père, qui était maintenant tout sourire, dégustant chacune des paroles de l’orateur. Après avoir signalé que M. Dubois était originaire du Québec, ce dernier rappela avec quel courage il avait accepté de prendre en main une entreprise catholique et canadienne-française, en terre anglaise. En montant le ton pour insister sur la préciosité de l’œuvre de foi que

représentait cette entreprise minière, il affirma :

  • Cet homme de cœur montrera aux Anglais qu’il est possible de réussir aussi bien avec le signe de la croix qu’avec le signe de la piastre !

Pour émerveiller encore davantage les convives, Monseigneur Savoie rappela que l’entreprise était à l’origine le rêve du Père Généreux. Ce dernier, un jésuite, avait gagné la confiance des Sauvages et persuadé M. Dubois, le seul capable, dans cette région, d’exploiter cette mine. Malgré les sacrifices exigés, M. Dubois accepta de laisser un poste de commande au CN afin de permettre à ses concitoyens de mieux vivre en français et selon leur foi, dans le nord de l’Ontario. Ne mérite-t-il pas notre reconnaissance et notre admiration ?

En montrant la photo du Père Généreux, qu’on avait suspendue derrière lui pour les besoins de la cause, il s’exclama :

  • Regardez ce visage de bonté, ce visage de tendresse et d’amour. Ce visage dont la foi a effacé tous les traits du sacrifice. Il a l’air de nous dire et même de nous supplier. Il faut faire quelque chose pour les Indiens du Nord. Il faut leur donner la foi et, surtout, l’exemple d’une vie vraiment chrétienne. Il faut leur donner la chance de partager le travail à la MARIA. Gardons une minute de silence à la mémoire du bon Père Généreux. Demandons-nous ce que nous pouvons faire pour épauler ce saint. Le Père Généreux, du haut du ciel, nous invite à bâtir un avenir meilleur, que ce soit pour les Indiens ou pour nous tous.

Un silence de mort étouffa la salle, mais aussitôt Monseigneur Savoie ajouta :

  • Oui ! Je le sens. Il nous dit que la réussite est à nos portes !
No comments yet

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueueurs aiment cette page :