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Le jeune espion (1)

avril 30, 2020

Le jeune espion

                                                   (Roman)

Sherbrooke, le 25 avril 1950

 En entendant le surveillant de l’étude lui dire que le directeur du juvénat voulait qu’il se rende à son bureau, Jean-François tressaillit de peur. Il sentit une bouffée de chaleur lui monter à la figure, une certaine faiblesse s’installer dans son petit corps d’adolescent.

 Il prit une grande respiration, serra les poings. « Ce n’est pas le moment de faire de la toile », pensa-t-il. Ce serait une faiblesse que l’on interpréterait comme un aveu. « Je suis un homme. », se répéta-t-il pour se convaincre d’une chose dont il doutait dans les moments difficiles.

Il laissa la salle d’études et se rendit aussitôt au bureau de l’abbé Royer.

« Ils auraient pu cesser de boire, ces deux cochons! », maugréa-t-il, en songeant à ses deux camarades qu’on venait de renvoyer du juvénat parce qu’ils avaient volé, la nuit, quelques bouteilles de vin de messe. Ils s’étaient saoulés au point d’en être malades et d’avoir éclaboussé le mur, près de la fenêtre. Odeur qui sauta évidemment au nez d’un des surveillants du dortoir.

 Si le père Stanislas n’était pas venu parler au beau Marcelin, ce matin-là, ils n’auraient pas été pris. Le vieux Pompon, notre très cher chef gardien du dortoir, n’en aurait pas eu connaissance : il est bouché autant du nez que du cul. Cela devait arriver. Que la volonté de Dieu soit faite! Mais, de grâce, Seigneur, ne soyez pas trop sévère », suppliait Jean-François intérieurement.        

 Jean-François se répéta ce qu’il devait dire : « Mon père, je surveillais le père Pompon pour éviter que mes amis se fassent prendre. Je ne dormais pas. J’ai toujours des problèmes à m’endormir. Vous comprenez? Emmanuel et Pierre sont mes meilleurs amis. Je ne pouvais pas refuser de les avertir si le vieux Pompon se pointait. Habituellement, Pompon dort comme une marmotte. On l’entend “biboyer”[1] comme s’il était couché dans le lit voisin. Quand il marche, il fait autant de bruit qu’un éléphant. Comment pouvais-je refuser ce petit service à mes meilleurs amis? D’ailleurs, je n’ai même pas eu à le rendre, car le vieux Pompon ronflait. Je l’entendais de mon lit. Je suis resté bien couché, les mains sur les couvertures, comme vous l’ordonnez.»

 « Je ne dors pas? Pourquoi? Ce n’est pas à cause de Pompon, non! Il ne fait quand même pas assez de vacarme pour m’empêcher de dormir, même s’il a le sommeil si agité. On croirait quand c’est lui qui surveille que sa chambre est un véritable champ de bataille. Il n’a peut-être pas la conscience tranquille. À soixante-dix ans, on a sûrement quelques péchés à se faire pardonner.

 Non! Non!, poursuit Jean-François dans sa réflexion intérieure. Si je lui dis que je ne dors pas, il va insister pour savoir pourquoi. Après sept mois, je devrais être habitué. Et si je ne dormais pas depuis sept mois, je serais sûrement plus abîmé.

Je ne peux tout de même pas lui dire que je rêve tous les soirs de m’évader de leur foutu collège pour revoir Raymond. Ils avertiraient mon père et ce serait mille fois pire. Vouloir revoir un protestant, peut-être même un communiste, puisqu’il vient de Belgique, c’est peut-être digne de l’enfer. Papa m’a justement placé ici pour empêcher ces mauvaises fréquentations. Mais qu’y a-t-il de mal à courir dans les champs, à griller une cigarette et à parler de pays étrangers avec un ami?

 Non! Je dois ne pas en parler. Garder le silence, voilà ce que je dois faire. Avoir l’air innocent. Oui! Innocent. Les adultes aiment les jeunes qui ont a l’air innocent. Ils se sentent alors supérieurs et veulent nous protéger. Oui! Je serai innocent.»

Perdu dans ses pensées, Jean-François s’imagina être le petit martyr Saint-Jean-François,  Sébastien moderne, nu, attaché au poteau, prêt à recevoir les flèches des barbares comme sur la page couverture d’un livre de religion qu’il venait de lire. Il pouffa de rire : « Qu’adviendrait-il si le petit saint était bandé? La scène prendrait de la valeur. Le petit martyr serait adorable.»

Après avoir longé les deux corridors qui menaient au bureau du directeur, Jean-François frappa timidement à la porte. Quand on ouvrit, un frisson lui traversa le dos. Son père était assis face au directeur. Le jeune collégien pensa aussitôt : « Je suis renvoyé. Papa va me mettre dans une école de réforme et maman mourra de chagrin. Je suis un assassin.»

Il regretta de ne pas avoir été appelé plutôt au bureau du préfet de discipline, le père Labonté. Celui-ci, de réputation, aime les petits gars. Ce qui en excite plusieurs et allume bien des pensées, des passions secrètes. « Quand on a envie de jouir, on va le voir et il nous aide», disait la rumeur. Et, Jean-François avait tellement besoin d’aides quoiqu’il ignore encore ce que signifie le mot jouir. « Ce ne peut être qu’agréable un mot d’une aussi belle sonorité. »

Jean-François aurait préféré aller chez ce préfet de discipline qu’il ne connaissait qu’à travers les ouï-dire à faire face à son directeur et à son père.


Malgré sa curiosité qui l’incitait à vouloir tout connaître, en particulier ce qui sortait de l’ordinaire, Jean-François était un élève modèle. Il avait de très bonnes notes et allait communier presque tous les matins. C’est pourquoi il n’était jamais allé au bureau du préfet. Ce n’était pas parce qu’il était religieux ou parce qu’on l’obligeait à se rendre à la messe, mais parce qu’il aimait se sentir lié à une force surnaturelle. La communion représentait pour lui une façon de participer au salut du monde. Quand il communiait, il devenait le plus heureux des garçons. Comme si une osmose intérieure se produisait entre lui et Dieu.

Quand Jean-François entra dans le bureau du directeur, son père se leva, silencieux, sérieux, mais sans avoir la rougeur qui le caractérisait dans ses moments de colère. Jean-François se plaça devant la chaise libre, à sa droite. Il aurait sûrement pouffé de rire s’il avait continué à fixer cette image dans laquelle il se retrouvait devant le tribunal du jugement dernier, mais ce n’était ni le temps, ni le lieu de laisser courir son imagination.

Le directeur en face de lui et son père était caché derrière son bureau. Il avait la tête chauve, le bec pincé. Il se frottait les mains, comme si on avait manqué de chauffage pendant la nuit. Il avait, selon Jean-François, de grosses mains d’assassin. Combien de lycéens avait-il étranglés?

– Cher Jean-François, c’est un grand jour pour vous. Que vous avez de la chance d’avoir un père aussi prévoyant!

Le curé insistait, observait l’effet de ses paroles sur le père et le fils, jaugeait son malaise et retenait son désir de sourire. 

– Eh oui! Votre père m’a informé de ses intentions à votre sujet. Et j’en suis ravi.

Jean-François se sentait de plus en plus mal à l’aise. Il ne saisissait pas le message de ce prêtre, aux mots élastiques, aux silences scrutateurs. Encore une fois, il faillit pouffer de rire, en imaginant le curé avec un pain de savon dans la bouche, faisant de grosses bulles en ouvrant sa petite bouche en cul-de-poule. Il se demanda pourquoi on avait tellement envie de rire dans des moments pareils. Les nerfs? Il se serait bien passé de son imagination et de son sens de l’humour, deux armes qui volent à son secours dans les moments difficiles. 

– Cette fin de semaine, renchérit le Père Royer, vous serez dans votre famille…

Jean-François regarda son père, perplexe. Il ne devait pas être renvoyé puisque son père souriait. 

– Votre père a décidé de vous confier une mission. Une mission stratégique. Importante. Capitale pour votre père et pour notre communauté. Cette mission, comprenez-le bien, ne peut être confiée à n’importe qui. Il nous faut un jeune homme talentueux, quelqu’un qui puisse s’intégrer rapidement au marché du travail. Grâce à la sagesse de votre père, vous allez connaître le monde du travail. Intellectuellement, vous êtes capables d’assumer ce léger contretemps dans vos études. Pour notre part, nous nous engageons à vous offrir au retour un service de cours privés, afin que vous rattrapiez les quelques mois d’études que vous devez sacrifier.

Jean-François regarda le directeur et s’efforça de comprendre. Même si tout était bien en français, tout cela lui semblait du chinois qu’il confondait avec le latin et le grec, car il n’y avait rien à comprendre de ces paraboles. Toujours aussi pédant, le curé ajouta:


– Pour accomplir votre mission, vous devez nous quitter cette fin de semaine ci, afin de rencontrer vos futurs employeurs qui décideront à quel moment vous devrez partir pour réaliser votre travail. Votre mission est de la plus haute importance. Il y va de notre intérêt à tous.  Évidemment, vous poursuivrez vos études ici, en attendant. .Allez maintenant préparer vos affaires et profitez des vacances. Bonne chance! Petit veinard! 

Jean-François ne bougea pas, car il était pétrifié de surprise. Le curé s’adressa alors à M. Bégin:

– Vous pouvez l’accompagner, si vous le désirez.

Jean-François se rendit au réfectoire pour préparer son linge. Il songea immédiatement aux moyens qu’il prendrait pour revoir son ami Raymond.

Jean-François aimait bien que son père vienne le chercher au juvénat, car il avait une voiture neuve, une voiture qui faisait l’envie de tous ses camarades. Ce privilège suscitait toujours la curiosité et affermissait son prestige auprès des pensionnaires. Quand son père venait le chercher, une bonne partie du personnel du pensionnat défilait devant lui. Chacun était alors d’une affabilité sans borne. Quand c’était quelqu’un d’autre, il devait porter lui-même ses bagages. Sans être orgueilleux, Jean-François aimait bien en mettre plein la vue.

Le départ fut rapide. Il se glissa sur la banquette avant et renifla profondément l’odeur de la voiture neuve. Malgré son enthousiasme, sa crainte n’était pas complètement disparue. Il toisa son père sans dire un mot.  

La voiture défila dans les rues, longea les vitrines décorées d’œufs de Paques, de poules et de lapins au chocolat. Cette liberté imprévue ressemblait à une résurrection. Les lumières des vitrines paraissaient plus belles qu’à Noël. Elles dansaient, invitaient au régal : — venez manger ce beau petit lapin qui frétille de la queue!

– Quelle chance!, pensa Jean-François. Je serai à la maison pour Pâques. Je dois trouver un moyen de le dire à Raymond.

– Papa, est-ce que je pourrai garder le magasin, ce soir?

– Nous verrons, répondit son père. Tu as beaucoup de travail à exécuter. Même si tu viens à la maison, tu dois préparer ton examen de biologie…

– Ah! La vache, pensa immédiatement Jean-François. Cette vieille charogne de Pétel lui a parlé de l’examen. Deux cents questions. Vieux maudit! Si, au moins, il avait les goûts du préfet, il y aurait moyen de l’attendrir. Je suis convaincu que j’arriverais à le séduire.»

Même s’il en doutait parfois, Jean-François savait qu’il est très beau.

– Et sans doute as-tu besoin de repos pour couver ta brosse?

Jean-François se sentit rougir. Il aurait aimé s’expliquer, atténuer ce mensonge, mais l’attitude de son père ne lui permettait pas de répondre. « On l’a mis au courant», pensa Jean-François. Mais pourquoi le prenait-il aussi bien? En temps ordinaire, il aurait piqué une crise, car c’est «un homme à cheval sur les principes». Jean-François crut préférable de ne pas insister. Il regarda son père perplexe.


Malgré le mystère qui planait, Jean-François ne quittait pas les vitrines des yeux. La ville lui semblait sensuelle avec toutes ses couleurs. Jean-François aurait bien aimé que l’on s’arrête à l’un de ces magasins. Mais bientôt l’euphorie des vitrines fit place à la noirceur des routes de campagne. Les phares perçaient difficilement l’obscurité. Jean-François se pencha alors pour mieux observer le ciel à travers la vitre de la voiture. La Voie lactée resplendissait. Comme on le lui avait appris, la Grande Ourse lui fit penser à un chaudron ce qui fit sourdre le creux qui rongeait son estomac. Il scruta encore le ciel et se demanda : mais où est donc le T de Sainte-Thérèse? 

Jean-François chercha la constellation, en se demandant si on allait présenter des films à la salle paroissiale durant les vacances de Pâques. C’était improbable qu’il puisse y assister, car il fallait passer une bonne partie de la nuit à l’église et, le dimanche, il retournerait sans doute au collège.

« Les villes pourront se donner tous les airs de carnaval, jamais elles n’égaleront la beauté d’un ciel plein d’étoiles », murmura-t-il intérieurement. Cette immensité n’avait de rival que l’amour pour la beauté et l’humanité qui habitait le jeune homme.

La route était longue de silence, longue de cette conversation muette entre père et fils.


Jean-François regarda la silhouette de son père dans le noir. Il se demanda pourquoi cet homme si froid ne l’aimait pas. Il aurait tant voulu le voir sourire, l’entendre discuter de ses problèmes, de la famille, de grand-père qui passait en un instant de colères éclatantes à des rires bruyants, des tourtières de grand-mère dont la noblesse du visage valait bien l’air tête de la reine d’Angleterre. Il aurait voulu savoir comment se portait sa mère, sa valeureuse mère qui travaillait sans cesse pour ses six rejetons, car malgré la voiture neuve, la famille Bégin n’était pas très riche, avec autant d’enfants à nourrir.          

C’était pourquoi l’aîné, Paul, s’était engagé comme bûcheron. Même si son père prétendait que l’éducation est le plus grand des héritages, Paul détestait les études. Plutôt que de voir les professeurs se damner pour ce colosse qui ne veut rien savoir, M. Bégin avait, à regret, dû se contenter de voir Paul partir pour le camp de bûcherons.

Les faibles lueurs du village apparurent enfin. Jean-François rêva au lever du jour, car il avait hâte de revoir ce merveilleux St-Camille-des-Champs.   Petit village perdu dans la région des Vauxcouleurs, St-Camille comptait trois églises : une catholique, une protestante et une baptiste. En prenant conscience de ce fait, Jean-François se questionna:

– Pourquoi deux églises protestantes différentes?  

Puis, il se dit que Dieu est bizarre, car si seulement les catholiques peuvent être sauvés, pourquoi les damnés trouvent-ils moyen de se multiplier et même de se diviser en clans? Après mure réflexion, il en conclut:

– C’est sans doute pourquoi il est écrit dans l’Évangile que beaucoup sont appelés, mais très peu sont élus! 

    
Quand il arriva à la maison, Jean-François n’eut pas droit à une grande réception. Même s’il n’avait pas revu sa famille depuis belle lurette, il ne s’attendait pas à un accueil délirant. Il n’en avait pas l’habitude. Il savait que ses frères et ses sœurs seraient couchés, alors que sa mère et ses grands-parents seraient peut-être encore à genoux pour terminer le rosaire commencé par les jeunes, car, comme le disait son père : « une famille qui prie est une famille unie.»


[1] -biboyer : Parler en dormant

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