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Le jeune espion (2).

mai 1, 2020

Sitôt entré dans la maison, Jean-François se dirigea vers la cuisine. Il se prépara un sandwich et le mangea. Il se faufila ensuite dans la chambre des garçons, où il espérait s’étendre près de Jean-Paul, d’un an son aîné, si celui-ci lui laissait une place. En effet, malgré les années, son frère ne s’était pas encore habitué à partager le lit, occupant tout l’espace à lui seul.

Jean-François tâta sans grand espoir le bord du lit. Puis, il sentit un nez, une chevelure. Il changea alors de côté du lit et reprit son tâtonnement : un autre nez, une autre chevelure. Il n’y avait rien à comprendre. Il devait être deux. Pour savoir à quoi s’en tenir, il grilla une allumette, en évitant de réveiller la maisonnée. Jean-Paul était allongé sur le dos en travers du lit, presque nu, les bobettes largement déchirées, laissant voir son sexe et une petite poussée de poil alors que Martin était endormi, recroquevillé, sous son épaule.

– Martin a probablement fait un cauchemar, pensa Jean-François qui se dirigea vers le lit dur de Benoît, lit que l’on surnommait « le capucin » parce qu’on l’avait solidifié pour protéger sa fragile colonne vertébrale.

Jean-François se déshabilla. Ses souliers tombèrent bruyamment sur le sol. Indisposé par le bruit, Benoît murmura quelques mots inaudibles avant de céder instinctivement la moitié du lit.

À travers la fenêtre, le lampadaire de la rue promenait une faible lumière qui créait des jeux d’ombre sur le ventre de Benoît.

Jean-François observa religieusement ce clair-obscur qui se déplaçait au gré du vent. Il imagina un spectre qui cherchait à posséder ce corps fragile de treize ans, agité par les soubresauts du cauchemar. Alors que les respirations de Benoît devenaient plus lentes, plus longues, plus profondes, presque inexistantes, Jean-François s’imagina:

– C’est la lutte du possesseur du corps qui ne veut pas céder la place au rêve, cet intrus.

Jean-François était fasciné par les lignes de ce petit corps adorable. Un modèle pour Léonard de Vinci… Il regarda longuement son jeune frère qui souriait. « Ce doit être un rêve délicieux.»

Finalement, Benoît se retourna, prit la pause d’un fœtus. Jean-François, dorénavant, fixait Benoît sans le voir, sans attacher d’importance à la courbe, la rondeur merveilleuse de ses fesses.   Les lignes du corps sont souvent les plus belles peintures, mais Jean-François n’avait pas encore développé cet esthétisme. 


Il se demanda, en se glissant dans le lit, pourquoi Paul, qui occupait un troisième lit, était revenu à la maison: « Paul a peut-être perdu son emploi? C’est probablement pour cela que je dois aller travailler. Il a une telle tête de cochon. Pourtant, il est le seul de son âge à scier un arbre aussi rapidement… un vrai Ti-Jean.   Malgré ses dix-neuf ans, il peut battre n’importe quel cultivateur à cent milles à la ronde. Quel con, je suis!, pensa Jean-François. C’est normal qu’il soit là, c’est la fin de semaine de Pâques.»

Les événements de la journée se bousculèrent dans sa tête. Il pensa : « Quel emploi? Il a bien dit que je devais rencontrer mon patron. Une mission capitale? Qu’est-ce mon père peut bien avoir de connivence avec les curés du juvénat?»

Jean-François fut soudain interrompu dans ses réflexions par Benoît qui passa par-dessus lui, presque somnambule. Il saisit le pot de chambre et pissa bruyamment. Jean-François assistait à la scène, sans que Benoît en ait conscience. Ce dernier secouait son pénis, en le faisant rebondir, faisant jaillir quelques jets de pisse sur le plancher. Il ne réalisait pas qu’il pouvait opérer ainsi avec autant de pouvoir, simplement parce qu’il était en érection. Puis, sans porter attention à son grand frère, fasciné, qui l’observait, il l’enjamba et retomba lourdement dans le lit, un bras étendu sur la poitrine de Jean-François. Ce dernier s’endormit se délectant du plaisir de la chaleur d’un corps étranger collé au sien.

Le lendemain matin, Jean-François sentit des mains qui le tapotaient. C’était Martin, le plus jeune de ses frères, et Colette, le bébé de la famille.

– Que fais-tu ici? Le collège est fini? C’est le temps des vacances? Chatouille-nous!, criait Martin.

« Joue avec nous, ajoutait Colette. Jean-Paul ne veut jamais, il dort tout le temps.»

 
Jean-François tenta désespérément de les sortir du lit. Rien à faire. Il fit signe de garder le silence aux enfants pour ne pas réveiller Benoît, mais celui-ci semblait n’avoir connaissance de rien. Les jeunes se calmèrent, se turent, immobilisés à la demande de Jean-François qu’ils aimaient bien. Jean-François les chatouilla quand même un peu alors que les petits faisaient tous les efforts possibles pour ne pas rire et crier.

Après s’être bien étiré, Jean-François s’habilla et descendit à la cuisine, attirant avec lui des deux marmots.

Sa mère et ses grands-parents l’attendaient avec impatience : ils étaient tout sourire. Il prit place à la table, où on lui servit des fèves au lard et des rôties. Dans un silence solennel, on le regardait manger, comme s’il était le premier ministre.

Dès qu’il eut terminé son copieux déjeuner, sa mère lui dit de se rendre au magasin pour remplacer son père qui devait assister à une réunion relativement à une mine d’or. Sans dire un mot, Jean-François l’écouta:

– À cinq heures, j’irai prendre ta place. Tu viendras te laver et te préparer pour accompagner ton père. Il doit te prendre vers six heures. Vous irez ensemble à la réception à Sherbrooke.

En écoutant les consignes de sa mère, Jean-François se souvint qu’il n’aimait pas prendre son bain à la maison, car, contrairement au juvénat, il n’y avait pas de douches. Et à chaque fois, il fallait faire bouillir l’eau sur le poêle et la verser dans une grande cuve. Pour économiser l’eau et les efforts, il devait aussi se laver avec un de ses frères dans cet espace restreint.

Quand il fut prêt, Jean-François courut au magasin. Il espérait rencontrer son ami Raymond qui venait tous les samedis acheter des cigarettes. Mais la journée fut très longue pour lui, son ami ne vint pas.

Forcé par les circonstances, Jean-François lui écrivit une note sur un bout de papier : « Je suis au magasin. Passe me voir. J’ai des nouvelles importantes.»

Tout en lui recommandant de ne montrer cette missive à personne, Jean-François manda le petit Martin pour qu’il la porte à la scierie, où travaillait Raymond.

Mais il faut croire que le billet ne fut jamais livré au destinataire, car Jean-François fut apostrophé par Gaston, l’employé de son père à la boucherie, qui lui dit : 

— Ta mère veut te voir tout de suite.

Sans tarder, Jean-François se rendit à la cuisine, où sa mère l’attendait de pied ferme. Elle tendait le bout de papier incriminant.  

— Quel est donc ce message?

Jean-François resta silencieux et baissa la tête, coupable.

— Tu sais que tu ne dois pas le voir… Tu ne dois pas fréquenter ce communiste. Monsieur le curé est même venu te l’expliquer avant que tu partes pour le juvénat. Le salut de ton âme, ça n’a pas d’importance pour toi? Pourquoi t’acharnes-tu à être notre désespoir? J’aurais cru que tes compagnons de classe te feraient oublier ce jeune homme. Il y a sûrement d’autres garçons avec qui tu peux te lier d’amitié, sans perdre ton âme? Qu’a-t-il de particulier, ce Raymond, pour que tu t’obstines à ne pas comprendre que nous voulons ton bien en t’empêchant de le fréquenter? Nous ne voulons pas ta damnation. Ce n’est pourtant pas difficile à comprendre.

Jean-François se sentit l’âme d’un monstre. Il regarda sa mère pleurer. Il se demanda pourquoi cette amitié avait tant d’importance pour lui. Il ne put répondre et ne put non plus renoncer à cette liaison. « Aimez même vos ennemis! », disait pourtant l’Évangile. Jean-François espérait secrètement convertir son ami. Dieu ne pouvait pas haïr quelqu’un qu’il aimait.

— Ne comprends-tu pas? Poursuivit sa mère. Heureusement que ton père t’envoie travailler en Ontario. Sinon, tu me ferais mourir de chagrin de te voir si peu obéissant.

Jean-François faillit s’évanouir en apprenant qu’il allait partir pour l’autre bout du monde. Il ne put s’empêcher de se demander : « Quel est ce péché pour mériter un tel châtiment?» 

Pour lui, c’était tellement loin l’Ontario qu’il n’arrivait pas à s’en faire une idée. C’était le pays des Anglais et des Sauvages… Aussi se prit-il à imaginer qu’il était entouré de ses bourreaux, comme Jean- de- Brébeuf, boucané comme un jambon. Il se mit à pleurer, même si le petit Martin était là et que son orgueil en prenait tout un coup.

— Je savais bien que tu n’es pas aussi méchant, dit sa mère, en le serrant contre elle.

— Maintenant, va prendre ton bain. Ton père ne t’attendra pas indéfiniment. Tu sais qu’il n’aime pas attendre.

Sans perdre un instant, Jean-François sortit de la pièce et se dirigea vers la salle de bain.

Quand il arriva, Benoît était déjà nu, debout dans la cuve. Jean-François se déshabilla. Pour prendre place dans la cuvette où l’on pouvait à peine s’asseoir deux, il bouscula son frère qui riposta aussitôt, car la cuve ne leur allait qu’aux genoux et qu’ainsi bousculé, Benoît risquait de tomber.

– Attention! Tu vas me faire passer par-dessus bord.

— Ce n’est pas toi qu’on va vendre, répliqua Jean-François, manifestement perturbé par la révélation de sa mère.

Mais avant que Jean-François n’ajoute autre chose, sa mère frappa à la porte. Sans attendre, les deux frères s’assirent dans la cuve pour ne pas se montrer nus devant leur mère puritaine. Elle entra, faisant bien attention de ne pas regarder dans la direction de la cuve, plaça l’habit de son fils Jean-François sur la chaise, avant de ressortir aussi vite qu’elle était entrée.

Dès sa sortie, les deux jeunes se relevèrent dans la cuve. Même si c’était inconfortable, cela l’était encore moins que de se trouver serrés comme des sardines en étant assis dans la cuvette.

— Lave-moi le dos, je n’y arrive pas seul, demanda Benoît.

— Fais-le-toi-même. Je ne suis pas ton serviteur, répliqua Jean-François, en infligeant une légère poussée à Benoît, qui chancela. Il faillit tomber à nouveau hors de la cuve.

— T’es bien à pic! On dirait que t’as mangé de l’ours. Habituellement…

Jean-François ne parla point et se dépêcha de laver nonchalamment le dos de son frère afin de dissimuler les larmes qui jaillissaient dans ses yeux. Ainsi, si Benoît s’en apercevait, il pourrait mettre la faute sur le savon dans les yeux. Son orgueil serait sauvé… un homme, ça ne pleure pas.

Quand il eut terminé, Benoît prit la relève comme dans un rituel. Chacun son tour…

Jean-François était si absorbé par sa douleur qu’il ne remarqua pas son érection, née de l’insistance inusitée de Benoît à lui frotter près du pénis. Comme si quelque chose le fascinait…

Benoît se pencha, après avoir laissé tomber la débarbouillette. Il recommença à passer religieusement les doigts près des organes génitaux de Jean-François qui prenait plaisir à jouer l’indifférent, même si les frissons dans son corps trahissaient son plaisir.

— T’as beaucoup de poil maintenant!, lança Benoît, ébloui, jaloux de ne pouvoir vraiment en dire autant, car dans son cas, les poils étaient encore presque invisibles.

— Pis après! Dépêche-toi! Je suis pressé, papa va m’attendre.

Jean-François se sentit un peu hypocrite, mais il ne voulait pas que Benoît s’aperçoive qu’il aimait être ainsi cajolé.

Jean-François sortit précipitamment de la cuvette. Il empoigna la serviette et se sécha le corps.

Même si on lui accordait toute l’attention d’un roi, Jean-François se sentait trahi par ses parents. Il n’avait jamais été aussi triste. Il aurait même supplié sa mère à genoux pour que tout cela n’arrive pas, mais celle-ci semblait heureuse des événements.

En fait, Jean-François ne comprenait pas très bien le sens de sa punition, car sa mère était trop contente; elle rayonnait littéralement. Pour lui, le mystère planait. Il pensa alors que grâce à lui ses parents avaient gagné une fortune. Mais cette réponse ne le satisfaisait pas, car il se demandait ce qu’il avait de spécial : « Je ne suis pas très beau. Ni trop grand, ni trop gras. Je suis même un peu fluet. Je suis loin d’être le Ti-Jean des légendes québécoises qu’on raconte aux enfants. Je n’ai aucun pouvoir magique.»

‘il ne pouvait pas être vendu pour sa force ou sa beauté, qu’avait-il que les autres de la famille n’ont pas? Ses études? Sûrement pas, car il n’avait même pas terminé son classique. « Ils veulent me marier à une fille très riche? Je suis bien trop jeune! Je ne suis pas Samuel de Champlain ou Mahomet pour marier une fille de douze ans ou comme Jefferson, le troisième président des États-Unis, qui eut une maîtresse noire à quatorze ans d’âge… de quoi rendre malade toutes les féminounes du Québec…

– Dépêchez-vous! Ton père s’impatiente, lança sa mère dans la cuisine.

Quand il fut habillé, Jean-François appela sa mère afin qu’elle lui sèche les cheveux. Elle se plaça de façon à avoir le dos à la cuvette, pour ne pas apercevoir Benoît, encore nu. Tout en s’exécutant, elle dit:

– Nous comptons sur toi pour réussir. Notre avenir en dépend. Je suis très fière de toi.

Elle embrassa son fils sur le front, puis elle quitta la salle de bain. Sitôt qu’elle eut fermé la porte, Benoît sortit de la cuvette, en questionnant son frère Jean-François qui essayait devant un miroir de nouer son nœud de cravate.

– J’aurais dû le demander à maman. Elle fait ça dans le temps de le dire.

– Qu’est-ce qui vous prend tous?

– Je ne le sais pas. Je dois aller à une réunion avec Papa. Il doit me présenter à un homme qui m’amènera travailler avec lui.

– Je veux y aller aussi.

– T’es trop jeune… et trop faible! Crois-tu que Papa pourrait me vendre?

– Idiot! Il t’aime bien trop pour ça.

– Il ne me l’a jamais dit.

– Non, mais l’autre jour, il l’a dit à Maman. S’il te vend, je me vendrai aussi. Tu ne partiras pas seul.

Jean-François eut un grand soulagement. Il serra son frère nu dans ses bras, ayant à peine à retenir ses larmes. « À deux, le malheur est moins grand. », pensa-t-il.

Rassuré, Jean-François descendit au magasin où l’attendait son père. Là, il salua sa mère et son frère Benoît qui s’était rhabillé d’urgence. Benoît le regardait avec envie. Jean-François quitta les lieux sans mot dire, l’âme un peu moins triste.

                                                       * * *

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