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Le chantage.

avril 27, 2020

La distraction, Paul connaissait ça. Pour lui, c’était une deuxième nature.

Une fois, par exemple, il s’était rendu, en voiture, avec sa conjointe, au Château Frontenac, assister à un congrès sur les nouvelles méthodes de reproduction des plantes de toutes sortes. Il revint chez lui en autobus, oubliant à Québec, son épouse et sa voiture.

Il était pratiquement devenu une légende du parfait distrait auprès de ses amis, au bureau d’agronomie où il travaillait.

Ainsi, un samedi matin, alors qu’il se concentrait à son travail, Paul reçut un coup de téléphone étrange. Un homme dont il ne connaissait pas la voix demandait à parler à Pauline, son épouse, en visite chez sa mère depuis une semaine.

« Qui cela peut-il bien être? », se demanda Paul, qui ne reconnaissait pas la voix. Tout le monde sait qu’elle est chez Irène et qu’elle ne revient que … » 

Paul était traumatisé de ne pas déjà être à la gare pour y recevoir Pauline. Il avait promis d’aller la chercher au terminus, ce midi même,  se rappela-t-il d’un coup. Il bénissait cet étranger, ce hasard, qui venaient lui rappeler l’existence de sa femme qu’il adorait pourtant et dont il avait oublié le retour.

Paul fonça au terminus de la petite localité pour y cueillir son épouse. Évidemment, elle n’y était pas. Paul songea aussitôt que l’autobus avait probablement pris du retard.

Paul serpenta la gare, s’acheta un journal, le lut au complet. Toujours pas d’épouse.   Il décida d’appeler chez sa belle-mère pour connaître la raison de cet étrange retard, car Pauline avait la réputation d’avoir la précision d’une horloge. Le téléphone était sans cesse occupé. 

Paul piaffait d’impatience, car il venait tout juste de se rappeler qu’il avait laissé le plat d’eau qu’il faisait bouillir sur la cuisinière chez lui. La peur d’un incendie le tenaillait.

Il s’empressait de recomposer le numéro de téléphone, quand un garçon d’une douzaine d’années lui demanda un dollar.

– S’il te plaît, monsieur, je n’ai pas mangé depuis deux jours.

Paul sortit instinctivement cinq dollars et le donna au garçon qui lui semblait plutôt mal pris.

« Va t’acheter quelque chose », dit-il pour ne plus être dérangé.

Il réussit enfin à avoir la communication et apprit sa méprise : Pauline revenait bien le jeudi, mais celui de la semaine suivante. Habitué à ses bévues, il se mit à rire.

Il riait comme un fou quand il aperçut à nouveau le petit bonhomme, près des téléphones.

– T’as déjà mangé?

– Non, j’ai pensé que vous voudriez bien venir avec moi au restaurant. Je suis seul. Et, c’est « plate » en maudit.

Paul remarqua alors que cet enfant portait des vêtements trempés, boueux et un pantalon tout déchiré sur une cuisse.

– Tu n’as pas de parents ?

– Bien sûr que j’en ai. Mon père devait venir me chercher hier soir et il ne s’est pas présenté. Il doit être encore saoul. Quand il se met à boire, ça peut durer des jours et s’il me voit, il ne cherche qu’à me battre.

– Oui, mais ta mère?

L’enfant hésita avant de lui dire qu’elle était morte.

Pris de pitié, Paul amena l’enfant au restaurant. Profitant de sa présence, le petit Sylvain se gava jusqu’à en être malade.

– Que feras-tu maintenant? Tu ne peux tout de même pas passer la journée ici. Veux-tu que je t’amène chez ton père?

– Oh non! Je t’en supplie, ne fais pas ça. Amène-moi avec toi. T’as l’air si gentil. Je ferai tout ce que tu voudras. Amène-moi. Je te jure, tu ne le regretteras pas. Allez! Juste deux ou trois jours. Le temps que mon père se dessaoule. Je suis certain que s’il me voit maintenant, il va me battre au sang.

L’idée d’amener ce jeune chez lui, durant quelques jours, alors qu’il avait énormément de travail à compléter, ne lui souriait pas du tout, mais pas du tout. Par contre, prendre le risque de laisser cet enfant entre les mains d’un monstre, même si c’est son père, c’est de la misère assurée.

« Il pourrait sans doute m’aider », pensa le bon samaritain. Paul avait trop de respect pour les enfants pour ne pas intervenir afin d’empêcher cette injustice.

– C’est d’accord. Tu m’aideras à replanter mes fleurs et je te paierai. Disons le salaire minimum. Quand le temps viendra, que tu seras certain que ton père ne sera plus ivre, je te ramènerai au terminus pour qu’il puisse venir te chercher.


Sylvain était fou de joie. Juste voir sa figure rayonnante valait bien quelques petits sacrifices. « De plus, je serai moins seul durant l’absence de Pauline… », pensa Paul.

Dès leur arrivée à la maison, Paul se précipita vers la cuisinière. Heureusement, dans sa distraction, il avait oublié d’allumer le rond du poêle.

– Paul, est-ce que je peux me reposer, avant de t’aider? Je suis tellement fatigué, demanda le jeune garçon.

Paul se sentit un peu niaiseux et coupable de ne pas y avoir pensé plus vite. Il jeta un œil sur le gamin et s’aperçut que non seulement son pantalon était déchiré, mais Sylvain était affreusement sale.

– C’est une très bonne idée. Mais, tu dois prendre un bain auparavant.

Paul se rendit à la salle de bain et fit couler l’eau.

Le bain n’était pas encore rempli que Sylvain s’amena. Sans forme de scrupule, plutôt même en posant un peu, il se dévêtit devant Paul, surtout préoccupé à vérifier la chaleur de l’eau. Paul fut étonné. On aurait dit que Sylvain voulait attirer l’attention. Paul pensa qu’il était trop scrupuleux… comme son éducation l’avait modelé.

– Qu’as-tu à la cuisse? demanda Paul, ahuri de voir une si longue cicatrice et le sang séché tout autour.

– Ce n’est rien, je me suis blessé en sautant une clôture.

Paul prit des médicaments et commença à soigner la cuisse de Sylvain essayant de ne pas montrer qu’il voyait bien que le garçon était bandé. Paul eut l’impression que le petit non seulement aimait se faire soigner, mais qu’il souhaitait bien d’autres formes de caresses. Il s’empressa de chasser cette idée, se disant que de telles cochonneries ne peuvent germer que dans la tête des adultes. N’empêche que de toute évidence, Sylvain adorait ça. « Il ne s’en aperçoit même pas. », pensa Paul, malgré toutes les tentatives de Sylvain pour faire dévier les mains ailleurs que sur la cuisse. 

« C’est probablement parce que ça chauffe trop qu’il me pousse ainsi la main », crut Paul.

Paul n’était pas si tôt sorti de la chambre de bain, pour permettre au petit de se laver, que Sylvain trouva une nouvelle excuse afin de le ramener près de lui.

– Je ne peux pas me laver seul. Ma blessure me fait trop mal et si je m’assois dans l’eau, il n’y aura plus d’onguent, affirma catégoriquement Sylvain.

Paul comprit sa méprise. Il aurait dû nettoyer, puis attendre que le garçon ait pris son bain, avant de fixer les pansements.

Impatient de commencer à travailler, Paul se rendit près de Sylvain qui lui saisit la main et la déposa sur son sexe qu’il s’amusait à faire sursauter sur son ventre, à travers des éclats de rire.

Cette fois, il était impossible de nier l’évidence. Paul comprenait mal ce désir sexuel d’autant plus qu’il avait toujours cru les enfants « innocents ».

– Crosse-moi ou mange-moi, ce serait même encore mieux!

Paul enleva la main, ne pouvant plus douter des intentions de son jeune protégé. Il s’éloigna, un peu en colère.

– Ne t’en va pas. C’était une farce. Tu n’aimes pas ça rire? Il n’y a rien de mal là. Je ne recommencerai plus. Souris!   

Paul céda à nouveau. Même s’il ne voulait pas se l’avouer, Paul était hypnotisé par la beauté de Sylvain, par la douceur de sa peau, la senteur de ses cheveux et l’envoûtement de son rire. Il était peut-être diabolique, mais quel beau démon !

Paul refusait de reconnaître cette attirance pour ne pas déroger à ses principes.

Il lui lava le dos, et prétextant de l’eau sur le feu pour retourner à la cuisine, Paul s’éloigna.

– Le reste, tu peux très bien le faire tout seul.

Paul s’était mis à la lecture d’un journal quand Sylvain fit son apparition dans la cuisine, toujours nu comme un ver.

 Paul fut surpris que Sylvain soit encore bandé. Un exploit qu’il ne pouvait plus réussir depuis des années. 

« Ce doit être le pouvoir de la jeunesse. », se dit-il.

– Prends-moi dans tes bras pour m’apporter dans mon lit. J’aurais tellement aimé que mon père m’amène dans ses bras.

– Quel caprice! , s’exclama Paul. T’es vraiment un vrai bébé.

Mais il s’y plia, sans trop comprendre pourquoi. Il se sentait incapable de refuser quoique ce soit à cet enfant.

Paul fut troublé par le contact de la chair nue dans ses bras. Ce devait être son éternel désir d’avoir un enfant ou l’absence de Pauline qui le troublait ainsi. Il ne pouvait pas nier que ce contact lui procurait beaucoup de jouissance. Il était maintenant aussi bandé que Sylvain.

« Ça coûte si peu cher de rendre un enfant heureux », se dit-il, pendant que Sylvain le prenait par le cou et l’embrassait.

Paul en avait le cœur à l’envers. « Ce jeune manque affreusement d’affection », pensa-t-il.

« Pourquoi des parents mettent-ils des enfants au monde, s’ils ne peuvent pas leur manifester de l’amour? Serait-ce que le monde est rendu assez fou pour qu’un baiser et une caresse soient interprétés comme des gestes sexuels, voire incestueux? Notre société serait-elle devenue complètement paranoïaque? Est-ce les médias qui rendent les gens aussi hystériques dès qu’il est question de relations sexuelles entre un adulte et un enfant? Pourquoi ne peut-on pas concevoir ses relations sexuelles comme étant possiblement sans violence, voire même positive, constructive d’un plus grand amour de soi chez l’enfant? »

Il se rappela tous les efforts que lui et Pauline avaient faits pour engendrer un de ces petits êtres qui font aussi bien votre bonheur que votre enfer. Toutes les démarches infructueuses pour adopter un enfant.

Paul portait Sylvain, non seulement avec fierté, mais comme si c’eut été le plus précieux cadeau de la nature. Même si Sylvain était agaçant avec ses désirs sexuels, Paul adorait déjà, cet enfant.

Sylvain s’étendit sur le lit. Tout sourire, il porta la main à son sexe. Frondeur, il avait étendu la main sur sa bourse, pendant qu’avec le bout des doigts, il massait le bas de son petit sexe, toujours raide comme de l’acier. Même si Paul était profondément bouleversé par la beauté angélique de Sylvain, sa morale n’approuvait nullement cette masturbation. Pourquoi donc? Comme tout le monde, il ne le savait pas, mais il acceptait sans réfléchir cet interdit. « C’est mal, voilà tout. Même si c’est stupide, c’est mal. »  Toutes les religions l’affirment. Elles ne peuvent pas toutes se tromper.

Pour se soulager la conscience, Paul ajouta :

– Tu pourrais au moins attendre que je sois parti, dit-il au gamin en haussant un peu le ton pour croire dans sa propre colère. Mais dès qu’il fut à l’extérieur de la pièce, il se dit en lui-même : « Faut bien qu’il ait un défaut », tentant de minimiser ces scènes qui commençaient à le choquer.

 Il se hâta de quitter la chambre, mais il n’avait pas commencé à travailler que Sylvain était revenu le retrouver en bobettes, comme si rien ne s’était passé. Il s’assit et regarda Paul s’affairer dans ses livres. Puis, il embrassa Paul et s’en alla dans sa chambre. On aurait dit qu’il avait perdu une bataille.

Les trois jours en présence de Sylvain furent trois jours de paradis. Sylvain avait mis ses tentatives de séduction de côté et jamais Paul n’avait autant ri, autant joué, autant raconté d’histoires. Paul n’avait jamais été aussi heureux, grâce à ce petit gars, il revivait, à travers lui, sa propre enfance. Paul était fasciné par la possibilité de retrouver sa « réalité profonde de gamin », à travers le besoin de faire plaisir à Sylvain. Il s’est même livré à des jeux de cache-cache, se rappelant la première fois qu’il avait embrassé Nicole, dans une garde-robe et toute la fierté qu’il en avait ressentie. Sans le savoir, Paul vivait exactement ce que vivent tous les amourajeux.

 Peu de travail avait été accompli, mais la vie avait enfin un sens. Paul  finit par adorer Sylvain autant que Sylvain l’adorait. C’était l’amour fougueux, sans le lit. Une relation bien différente de celle qu’il entretenait avec Pauline. Avec Pauline, la relation était convenable, mais ne procurait pas le piquant, la joie de vivre qu’il ressentait présentement avec Sylvain. Une amitié presque une adoration.

Une telle relation est-elle éphémère? se demanda-t-il.   Paul et Sylvain étaient pleinement parfaitement heureux comme quand deux jeunes garçons s’amusent ensemble. « Le jeu créait le bien-être, l’égalité humaine, malgré les âges. La fiction vécue dans la vie de ce couple hors-norme n’avait rien à voir avec la réalité hétérosexuelle vécue de nos jours. Le mariage des deux caractères engendrait une transcendance comme si l’imagination dans le réalisme du jeu permettait d’oublier les inconvénients de la vie. Est-ce la même joie qu’un père quand il se voit dans le miroir de l’âme de son petit gars? », se demanda Paul.

Paul décida de proposer à Pauline d’adopter cet enfant, si sa famille l’acceptait, car il n’était pas orphelin de toute évidence. Est-ce que son père voudrait laisser aller cet enfant qu’il battait? Aucun père ne le ferait même s’il est alcoolique.

 Malheureusement, le temps était venu de retourner à la gare et probablement de se séparer à jamais. Sylvain avait rejoint son père au téléphone, puis avertit Paul que son père avait retrouvé ses sens.

Paul et Sylvain avaient le cœur gros. Il s’était créé un lien tellement riche entre eux qu’ils croyaient que même leur séparation inévitable n’arriverait jamais. Rien ne pourrait, quoiqu’il arrive, leur faire oublier ces trois jours de parfait bonheur. C’est, du moins, ce que pensait Paul.

Pour bien alimenter ces derniers moments, Paul décida de ramener Sylvain au restaurant de leur première rencontre. Désir un peu romantique… bien partagé.

Paul donna cent dollars à Sylvain pour les travaux accomplis durant son séjour avec lui à la maison. C’était sûrement bien au-delà de ce que méritait Sylvain, mais c’était une façon de le récompenser pour la joie qu’il lui avait fait connaître.  

– Avec cela, tu pourras prendre l’autobus pour retourner chez toi, dit-il, en souriant, avant de commander un repas à chacun.

Ils mangeaient encore quand un policier se présenta à leur table.

Sans même sembler remarquer la présence de Paul, le policier, une photo à la main, demanda à Sylvain s’il était bien « ce garçon-là ». Sylvain répondit par l’affirmative. C’était l’évidence même.

Paul assistait à la scène, se disant que toute cette affaire finissait bien, car Sylvain, accompagné d’un policier, n’aurait pas à craindre les coups de son père, lors de son retour.

 À la demande du policier, Paul quitta la table et se rendit à l’auto-patrouille où il prit place sur le siège arrière, pendant qu’un autre policier venait chercher Sylvain pour le ramener à la maison.

Ce policier demanda à Sylvain, avant de partir, s’il était en compagnie de Paul. La confirmation n’était pas encore obtenue que le policier demanda à l’enfant depuis quand ils étaient ensemble, depuis quand ils se connaissaient, si Paul l’avait séquestré, touché, agressé. Paul était intimidé, il se sentait accusé d’une perversion qu’il n’avait pas. Il ne ferait pas de mal à une mouche, encore moins à un enfant, même si une relation sexuelle chez les garçons apporte le bonheur et non l’inverse. 

Sylvain demeura muet et mal à l’aise. Où voulait-on en venir?

Le policier conclut qu’il s’agissait bien d’un cas d’enlèvement, de séquestration, ou du moins, d’assistance à une fugue. Il mit Paul en état d’arrestation parce qu’au mieux il avait aidé un délinquant à fuir son foyer… mais il y rêvait déjà d’un cas d’agression sexuelle. Plus il y a de cas, plus les autorités subventionnent la police. C’est donc un réflexe normal de policier que d’en voir partout.

Paul sursauta de surprise et de colère.

– Mais que dites-vous là? répliqua-t-il, comme s’il n’avait pas compris ce qu’on lui disait ou plutôt comme s’il n’en croyait pas ses oreilles.

– La ferme! Mon hostie de tapette!

Paul était vraiment insulté. Il n’avait jamais eu la moindre tendance homosexuelle.

– Monsieur l’agent, c’est une monstrueuse erreur.

– Aie toué, mon tabarnak, je ne t’ai pas sonné, kâliss de christ! Quand je voudrai une pipe, hostie, je t’appellerai.

Paul était décontenancé par la vulgarité du policier. Est-il possible que de tels porcs représentent la loi?

Le policier le força à l’accompagner au poste de police où il fut interrogé durant des heures.

Paul répéta inlassablement l’histoire inhabituelle de cette rencontre, mais il ne put expliquer pourquoi il n’avait pas appelé la police. Cela ne lui avait pas paru nécessaire. Point.   Le jeune était en pleine sécurité avec lui, il n’était pas battu par son père. Sylvain était assez heureux et en sécurité pour justifier cette décision.

Paul demanda la permission d’appeler son épouse.

Il tenta de se rappeler le numéro de téléphone de sa belle-mère pour la rejoindre. Inutile. La nervosité embrouillait sa mémoire.

Les policiers interprétèrent cette demande comme un moyen de dissimuler son homosexualité. Qui oublie le numéro de téléphone permettant de rejoindre sa conjointe?

Paul était vraiment excédé par l’obsession des policiers à vouloir lui faire avouer qu’il avait entraîné Sylvain dans une aventure sexuelle.

« Pourquoi ne s’occupe-t-il pas à soigner leur propre phantasme qui empêche un adulte de fréquenter un jeune sans y imaginer une relation sexuelle, de la violence, de l’abus? Pourquoi défendre une morale aussi malade et répressive? 

 Après quelques nouvelles tentatives de téléphone infructueuses pour joindre Pauline, les policiers conclurent que Paul tentait de leur monter un bateau.

Paul avait hâte que finisse cette sinistre farce. Mais, plus le temps passait, plus il sentait que les policiers voulaient lui faire admettre à tout prix un crime qu’il n’avait pas commis.

Paul était consterné. Les policiers mettaient plus d’ardeur à lui faire avouer qu’il avait eu des relations sexuelles avec Sylvain qu’à trouver le côté positif de cette rencontre. Cela n’aurait pas été pire, s’il l’avait tué. C’est ainsi qu’on le remerciait d’avoir empêché un enfant d’être battu par son père. Un peu de sexe, c’est plus traumatisant que de se faire battre? Il faut vraiment être rendu débile pour penser ainsi.

De plus en plus irrité par l’obsession des policiers, Paul prit conscience pour la première fois de la dimension maladive qu’ont les autorités à surprotéger la sexualité des enfants. Une paranoïa pure et simple devenue une véritable hystérie collective. Une société doit être rendue profondément malade pour qu’un meurtre soit moins puni qu’un attouchement sexuel. Paul songea qu’en cas de meurtre, tu es libre quand tu as fait ton temps en prison; mais pour un simple toucher de nature sexuel, tu seras sur une liste permanente à vie de délinquants sexuels, même s’il n’y a eu aucune violence dans les faits que l’on te reproche. Si la société mettait autant d’efforts à combattre la violence, la vie serait mieux protégée et plus agréable.

Paul craignait de plus en plus d’être victime du chantage qui entoure les relations sexuelles avec un mineur. Il n’était pas l’Église pour pouvoir payer des millions en compensation à des gens qui avaient peut-être aimé ça quand les incidents se produisirent. Qui ne dénoncerait pas un geste qui peut procurer un petit 50,000 dollars?

Malgré cette nouvelle lucidité, Paul continuait d’être opposé à de telles relations, car on ne change pas sa perception de la vie au cours d’une simple mise en situation.

Il se rappela une conversation avec un ami missionnaire, le Père Conrad, qui l’avait jadis bien scandalisé. Celui-ci, en lui avouant son amour pour les petits gars, prétendait que la morale sexuelle est non seulement une préoccupation bourgeoise, mais encore pire une bibitte religieuse fondée sur aucune raison valable. De l’ignorance à l’état pur souvent contraire à ce que démontre la science.

Le prétendu vice sexuel, disait le Père Conrad, est une invention pour manipuler les consciences grâce à la mauvaise estime de soi que le péché incruste en nous. La haine du sexe que l’on nomme un vice est enfoncée dans toutes les consciences alors même que tu es trop jeune pour porter ton propre jugement. Une peur pire qu’une allergie. C’est la peur d’être ostracisé si tu enfreins la règle du “pas de sexe si tu n’as pas 18 ans ou hors procréation”. Toute ta vie sera conditionnée par la manière selon laquelle ton environnement t’aura fait percevoir la sexualité et les rapports humains qui en découlent.

Même jeune, qui a déjà été traumatisé par une relation sexuelle consentie, voulue et non violente? À moins d’y être forcé, le sexe est le plus grand des plaisirs. Mais, on y voit du mal, car on nous a dit depuis notre enfance que le sexe hors du mariage est objet de péché, une honte. Ce préjugé est devenu si fort que personne n’y échappe.

“Il est anormal, soutenait le Père Conrad, qu’alors que des enfants meurent de faim dans un pays sous-développé, les organismes d’aide humanitaire souvent dirigés par des religieux ne pensent qu’à combattre les relations sexuelles éventuelles. C’est une obsession de religieux frustrés. 

C’est d’autant plus fou que la peur du sexe a pris une telle folle ampleur qu’avec l’avènement de la peur de l’homosexualité. Pourtant, s’il est une orientation sexuelle qui ne porte en soi aucun danger, outre les maladies vénériennes, c’est bien l’homosexualité. Un garçon, ça bande, ça jouit, ça éjacule et ça débande. Ce n’est pas dégradant puisque le garçon apprend à travers sa sexualité à admirer la beauté de son corps et à en jouir. La jouissance est une condition à la survie humaine. Avec ou sans rapport sexuel, le jeune apprend son métier d’homme en étant avec des hommes. Certains jeunes recherchent d’ailleurs la présence d’un mâle aîné.  

– Te faire sucer, ça ne fait pas mal, disait le Père Conrad. Bien au contraire, c’est extrêmement jouissant. Se faire admirer autant par un mâle que par une femelle, c’est aussi très valorisant. Le problème n’est même pas la prostitution, mais le proxénétisme. La prostitution devrait être individuelle et libre. Le rôle de l’état est de protéger tous ses citoyens, pas seulement ceux qui font son affaire. Toute forme de domination doit être combattue. Chaque individu doit être l’unique maître de son corps et de son esprit. Le droit à une sexualité libre et non violente est la base même du droit à la vie privée.

C’est possiblement la seule tendresse que connaissent ces enfants, victimes de la misère économique. Il n’y a que les féminounes qui sont assez folles pour prétendre que se faire « cruiser » est une forme de harcèlement. Tout individu est capable rejeter une invitation. Un toucher peut apporter le plaisir s’il est consenti et accompli dans l’amour et la tendresse. Mais nos sociétés veulent dicter l’agir de tous. Avoir l’esprit obtus, ça se cultive. Voir du mal partout, avoir honte de son corps, c’est un signe de déséquilibre.

 La prostitution libre, ce n’est pas pire pour une femme ou un homme que de se chercher un mari pour se faire vivre par lui toute sa vie. Une formule est acceptée, l’autre pas. La prostitution est simplement un autre moyen, je dirais un peu moins hypocrite, car tous les humains ont besoin de vivre leur sexualité. Rien ne devrait les empêcher sauf la violence ou la domination. La violence est le propre des frustrés. Qui a sacralisé le mariage? Pourquoi se servir de son cul pour gagner sa vie serait moins noble que de travailler dans une usine à construire des armes? L’important dans toutes les relations humaines, c’est l’amour, la tendresse, s’accepter comme on est et avoir du plaisir à vivre et de la gratitude pour la vie qui nous est donnée.

L’innocence des enfants? Quelle foutaise! 

Tout individu naît sexué. Ce sont aussi parfois les jeunes qui provoquent leurs aînés. Quels jeunes ne se crossent pas? C’est le sport favori de l’adolescence. Les jeunes garçons ne perçoivent pas du tout la sexualité comme les adultes.   Pourquoi combat-on leurs besoins sexuels au point de les traquer jusque dans leur intimité? Ces relations permettent d’assouvir une curiosité très saine, mais les adultes craignent que les jeunes aiment trop ça et qu’ils deviennent irréversiblement homosexuels. Ce qui est totalement faux. Bien des jeunes ont des expériences gaies, mais seront irréversiblement hétérosexuels. C’est un jeu pour exploiter leur corps. Ce sont les parents obsédés par le sexe de leurs enfants qui sont les vrais pédophiles, disait Nelly Arcand.

Si les jeunes ont droit à leur sexualité, pourquoi n’ont-ils pas droit aux expériences sexuelles qui leur permettront de choisir leur orientation sexuelle en toute connaissance de cause? Belle hypocrisie! Morale de tartuffe!»

Paul, férocement opposé à toute forme de prostitution, s’était efforcé de faire-valoir que ce milieu était malsain pour les jeunes, car ces relations ne pouvaient rien leur apporter de bon. 

– Le sexe, c’est sacré. Ça ne doit servir qu’à la procréation.», croyait-il vraiment. 

– Tout dépend comment c’est vécu, lui avait répliqué son meilleur ami, le Père Conrad. Il peut y avoir beaucoup d’amour même dans la prostitution. Là où il y a de l’amour et de la tendresse, c’est un miracle, une merveille pour les deux amants. C’est un crime de les priver d’un tel bonheur. C’est leur choix… l’âge n’a rien à voir là-dedans, sauf s’ils sont trop jeunes pour réagir selon leur désir. Personne ne peut être d’accord avec la pédophilie, soit des rapports sexuels avec un enfant en très bas âge. 

Penses-tu vraiment que je puisse faire du mal à un jeune que j’adore? Penses-tu qu’il ne peut qu’y avoir, dans cette relation où je lui donne le meilleur de moi, qu’un aspect négatif? Penses-tu qu’un jeune y est contraint, s’il revient te voir? Il aime ça.  Point final! 

Évidemment, s’il est confronté à une dénonciation, il dira avoir été forcé, car il n’est pas fou. Il sait que tout le monde autour de lui croit que c’est un crime honteux d’avoir ce que l’on appelle une relation sexuelle inappropriée. Ne demandez pas pourquoi, ils ne le savent pas. Ils l’ont appris ainsi et ne se sont jamais demandé si ça avait une forme de bon sens ou de logique. La pression sociale le forcera à mentir pour poser en victime, même s’il a aimé ça. Il deviendra la victime et s’il est chanceux l’agresseur sera un prêtre et là, il pourra aller se chercher un magot d’une ampleur jamais espérée.

 L’obsession de la prostitution ou de la sexualité juvénile d’aujourd’hui c’est la peur que l’homosexualité se répande, malgré l’opposition de toutes les religions. On a peur que si les jeunes goûtent ces plaisirs, ils ne sachent pas comment s’en passer et que plus tard, avec les femmes, ils ne soient plus capables de bander. Une peur que les femmes entretiennent non seulement parce qu’elles se sentent menacées, mais surtout par jalousie parce que bon nombre d’homosexuels se recrutent parmi les beaux mâles. L’amourajoie que l’on appelait avant la pédérastie est d’ordre esthétique. On oublie souvent son aspect émotif. Se désirer, se toucher provoque souvent l’amour. »

Et ce vieux missionnaire qui aimait bien les petits gars avait ajouté :

– C’est très frustrant pour un travailleur social de constater que tu peux obtenir un salaire dix fois plus élevé que lui à travers la prostitution. C’est pourquoi on fait croire que c’est plus noble de travailler avec ses bras ou son cerveau pour gagner son argent, mais pour tenir de tels propos, il ne faut jamais avoir eu faim.  

Paul se rappela combien il avait été choqué par ces propos. Il avait même songé très sérieusement de refuser le droit de visite à son vieil ami. Il avait cessé de le fréquenter, à un tel point que le Père Conrad lui avait demandé avant leur rupture s’il désirait ne plus le revoir, tout en lui soulignant que sa réaction et son étroitesse d’esprit le peinaient.

– Je t’aurais cru plus humain , s’était-il contenté de laisser tomber le Père Conrad.

Paul n’avait rien à se reprocher. Il avait même ignoré les avances de Sylvain. Pourquoi tout ce scénario?

 Avec la visite de son avocat, Paul ne tarda pas à comprendre la situation.

Sylvain avait affirmé que Paul l’avait payé cent dollars pour ses services sexuels. Sa parole suffisait pour envoyer Paul en prison durant des mois. D’ailleurs, le tribunal venait de lui refuser la liberté, en attendant de comparaître.

Paul était furieux et agacé ; c’est le moins que l’on puisse dire, car ce témoignage menaçait son foyer et sa carrière, si le mal n’était pas déjà fait. Pauline pourrait-elle passer par-dessus ces propos et le croire, lui? Les femmes ont tendance à tout exagérer dès qu’il est question de sexe. Elles sont jalouses, possessives et envieuses par nature. Ce qui explique les lamentations quotidiennes des féminounes. Heureusement, les féministes sont encore capables de faire la part des choses. Pauline était-elle l’une d’elles? Paul le croyait, mais… la pression.

La nuit fut infernale. Paul était divisé par la haine qu’il ressentait d’avoir été accusé faussement,  l’amour qu’il avait très profondément ressenti pour Sylvain et la culpabilité d’en être tombé amoureux. Paul crut fermement que Sylvain avait inventé ces accusations pour se débarrasser des policiers et de la DPEJ. Ils l’avaient certainement harcelé comme lui pour obtenir une accusation coûte que coûte. C’est bon pour les statistiques et justifier que le gouvernement injecte plus d’argent dans la sécurité pour la protection des enfants. La police est bien meilleure pour s’en prendre aux simples citoyens fautifs que pour arrêter les vrais criminels. C’est plus payant.

La violence est pourtant plus condamnable que le sexe, mais c’est ce que privilégie et protège même le système.

Paul s’interrogeait sur les motifs qui incitaient Sylvain à mentir. 

– Il ne m’a pas demandé de rançon. Il n’a jamais parlé de chantage, ce qui aurait pu se faire dès le deuxième jour. L’Église catholique, pour avoir la paix, paie maintenant des millions à ses victimes. La chasteté est devenue le racket du chantage. 

À moins d’être follement scrupuleux, ça ne tient pas debout. Mais, c’est payant pour les psychologues de maintenir l’idée que les jeunes souffrent dans une relation sexuelle, même s’il n’y a pas de pénétration. Les victimes deviennent riches, il leur suffit de faire croire qu’elles ont subi des séquelles permanentes. Il faut vraiment être naïf pour gober de telles chansons. Comment un jeune qui se fait toucher au pénis peut-il devenir pour autant invalide dans un lit pour le reste de sa vie? Pourquoi retourner chez ton agresseur, si tu en as peur? Voyons, ça ne tient pas la route. Non, il ne pouvait pas avoir de liens entre la dénonciation de Sylvain et ce qui se passait avec l’Église. C’est du délire, finissait-il par penser.

Sylvain ne pouvait pas connaître ce chantage. On lui a certainement mis dans la tête. Qui? Ce doit être son père. Son père doit-être le maître d’œuvre de ce chantage? Le jeune ne peut pas avoir pensé ça à lui seul? C’est une méchanceté d’adulte. 

Un élément jouait en faveur de cette vision des choses. Qui abandonnerait un aussi beau et charmant garçon, sinon un alcoolique? Un batteux d’enfants!

Paul n’avait pas d’enfant, mais il était sûr qu’il n’aurait jamais agi contre l’intérêt de son fils. Il ne le battrait pas. Il n’essaierait même pas de faire peur à un enfant.  

Toute cette hystérie autour du sexe lui sautait à la figure.  

– J’aurais peut-être dû le laisser crever de faim? Trancha Paul révolté, mais il se sentit coupable dès que cette idée germa dans sa tête.

Paul songea aussitôt à nouveau à son ami, le Père Conrad et à la façon dont il l’avait condamné, sans essayer de comprendre. Quel aveuglement!

Le matin, il se présenta en Cour où Sylvain raconta s’être fait sucer. Il ne voulait pas, mais il avait trop peur pour dire non. Il était seul avec un adulte dans cette maison où l’avait attiré Sylvain en lui faisant croire qu’il avait de beaux animaux. Une invitation qu’il avait acceptée pour voir les bêtes, sans se soucier ou craindre ce qui arriverait. Sylvain était livide. Il était impossible de sembler plus effrayé. On entendit les « on »  de l’assistance dès qu’il affirma que Paul lui avait donné cent dollars pour ne jamais en parler.

Paul était estomaqué. Abasourdi, il s’avança pour s’adresser au juge quand il s’affaissa.

Un policier accourut.

Paul vit le visage du policier se pencher sur lui et même s’il était silencieux, il pouvait entendre les pensées qui lui venaient à l’esprit.

– Une hostie de tapette de moins. Il est mort, l’écœurant.

Le policier semblait frustré de ne pas pouvoir continuer à l’humilier. Il confirma au juge la mort de l’accusé.

Paul se sentit libérer de son corps, heureux de quitter un monde aussi infâme. Sa connaissance n’avait plus de limites terrestres.

Il vit le père de Sylvain s’approcher de son cadavre, puis Sylvain arriva livide. Paul pensa aussitôt que dans le fonds, il ne s’était pas trompé : Sylvain l’aimait bien.

Sylvain s’approcha de son père et lui dit :

– Tu m’avais promis cinq cents dollars si j’arrivais à le faire condamner. Tu me payeras quand même, n’est-ce pas? Tu en es débarrassé, c’est ce que tu voulais?

Paul prit peu de temps à comprendre ce qui se passait quand il vit Pauline arriver au-dessus de son cadavre, toute excitée.

Elle prit la main du père de Sylvain et lui chuchota à l’oreille :

– On peut maintenant se marier, il n’est plus un obstacle !

Jean Simoneau

Texte révisé juillet 2014.

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