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Petite anthologie de textes érotiques masculins par Jean Ferguson

mars 27, 2020

ANTONIO ROCCO

(Italien, 1617-1664)

Auteur talentueux, libre d’esprit, philosophe, il était un partisan convaincu de l’amour socratique. Il décrit l’initiation du jeune Alcibiade avec beaucoup de poésie et sous les couleurs les plus agréables.

ALCIBIADE EST ACCUEILLI PAR PHILOTIME

(Alcibiade est un jeune romain, orphelin déluré à qui on donne comme professeur Philolime, adepte de l’éducation pédérastique.)


Philolime :

— J’introduirai dans le réceptacle de votre intelligence des semences de doctrines fécondes et agréables qui vous paraîtront surnaturelles. Je n’userai pas avec vous de la rigueur avec laquelle j’entre d’habitude dans le cœur des autres enfants pour leur imprimer le respect; mais nos premiers rapports seront pleins de confiance et d’agréments; recevez d’abord en tout bien tout honneur ce baiser que je vous donne comme un gage de mon affection et de l’égalité de nos rapports …

L’enfant à ce nouvel assaut se rejeta en arrière et devint pâle et tremblant.

Le maître le rassura en lui disant :

— … Ne craignez rien, mon fils; la langue dans la bouche ne saurait faire aucun mal; elle n’est nuisible que quand sa hardiesse sort des limites de la justice. Cette éloquence que vous attendez de mon savoir, que vos tuteurs ont cherchée avec tant de zèle, que mon dévouement saura vous donner, vous ne

l’obtiendrez que si votre langue ne fait un avec la mienne. La main aide la main, l’esprit aide l’esprit, la langue aide la langue. Sur moi, mon trésor, sur moi!…         

Et le prenant en même temps sur son sein, Philotime entrecoupait chacune de ses paroles de baisers. L’enfant se détourna un peu d’un air de courroux dédaigneux, mais c’était une de ces résistances provocantes qui ne font que raviver le désir et assaisonner la volupté. Alcibiade ne se montrait pas rebelle et laissait le maître caresser le fruit délicat et velouté des bienheureuses et célestes pommes.

Celui-ci donc visitait d’une main fébrile ce séjour de paradis et, dans les vaines extases d’un désir inassouvi, il concevait au contact de la douce entrée toute la félicité du bienheureux. Ce jeu plaisant, ce plaisant prélude dura jusqu’à ce que des affaires importantes vinrent l’arracher à sa joie; mais il lui en resta une sorte d’ivresse qui lui confondait les sens, au point qu’à la seule pensée de ce bonheur, il était obligé d’interrompre ses travaux.

Une ou deux leçons plus tard, Alcibiade demande à Philotime :

— Dites, mon maître, je vous prie, si l’on prend plus de plaisir avec les garçons qu’avec les femmes et pourquoi?

— La rencontre des semences a je ne sais quoi de désagréable; c’est comme une pluie importune et intempestive qui vous alanguit et vous fatigue. La vaste capacité du con vous cause une sorte d’horreur. C’est un labyrinthe qui vous invite à vous perdre plutôt qu’a vous réjouir. Voyez, au contraire, ce joli petit conduit fait au tour, qui vous mène au jardin fleuri des garçons. Ne renferme-t-il pas tous les plaisirs? Et le mouvement de ces deux coussinets arrondis, frais, veloutés, qui s’ébattent entre vos cuisses, ne porte-t-i pas au comble de la volupté? Ne vaut-il pas tous les plaisirs, non seulement réels, mais imaginaires que l’on peut goûter avec la femme? Ne vous semble-t-il pas que la nature, en donnant à ces bienheureuses fesses, cette forme rondelette, ce moelleux délicat, a voulu expressément nous montrer qu’elle destinait à remplir la concavité que forme notre corps quand nous en jouissons.

C’est le contraire chez la femme. Dans le coït, la convexité des deux ventres qui se touchent laisse un vide entre les parties et les empêche de former cette union parfaite qui seule fait l’extrême jouissance. Quand on jouit d’un garçon, on n’est privé ni de la douceur du baiser, ni du bonheur de respirer le souffle embaumé de sa bouche amoureuse. Là aussi l’union est complète et l’ivresse doucement partagée, lorsque le bien-aimé prend une position qui lui permet de tourner son visage vers celui de son amant, tandis que la ciboule se plante dans son jardin où frétille gentiment entre ses mains, selon le caprice du charmant jouvenceau.

LA JOUISSANCE DES ENFANTS.


Philotime:

— Quant à la question de savoir pourquoi certains enfants jouissent plus que d’autres, cela vient de ce que les parties de leur « jardin » sont unies à celles de leur « chardonneret » par des nerfs plus subtils, ce qui rend plus facile la communication des esprits; en sorte que le frémissement voluptueux de              l’oiseau» accompagne et précède même la jouissance ressentie par le « jardin ». Quelques-uns même éprouvent un tel plaisir à se faire chevaucher qu’ils en deviennent comme fous de désirs, qu’ils prient, qu’ils supplient, qu’ils forcent même leurs amants à leur faire la même chose. Ces enfants sont vifs et ardents entre tous les autres, parce que l’abondance des esprits lascifs qu’ils ont en eux donne de l’agilité à leurs mouvements et les rend plus chauds dans l’action; aussi les moindres actes révèlent-ils leur but où ils tendent, sans compter certains mouvements voluptueux des hanches, certains va-et-vient lascifs qui sont produits aussi par la circulation des esprits. il y a encore certains garçons tranquilles et posés qui n’éprouvent pas avec le même excès le désir de « carillonner », mais si faible soit en eux l’ardeur amoureuse commune à tous les êtres, ils n’en sont pas moins enclins à s’abandonner aux caresses, aimant à le faire sans le dire.

LA SATISFACTION DES SENS

Alcibiade:

— Je me rends à vos vœux et c’est le désir de m’instruire plus que toute autre raison, qui me détermine. Voyez, je m’apprête à vous satisfaire …

Ce disant, il souleva sa robe et prit modestement la posture propre à la circonstance. Le maître lui prêta secours de sa main et le membre viril bientôt étala ses glorieux trésors d’amour qui firent rougir de honte le ciel et les étoiles. Le soleil lui-même, vaincu par ces splendeurs plus que célestes, n’eut rien de plus pressé que de se voiler la face. Qui pourra jamais détailler les incroyables merveilles répandues à profusion sur ce petit abrégé des splendeurs de l’univers? Les deux hémisphères arrondis, pareils aux globes célestes, colorés d’un sang chaud, étaient semés de touffes vivantes de troènes et de narcisses. Au moindre toucher de la main, on les voyait tressaillir et s’empourprer de mille rubis qui éclataient sur un fond de lait et de cinabre. Tout n’était là que prairies charmantes, jardins fleuris, arc-en-ciel nuancé, blancs rayons, étoiles scintillantes. Leurs mouvements réguliers, graves, amoureux, comme on pouvait l’attendre de ce glorieux enfant, auraient fait bander une statue de bronze et de marbre. Oh! quel spectacle majestueux et royalement beau que celui de ce bouton aux plis serrés et délicats, pareil à une rose naissante, fleurette aux mille couleurs diaprées où la neige partout se le disputait à la pourpre …

FREDERICK ROLFE

(Anglais, 1860-1913)

Protestant, il se convertit au catholicisme vers l’âge de vingt-cinq ans et il voulut devenir prêtre, mais sa personnalité fantasque et compliquée, même intraitable, ne prédisposa pas les autorités religieuses à lui conférer le sacerdoce. Rolfe ne renonça jamais complètement à ce rêve de jeunesse: son mépris de la femme l’incitant à croire qu’il avait le vocation. Il devint maître d’école, par ailleurs très apprécié de ses élèves avec qui il partageait les mêmes goûts pour l’imaginaire et la fuite de la réalité. Il était tout différent en compagnie des garçons et des jeunes gens avec qui il partageait des affinités, il pouvait alors être doux et aimable.

Rolfe avait une intelligence vive et il s’intéressait beaucoup aux sciences. Esprit curieux et inventif, il inventa un appareil pour photographier sous l’eau, un procédé pour la photographie couleur. Il s’adonna en même temps à la peinture et à la poésie. Il fit aussi publier des contes au style agréable et surprenant; il les illustrait lui-même. Il commit aussi des récits historiques où il se montra original.

Après avoir été secrétaire du Dr Hardy, ancien principal du Jesus Collège d’Oxford, il décida de partir pour l’Italie où il fut complètement séduit par Venise. Il s’y installa.

Les Anglais de Venise qui le reçurent furent vite rebutés par son vilain caractère. Il finit par mener une existence misérable dans un hôtel minable. Malade et mourant de faim, il mourut d’une attaque. Sa devise est à la hauteur du personnage: « Le désir et la poursuite du tout, c’est l’amour »          
.

UN GARÇON GLORIEUX


Glorieux, ce garçon! Si grand, si droit, si blond,

Si doux, si mince, si fort pourtant,

Avec sa large poitrine, ses blanches épaules carrées,

Sa forme noble, gracieuse que portaient

Aisément ses jeunes membres lorsqu’il déambulait.


Sa voix de calendrette par un beau jour d’été,

Si grave, si claire, comme un gong résonnait;

Un visage pur et frais, à ne pas comparer;

Un garçon glorieux.


Sa peau était bronzée, lisse, douce; ses cheveux

Bouclés, dorés comme le blé,

Encerclaient son front immaculé et ses grands yeux

Limpides et bleus; tout nu et dévêtu,

Couvert de soie, toujours ce titre il méritait:

Un garçon glorieux.


LE DÉSIR ET LA POURSUITE DU TOUT


(C’est le titre du dernier roman de Rolfe. Dans ce livre, Crabbe, le héros, demeure sur un bateau et il s’éprend vivement d’une jeune fille qui a l’air d’un garçon, Ermenegilda Falier. Si elle n’avait pas eu l’air d’un garçon, Crabbe ne l’aurait peut-être même jamais remarquée.)

Ermenegilda Falier, toutefois, n’était pas une fille ordinaire. Elle était une anomalie, une bizarrerie de la Nature, qui avait fait un croquis très beau et très noble d’un garçon, et ne l’avait pas achevé. Elle avait les cheveux coupés court, elle les avait toujours eus ainsi. Elle avait dix-sept ans: mais ses muscles pectoraux étaient aussi somptueusement plats et vigoureux que ceux de l’Éros de Praxitèle ou de la Fanciulla d’Arzio, récemment découverte et dont tout le monde fait si grand cas. Elle n’avait pas plus de taille qu’un garçon qui aurait ramé toute sa vie, debout, se tendant pour lancer son coup d’aviron, à la mode vénitienne, emplissant et vêtant ses reins de cette ceinture ondulante de muscle charmant qu’adorait Michel-Ange (et qu’on dit inventée par lui) — cette ceinture qu’aucun hercule de foire n’a encore réalisée au moyen d’imbéciles haltères à ressorts ou d’ « exerciseurs » en caoutchouc. Et quant à la hanche, à cette croupe horrible et sans signification, adorée des callipyges en forme de petit œuf glissant d’un gros œuf glissant d’une campanule renversée, accentuant l’hypertrophie causée et cultivée par les corsets à devant droit — elle était ramassée, nette, arrondie et souple comme le Narcisse de Pompéi. Et ses mains agiles à la paume dure, à la jointure du pouce cornée — et ses pieds longs, grands, sensitifs, bien sculptés, élastiques … Elle serait un garçon. Elle serait un serviteur. Elle servirait, servirait seulement, — ah oui, mais elle serait sûre, pour servir. Comme elle le désirait.


PIERRE DE RONSARD

(Français, 1524-1585)

Ronsard a raconté qu’il eut une enfance délicieuse au château de la Possonnière, situé à la campagne, ce qui l’ouvrit à la poésie. Il fut page à la cour de France, puis à celle d’Écosse. Très jeune, il souffrit de surdité, ce qui l’empêcha de faire la carrière militaire à laquelle il se destinait. À partir de ce moment, il décida de se consacrer à la poésie. Nommé conseiller et poète de fa cour de Charles IX, il connut une vie mondaine et composa une importante œuvre lyrique et épique. Encore aujourd’hui ses poèmes sont connus et appréciés

.LANCE AU BOUT D’OR

Lance au bout d’or, qui sçais et poindre et oindre,

De qui jamais la roideur ne défaut,

Quand en champ clos, bras à bras, il ne faut

Toute les nuits au doux combat me joindre;


Lance vraiment qui ne fus jamais moindre

À ton dernier qu’à ton premier assaut,

De qui le bout bravement dressé haut

Est toujours prest de choquer et de poindre!


Sans toy le monde un chaos se feroit,

Nature manque inhabile seroit,

Sans tes combats d’accomplir ses offices.


Donc si tu es l’instrument de bonheur

Par qui l’on vit, combien à ton honneur

Doit-on de vœux, combien de sacrifices?

RUTEBOEUF

(Français, décédé en 1285)

Ruteboeuf que l’on sait joueur et débauché a été le plus ancien représentant de la poésie personnelle française …. D’après ses écrits, if a vécu les misères de la bohème dont il a chanté dans des accents lyriques et sur un ton personnel les hauts et les bas. Dans son Dit de l’herberie, il s’épanche dans de mordantes satires contre les femmes.   

LA COMPLAINTE RUTEBOEUF

Que sont mes amis devenus

Que j’avais de si près tenus

        Et tant aimés?


Je crois qu’ils sont trop clairsemés,

Ils ne furent pas bien semés

         Et sont faillis.


De tels amis m’ont mal balli,

Car dès que Dieu m’eut assailli

         En maint côté,


N’en vis un seul en mon hôté :

Le vent, je crois, les a ôtés.

         L’amour est morte.


Ce sont amis que vent emporte,

Et il ventait devant ma porte,

         Aussi les emporta …

71

DENYS-SANGUIN DE SAINT-PAVIN

(Français, 1600-1670)

Il était le fils de Madame des Essarts et du Cardinal de Guise. C’est peut-être la raison pourquoi il entra jeune dans les ordres. Il reçut en partage l’abbaye de Saint-Savin de Champs dans le diocèse de Mans. Il y mena une vie dissolue, et il recevait sans ‘vergogne la joyeuse compagnie des Libertins. Fidèle à ses amis dont Madame de Sévigné et Théophile de Viau, il était spirituel et badin, d’une gentillesse exemplaire. Il ne fit jamais un secret de ses goûts, car il airnait à se nommer lui-même le Roi de Sodome.           

MA VIE EST PLUS RÉFORMÉE


Ma vie est plus réformée

Qu’elle n’estoyt ci-devant:

Alidor est à l’armée,

Et Phylis est au couvent.

Ma main est la bien-aimée

Qui me sert le plus souvent:

Le soir, ma porte fermée

Seul, je m’en joue en rêvant.


Ne
croy pas que je me pasme

Au souvenir d’une dame

Ou de quelque beau garçon:


À moy seul je m’abandonne,

Et je conserve le nom

Que tout le monde me donne.

ÉPIGRAMME

Si ton page donne à boire,

On jette l’oeil sur sa beauté,

Aussitôt dans une humeur noire

Tu nous regardes de côté.

Est-ce une chose criminelle

Pour nous traiter de la façon?

La nature nous défend-elle

De regarder un beau garçon?

Crois-moi, sois désormais plus sage

Et quand tu fais goûter tes vins,

Si tu ne peux souffrir qu’on regarde ton page,

Donne à dîner aux Quinze-Vingt…

STRATON DE SARDES

(Grec, 1" siècle après J.-C.)

Peu de choses nous sont parvenues sur ce poète qui a traité l’amour des garçons d’une façon libre et quelquefois licencieuse. Il est l’auteur du IXè livre de l’anthologie palatine (Musa puerilis) où on trouve plusieurs de ses œuvres personnelles.

GARÇONS DÉSIRABLES


J’aime la fraîcheur de l’enfant de douze ans;

mais celui de treize ans est beaucoup plus désirable.

Plus douce encore est la fleur d’amour

qui s’épanouit à quatorze ans,

et de plus en plus charmante celle de la quinzième année.

Seize ans, c’est l’âge divin.

Dix-sept ans, je n’oserais y prétendre: Zeus seul y a droit.

Quant à celui qui cherche des garçons plus mûrs,

il n’a pas le goût des jeux enfantins:

ce qu’il désire,

c’est un partenaire qui soit en état de lui donner la réplique.

DISPOSITION

Je chéris les garçons au teint clair

Et j’aime aussi les blonds et j’aime aussi, ma foi, les châtains dorés

et les garçons bruns ne me laissent pas indifférents.

Mais ce que j’apprécie beaucoup

Ce sont les prunelles fauves,

Mais vraiment ce que j’adore,

Ce sont des yeux sombres

Qui lancent des éclairs.

QUEL EST CELUI ?

Quel est celui qui t’a parlé de fleurs?

Ton amoureux ou ton père?

C’est ton père?

Alors c’est qu’il a aussi des yeux.

LE PETIT VENDEUR DE FLEURS

Dans le bazar en plein air,

Il m’offre une couronne de fleurs

Qu’il a tressé de ses jolies mains.

Et moi, je les touche à demi-fanées

Et je lui chuchote:

« C’est combien? »

Il rougit encore plus que ses roses

Et il proteste à voix basse:

« Ce n’est pas le moment,

Mon père nous écoute! »

J’achète la couronne

Et je poursuis ma route.

Une fois chez moi,

Je dépose les fleurs

Sur mes dieux lares familiers.

Et je ne me gêne surtout pas

Pour les supplier …

À UN JEUNE ESCLAVE

Si tu étais innocent,

J’hésiterais certainement.

Mais déjà ton maître l’a initié:

Il s’endort près de toi, contenté.

Moi, je t’offre mon amour,

La tendre intimité,

Le rire, les paroles

Qui viennent après le baiser,

Même parfois l’agréable liberté de Ion refus.


FROIDEUR DU MARBRE


Ne te couche pas ainsi

Sur le marbre froid,

Il ne peut pas jouir.

IL NE VOIT PAS …

L’amant qui vit sans cesse

Avec l’objet de son arnour,

Ne le voit pas vieillir.

Tu es toujours le même,

Si vous avez été mon plaisir hier;

Mes amours, pour quelle raison

Ne le seriez-vous pas aujourd’hui?

Et encore plus demain

Et jusqu’au dernier de mes jours?

DANS MON LIT …
Dans mon lit, Diphilos, un air chagrin et honteux

N’est pas de mise.

Laisse ces façons-là aux garçons vulgaires.

Il me faut d’abord tes premiers baisers,

Tes jeux avant l’effort final, des désirs lascifs,

Des chatouillements, la douce caresse de tes lèvres,

Des mots polissons qui aiguisent le désir.

PROTESTATION


Je déteste les baisers qu’il faut prendre de force,

Les revendications véhémentes,

Les mains brutales qui repoussent.

Je ne suis pas d’accord non plus avec un garçon

Qui, à peine dans mes bras, consent à tout

Et s’offre comme une femme.

Entre ces deux excès, il y a un juste milieu.

Ce qui plaît, c’est qu’on sache à la fois opposer un refus

Et un consentement complice.

WILLIAM SHAKESPEARE

(Anglais, 1564-1616)

Shakespeare reste un écrivain universel. Il est l’auteur de pièces de théâtre dont les personnages ont marqué la culture de l’humanité, qu’on pense seulement à Roméo et Juliette.

Il a publié de son vivant des sonnets sous le titre de Quarto et la critique élogieuse de Francis Meres dans son Paradis Tamia (1598) révèle assez l’influence qu’eût l’écrivain: « L’âme suave et spirituelle d’Ovide revît en

le « miliflue ». Shakespeare a la langue de miel, comme en témoignent Vénus et Adonis, sa Lucrète, ses sonnets sucrés connus de ses amis intimes. »

Les sonnets ont pour objet le très grand amour de Shakespeare pour un beau jeune homme désigné sous les initiales W.H.  Certains chercheurs ont prétendu qu’il s’agissait de William Harvey, troisième mari de Lady Southampton, mère du comte Henri Wriothesley. Sir William Harvey aurait demandé à Shakespeare de

composer ces poésies pour encourager le jeune comte au mariage. D’autres critiques croient que les sonnets seraient dédiés à William Hugues, un acteur spécialisé dans des rôles féminins, et d’autres encore qu’ils pourraient s’agir de William Herbert, comte de Pembroke et peut-être même de William Hall, imprimeur. Une chose est sûre, Shakespeare ne voulait pas que l’identité de son aimé soit dévoilée.

Fils de marchand, William Shakespeare est retiré très tôt de l’école. Il débute dans de petits emplois dans un théâtre où il passe bientôt au rang d’acteur. II écrit déjà des pièces de théâtre où son talent est vite apprécié du public. La peste qui frappe Londres en 1592 cause la fermeture de tous les théâtres.

Shakespeare produit cependant, joue et fait jouer en plein air. En 1613, il réside à Stratford qu’il rendra célèbre. Il y meurt en 1616.


SONNETS


Ton visage est de femme, et par Nature peint,

O de ma passion le maître et la maîtresse;

De femme est ton doux coeur, quoiqu’il ne sache rien

Des changements soudains qu’on voit à ces traîtresses;

Ton oeil est plus brillants, moins pervers à rouler:

Il dore tout objet auquel il s’abandonne;

Ton aspect d’homme ravit l’oeil,

des femmes l’âme étonne.


Et c’est femme d’abord que Nature te fit,

Mais en te façonnant s’éprit de son ouvrage,

Et par addition de toi me déconfit

En t’ajoutant un rien à mes fins sans usage:

Armé pour le plaisir des femmes, fais donc mien

Ton amour, et du fruit de ton amour leur bien.

Qu’elle soit tienne, ami, n’est point tout filon regret;

Je l’aimais chèrement, pourtant, on peut le dire,

Une perte d’amour me touche de plus près:

Tu es sien, et c’est là de mes tourments le pire.

Offenseurs en amour, je vous veux excuser:

Tu l’aimes seulement de savoir que je l’aime,

Et c’est l’amour de moi qui la fait me tromper,


En te laissant l’aimer par amour pour moi-même.

Je l’aime et, te perdant, te perds à son profit;

Si je la perds, c’est toi, ami, qui la trouves.

En se trouvant tous les deux, tous deux me sont ravis

Et pour l’amour de moi de cette croix m’éprouvent.

Mais bonheur! Mon ami n’est qu’un avec moi-même;

O douce illusion: c’est donc moi seul qu’elle aime.

Pour moi, tu ne seras jamais vieux, bel ami,

Car telle que d’abord quand nos yeux se croisèrent

Semble encor ta beauté; trois froids hivers depuis

L’orgueil de trois étés aux forêts arrachèrent;

Dans le cours des saisons je vis trois beaux printemps

À l’automne jaunir; trois juins ardents brûlèrent

Les délicats parfums de trois avrils; pourtant

Je te vois vert ainsi qu’en ta fraîcheur première.

Cependant la beauté, comme aiguille au cadran,

Va s’écartant des traits à pas imperceptibles;

Ainsi, trompant mes yeux, pourrait ton teint charmant

Changer d’un mouvement qui n’est point sensible:

Ce craignant, temps à naître, oyez que la beauté

Avant votre venue péri l’été.

Ainsi que deux esprits, deux amours me conseillent,

L’un fait de réconfort, l’autre de désespoir;

L’un bon ange est un homme aux blondeurs non pareilles,

Le mauvais est une femme, ange néfaste et noir.

Pour me damner bientôt, cette funeste femme

Tente de détourner de moi mon ange bon,

Et poursuit sa candeur de son orgueil infâme

Pour corrompre mon saint et en faire un démon.

Et ne puis affirmer, quoique je le soupçonne,

Si déjà mon bon ange est démon devenu,

Bien qu’amis l’un de l’autre, et loin de ma personne,

J’en croie un dans l’enfer de l’autre retenu,

Mais je dois vivre en doute, et je ne le saurai

Si bon n’est chassé par les feux du mauvais.

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