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Petite anthologie de textes érotiques masculins par Jean Ferguson.

mars 26, 2020

PÉTRONE

(Latin, mort en 66 ap. J.- C.)

Écrivain-auteur d’un livre surprenant Le Satiricon, il fut un personnage important à la cour de Néron où on le surnomma Arbitre des élégances car c’est lui qui prônait la loi du bon goût. Il s’attira ainsi les foudres du préfet Tigellin qui l’accusa d’avoir participé à une conjuration contre le despote de Rome. II était en voyage et il se hâtait de se rendre auprès de Néron pour se justifier, lorsqu’il reçut l’ordre de s’arrêter. Pétrone comprit qu’on venait l’exécuter. Il commanda un somptueux banquet pour s’entretenir une dernière fois avec ses amis. Puis, il s’ouvrit les veines, mais les lia pour ne pas mourir trop vite.

C’est dans son roman Le Satiricon que Pétrone relate la conversation entre Eumolpe, un poète âgé encore épris des plaisirs de la chair et ses aventures de jeunesse et un jeune homme licencieux et deux autres jeunes gens, Ascylte et Giton.

Il a le bas ventre si joli que ce garçon semble n’être que le prolongement de son membre fascinant. (Caïus Petronius Arbiter, personnage du Satiricon)

Caïus


LXXXV. Eumolpe:

— Quand j’étais en Asie, où le service militaire m’avait conduit, il m’arriva un jour à Pergame d’être logé chez un habitant. Le séjour m’était fort agréable, tant à cause du confort de la maison que de la merveilleuse beauté du fils de mon hôte; et voici quel plan j’imaginais pour devenir son amant sans éveiller les soupçons du père. Toutes les fois qu’il était question à table de l’amour des jolis garçons,

j’affectais une indignation si vive, je défendais avec un sérieux si austère qu’on souillât mon oreille de ces propos obscènes, que tout le monde, et surtout la maman, me considérait comme l’un des sept sages. Aussi avais-je pris l’habitude de le conduire moi-même au gymnase, de régler moi-même ses études, de lui donner moi-même des préceptes et des leçons, pour empêcher qu’aucun séducteur ne pût prendre pied dans la maison.


Nous étions un jour couchés dans le triclinium. La célébration d’une fête avait écourté la classe et la fatigue d’un long et joyeux festin nous avait enlevé tout courage de monter dans nos chambres lorsqu’au milieu de la nuit, je m’aperçus que mon élève ne dormait pas. Aussi de ma voix la plus timide murmurai ce vœu à Vénus: « Déesse, dis-je, si je puis baiser cet enfant sans qu’il ne le sente, demain je lui donnerai une paire de colombes. » Le garçon m’entendit discuter du prix dont je paierais mon plaisir et il fit semblant de dormir. J’en profitai pour m’approcher du jeune fourbe et je lui dérobai quelques baisers. Satisfait de ce début, je me levai de bon matin, et lui apportai, comme il s’y attendait, une belle paire de colombes, pour m’acquitter de mon vœu.     

LXXXVI. La nuit suivante, trouvant même tactique je changeai ma formule de souhait: « Si je puis, dis-je, le caresser d’une main libertine, sans qu’il le sente, pour prix de sa complaisance, je lui donnerai deux coqs de combat les plus belliqueux qui soit. » À ce vœu, mon éphèbe s’approcha de lui-même; il appréhendait, je crois bien, que je fusse endormi. Je m’empressai de calmer son inquiétude, et me donna mon soûl de son beau corps, sans aller pourtant jusqu’au suprême plaisir. Et sitôt le jour venu, je lui apportai à sa grande joie tout ce que j’avais promis.


La troisième nuit m’ayant donné même licence, je me levai soudain et m’approchant de l’oreille du faux dormeur: « Dieux immortels, dis-je, si je puis dérober à cet enfant qui dort la jouissance parfaite à laquelle j’aspire, pour prix de cette félicité, je lui donnerai demain un superbe trotteur de Macédoine, à condition toutefois qu’il ne sente rien. » Jamais garçon ne dormit d’un plus profond sommeil. J’emplis d’abord mes mains de ses seins à la blancheur de lait, puis je collai mes lèvres aux siennes, puis une suprême étreinte vint combler tous mes vœux. Le lendemain, assis dans sa chambre, il attendait que je m’exécute, comme à mon ordinaire. Mais, tu le sais, il est bien plus facile d’acheter une paire de colombes ou de coqs qu’un trotteur, et outre cela, je craignais que l’importance du cadeau ne rendît ma générosité suspecte. Aussi, après une promenade de quelques heures, je rentrai chez mon hôte, ne rapportant au garçon rien d’autre qu’un baiser. Mais lui après avoir regardé de tous côtés, me dit en jetant ses bras autour de mon cou : « Maître, ou donc est le trotteur? »          

LXXXVII. Bien que ma déloyauté m’eût fermé la porte que je m’étais ouverte, je pus reprendre bientôt mes anciennes privautés. À quelques jours de là, un hasard semblable nous offrait la même bonne fortune; sitôt que j’entendis ronfler le père, je priai l’enfant de faire la paix avec moi, ou plutôt de consentir à se laisser faire plaisir, bref j’usai de tous les arguments que peut dicter le désir le plus tendu. Mais lui, fort en colère, ne faisait que répéter: « Dors, ou je vais le dire à mon père ». Il n’est de consentement si ardu que l’opiniâtreté ne finisse pourtant par arracher. En dépit de son refrain: « Je vais réveiller papa », je me glissai dans sa couche, et après une résistance mal jouée, je lui dérobe la joie

qu’il me refusait. Mon coup d’audace ne parut pas trop lui déplaire: et même après s’être longuement plaint que je l’eusse trompé, joué et livré aux moqueries de ses camarades auxquels, oui, il avait vanté mes largesses: « Tu verras bien, pourtant, dit-il, je ne ferai pas comme toi. Si tu veux, tu peux recommencer ». Alors, toute rancune oubliée, j’obtins mon pardon de l’enfant, et après avoir mis à

profit sa complaisance, je me laissai glisser au sommeil. Mais cette double épreuve n’avait pas contenté mon éphèbe, alors en pleine fleur de l’âge et qui brûlait de tenir son rôle passif. Il me tira donc de mes rêves: « Tu ne veux plus rien? me dit-il ». Le présent n’était pas encore pour me déplaire tout à fait.

Aussi, tant bien que mal, à grand renfort de soupirs et de suées, je pus, malgré mon éreintement, lui donner ce qu’il voulait, et je retombai dans mon sommeil, n’en pouvant plus de plaisir. Moins d’une heure après, le voilà qui me pince et se met à me dire: « Pourquoi ne le faisons-nous plus? » Las d’être si souvent réveillé, je me mis pour lors dans une furieuse colère, et lui rétorquant ses propres paroles: « Dors, lui dis-je, ou je vais le dire à ton père. »

CHARLES-LOUIS PHILIPPE

(Français, 1874-1909)
Romancier populiste. À vingt ans, il entre dans l’administration municipale. Il commença à écrire de la poésie, mais c’est par ses romans qu’il se fit connaître; il y mêle des éléments autobiographiques et son écriture se caractérise par un réalisme lyrique et une sensibilité à fleur de peau qui lui font apprécier les gens pauvres et les plus humbles choses. Sa langue est dépouillée et très efficace pour décrire les sentiments et les événements de la vie quotidienne.

Il collabore aussi à certaines revues et journaux. Dans Le Canard sauvage, par exemple, il écrit un billet pour exprimer ce qu’il pense de l’affaire Adelsward Fersen, un jeune poète très en demande dans les salons littéraires parisiens.

Ce jeune bomme pour fêter son départ comme animateur de la Mecque sodomique donna une grande soirée. Mais les invités par leurs attitudes firent que les voisins portèrent plainte. Fersen fut accusé d’inciter des mineurs à la débauche. Le juge le condamna à six mois de prison. Découragé, Fersen se tira une balle, mais celle-ci dévia et il ne fut que blessé. Une fois rétabli, il se mit à voyager pour investiguer toutes les voluptés avec des garçons.

Puis, Fersen s’établit à Capri avec son jeune amant italien Nina Cesarini.

Charles-Louis Philippe fut frappé par l’emprisonnement de Fersen, c’est pourquoi il exprima sa conviction que celui-ci avait injustement été traité.

LE MOUTON À CINQ PATTES

[ … ] Aucun d’eux ne te valait, Jacques d’Adelsward. Tu avais des corsets, des cravates plus belles encore, des bijoux, des bracelets, des soies, des velours et des cheveux blonds qui étaient plus beaux que les nôtres. Tu jouais à la raquette, tu renvoyais les rires « comme un volant ». Tu foulais nos boues d’un escarpins bien stylé. On espérait que tu serais Sully-Prudhomme et François Coppée. Et ce n’était pas assez pour ta jeune gloire. Ébauches et débauches. Tu avais Dieu et Satan, le temple, l’autel, la messe noire.


Du reste, il vaut mieux n’en pas parler. Je me souviens, un soir d’automne, dans mon enfance, de deux trimardeurs assis au bord d’un fossé. Ils se passaient un bras autour du cou, ils s’approchaient bien près l’un de l’autre, ils se pressaient la main et s’embrassaient. La vie leur était dure comme un grand trimard, mais ils unissaient leur coeur. Ils n’avaient pas de femme, pas de mère, pas de frère; alors chacun d’eux fut pour l’autre une femme, une mère et un frère. J’avais quinze ans — on apprend beaucoup de choses au collège. Je compris. Je me dissimulai derrière une haie pour qu’ils ne pussent pas me voir et je sus qu’il était bien qu’un homme fut tout pour un autre.


Ô Jacques d’Adelsward, il en est d’autres. li est des hommes au grand coeur que la Nature a confondus et qui portent cette étrange passion comme un fardeau. Ils n’ont besoin ni des préfaces d’Edmond Rostand, ni des corsets, ni des bijoux, ni de la messe noire.


Ils se portent avec fièvre, mais avec simplicité. Et qui de nous les condamnera? Qui est assez hardi pour condamner son semblable dans sa chair et dans son sang?


Tu nous eusses dégoûtés d’eux et d’Oscar Wilde qui a tant souffert. Mais ton malheur vient en son temps. Bienheureux s’il te ramène au rang de plusieurs d’entre eux que nous aimons. Tu t’es cru placé au-dessus de la communion humaine. Tu y reviendras avec nous. Ne te crois pas déshonoré. Nous portons d’autres passions, et toute passion est bonne et grande et normale, puisqu’elle existe.

PHILO STRATE

(Grec, 175-249)

Écrivain polyvalent, au style précieux, il est l’auteur d’une Vie d’Apollonius de Tyane, une Vie des Sophistes, un Traité de gymnastique, mais il est surtout connu pour ses lettres amoureuses et galantes adressées à un adolescent de dix-sept ans. Je t’approuve de te raser, pour passer le temps, et de tondre ainsi le duvet de ton menton. L’art sert à retenir ce que la nature emporte dans sa course; et il est extrêmement agréable de recouvrer ce que l’on avait perdu. Si donc mes conseils ont quelque chance de te persuader, fais-toi honneur des longs cheveux qui parent ta tête, et prends soin des boucles qu’ils forment; que les unes descendent paisiblement le long de ta figure, et que le reste se répande sur tes épaules, à la manière des Eubéens, qu’Homère représente avec la chevelure flottante sur le dos. La tête, lorsqu’elle est couverte d’une abondante floraison de cheveux, est plus belle que l’arbre de Minerve; et cette Acropole du corps humain ne doit pas paraître dépouillée et sans ornements. Pour les joues, il faut qu’elles soient nues et qu’aucun nuage, aucun brouillard ne vienne en obscurcir l’éclat. Des yeux fermés ne sont pas agréables à voir; il en est de même des joues sur un beau visage, lorsqu’elles sont couvertes de poils. Emploie les onguents: sers-toi de petits rasoirs ou de l’extrémité de tes doigts; use de savon ou bien d’herbes; enfin, de tout ce que tu voudras, mais fais en sorte de prolonger ta beauté. Tu imiteras ainsi les dieux, qui ne vieillissent jamais.

PLUS JOLI QUE LA ROSE

Les roses sont les yeux de la terre [… l, la rose est la parure du jouvenceau, parfumé comme elle, colorée comme elle. Que dis-je? Les roses ne te pareront pas, c’est toi qui pareras les roses. Tu as bien fait de semer ton lit de mes roses. Le plaisir que l’on prend à un cadeau, prouve que l’on fait cas de celui qui l’a offert.

Il me semble qu’au moyen de ces roses je t’ai caressé, moi aussi. Ce sont des fleurs amoureuses et polissonnes, qui savent se servir de la beauté. Au moins, pendant que tu dormais, se sont-elles tenues tranquilles? N’as-tu pas été importuné par elles comme Danaé par la pluie d’or? Quant à tes entrecuisses, mon joli, laisse-les glabres sinon rase-les pour affiner les désirs de ton amant. Si tu as un léger duvet, ne fais rien, car alors, il donne plus d’éclat à ton sexe.

La nourriture a aussi son importance: mange de l’ail s’il ne t’es pas dégoûtant, mange du céleri, des carottes et des fruits en abondance, car il y a dans ces choses des éléments qui dresseront ton Priape et lui donneront une dureté si précieuse à mes lèvres et je te donnerais ainsi une jouissance qui ne sera pas brève.

PATRICE DE LA TOUR DU PIN

(Français, 1911-1984)

Ce poète qui a peuplé son œuvre de symboles, grand prix de la poésie de l’Académie française, a été qualifié de religieux tant ses poèmes sont axés sur le dialogue avec Dieu et la nature. Ça ne l’empêche pas d’avoir écrit le magnifique poème dans les Enfants de septembre:

LE PLUS BEAU JEU

Douze petits garçons jouaient à battre des bras

Comme s’ils avaient des ailes;

Ils souriaient entre eux de ces puérils ébats,

Quand le plus beau s’est envolé.


PINDARE

(Grec, 518-438 av. J.-c. environ)

D’un tempérament fort porté sur la chose, l’illustre poète thébain, fut pris de passion pour Agathon, Diodoros, un joueur de flûte, Boulagoras et de nombreux autres jeunes gens dont on ne sait pratiquement rien. Il mourut âgé de 80 ans, comblé d’honneur et d’une façon très originale d’après Valère Maxime, il s’endormit dans un gymnase, la tête appuyée sur les genoux d’un garçon qu’il aimait tendrement et qu’on croit être Théoxène de Ténédos. Un garde voulant fermer la porte, tenta de le réveiller, mais en vain, il était mort. On ne peut prétendre à plus belle fin!  Une de ses odes, composée pour Diagoras a été gravée en lettres d’or dans le temple d’Athéna à Lindos. Il devint classique le lendemain de sa mort car ses dix-sept livres remplis de ses odes furent considérés comme le chef-d’œuvre du lyrisme grec. Peu de ses œuvres nous sont parvenues, mais ses contemporains ont témoigné qu’il se signalait par l’élévation de sa pensée, l’harmonie et la majesté du style.

MON COEUR …

Mon coeur n’est jamais lassé,

Il fond comme la cire des vaillantes abeilles

Quand j’aperçois un jeune adolescent

Dans la fleur de son bel âge.


POUR THÉOXÈNE DE TÉNÉDOS


C’est au bon moment que tu devais cueillir les amours,

Ô mon âme, au temps de la jeunesse;

Mais celui en qui les rayons étincelants

Lancés par les yeux de Théoxène

Ne font pas déborder le désir,

Doit avoir un coeur noir,

Forgé d’acier ou de fer

Par quelque froide flamme;

Dédaigné par Aphrodite aux vives prunelles,

Il peine brutalement pour s’enrichir,

Ou bien son âme se laisse emporter,

Domptée par l’impudence des femmes,

Et il ne connaît d’autre voie que de les servir.

Mais moi, à cause d’elle,

Comme quand mord la chaleur,

La cire des abeilles sacrées,

Je me consume,

Dès que j’aperçois la fraîche adolescence des enfants.

Or donc, à Ténédos aussi, Peithô et Charis font leur séjour, auprès du fils d’Agélias.

PLATON

(428-348 avant J.-c. environ)

Élève de Socrate vers l’âge de vingt ans, Platon assiste à la mort de celui-ci, mort qu’il trouve complètement injuste. De dépit, il se met à voyager. À Syracuse, il tombe amoureux de Dion, neveu du tyran Denys l’Ancien. Celui-ci ne l’accepte pas et Platon est obligé de continuer ses pérégrinations. De retour d Athènes après de nombreuses aventures ( il fut même vendu comme esclave), il fonde à quarante ans la première Académie. C’est à ce moment qu’il écrivit Le Banquet, son œuvre majeure.

Nous avons choisi le texte qui raconte comment Alcibiade, bellâtre, débauché, dépensier, intriguant et snob, tente de séduire Socrate, sans y parvenir.

Alcibiade: Socrate, c’est un fait que vous constatez, est, à l’égard des beaux garçons, en amoureuses dispositions; il tourne toujours autour d’eux, il en est transporté. [ … ] Or, comme je le croyais sérieux dans l’attention qu’il portait à ma beauté, alors en fleur, je crus que c’était pour moi une aubaine et une exceptionnelle bonne fortune, qu’il m’appartînt, en cédant aux vœux de Socrate, d’apprendre de lui absolument tout ce qu’il savait; car de cette fleur de ma beauté je me faisais, certes, une idée prodigieusement avantageuse! Ayant donc réfléchi là-dessus, moi qui jusqu’alors n’avais pas l’habitude de me trouver seul avec lui sans être accompagné d’un serviteur, cette fois-là, congédiant le serviteur, je me trouvais en sa compagnie, tout seul… Devant vous, c’est sûr, je me suis engagé à dire toute la vérité: allons! Prêtez-moi toute votre attention, et toi, Socrate, si je mens, rétorque! Ainsi, bonnes gens, nous nous trouvions ensemble, seul à seul, et je m’imaginais qu’il allait sur-le-champ me tenir les propos que doit justement tenir, en tête à tête, un amant à ses amours, et je m’en réjouissais! Or, rien absolument de tout cela n’arriva, mais, après m’avoir tenu des propos semblables à ceux qu’il pouvait d’habitude me tenir, au bout de cette journée passée avec moi, il sortit et s’en alla. En suite de quoi, c’est à partager mes exercices physiques que je l’invitais, et, dans la pensée d’aboutir sur ce point à quelque chose, je m’exerçais avec lui. Le voilà donc partageant mes exercices, luttant maintes fois avec moi sans témoins … Eh bien, que dois-je vous dire? Je n’en fus pas plus avancé! Mais, comme, en m’y prenant ainsi, je n’avais pas de succès, je m’avisai que c’était par la force que je devais m’attaquer à l’homme, et ne point me relâcher au contraire, puisque aussi bien j’y avais déjà travaillé, jusqu’à ce que le fin mot de l’affaire me fut désormais connu. Je l’invite donc à souper avec moi, bel et bien comme un amant qui tend un guet-apens à ses amours! J’ajoute qu’en cela même il ne se pressa pas de me donner satisfaction; et cependant, avec le temps, il finit par se laisser convaincre. Mais, la première fois qu’il vint, aussitôt soupé, il voulut s’en aller; et, cette fois-là, de honte, je le laissai partir. Une autre fois, le guet-apens préparé, je me mis, quand il eut fini de souper, à converser avec lui fort avant dans la nuit; puis, comme il voulait sortir, je prétextai qu’il était fort tard et je le forçai de rester.

Or, il reposait sur le lit qui touchait le mien et celui-là même sur lequel il avait soupé; dans la pièce, personne d’autre ne dormait que nous. [ … ]


De fait donc, messeigneurs, quand la lampe eut été éteinte et que les esclaves furent sortis, je jugeai qu’avec lui il ne fallait pas y aller par quatre chemins, mais librement lui dire ce que je jugeais avoir à lui dire. Je le pousse alors: « Socrate, fis-je, tu dors?      

— Pas du tout! me répondit-il.

— Écoute, sais-tu à quoi j’ai pensé?

— Et à quoi précisément? dit-il.

— Tu es, à mon jugement, repartis-je, le seul amant qui soit digne de moi, et il est clair pour moi que tu hésites à me faire une déclaration! Or moi, voici quel est mon sentiment: j’estime qu’il est tout à fait déraisonnable de ne pas, sur ce chapitre aussi, céder à tes vœux comme dans tel autre cas où tu aurais besoin, soit des biens qui m’appartiennent, soit des amitiés que je possède. Rien en effet n’est pour moi plus précieux que de me rendre meilleur que je pourrais. Mais c’est une œuvre pour laquelle je ne pense pas pouvoir trouver d’auxiliaire dont la maîtrise soit supérieure à la tienne. Aussi serais-je infiniment plus honteux, devant les gens intelligents, de n’avoir pas cédé aux vœux d’un homme comme toi, que je ne le serais, aux yeux de la foule et des imbéciles, d’y avoir cédé!


— Mon cher Alcibiade, dit-il après m’avoir écouté et en prenant cet air parfaitement naïf qui est tout à fait à lui et dont il a l’habitude, il y a des chances, réellement, que tu ne sois pas un étourneau, si toutefois ce que tu dis de moi se trouve être vrai et qu’il y ait en ma personne quelque vertu grâce à laquelle, toi, tu deviendrais meilleur! Assurément, tu as dû voir au-dedans de moi une inimaginable beauté, qui l’emporte infiniment sur la grâce de tes formes. Si donc, l’ayant aperçue, tu te mets en tête d’en prendre ta part et d’échanger beauté contre beauté, ce n’est pas un petit bénéfice que tu médites de faire sur moi: bien au contraire, à la place d’une opinion de beauté, c’en est une véritable, que tu te mets en tête d’acquérir, et, réellement, tu penses à troquer du cuivre contre de l’or. Fais attention pourtant, bienheureux ami, que je n’aille pas te faire illusion, moi qui ne sais rien! La vision de l’esprit, ne l’oublie pas, ne commence d’avoir un coup d’oeil perçant, que lorsque celle des yeux se met à perdre de son acuité; or c’est de quoi tu es, pour ta part, encore loin!

— Pour moi, répliquai-je à ces paroles, c’est bien cela, et, dans ton langage, il n’y a rien eu qui ne fut conforme à ma pensée. À toi, comme cela, de délibérer de ton côté sur ce que tu juges être le meilleur pour toi comme pour moi …

— Mais oui, répondit-il, voilà qui est bien parlé! Employant en effet à cette délibération le temps qui vient, nous ferons enfin ce qui se sera révélé pour nous deux le meilleur, tant sur cette question que sur toute autre.

Moi, sur ce, après l’avoir entendu, après lui avoir parlé moi-même, lui ayant en quelque façon décoché mes traits, je m’imaginais l’avoir blessé. Alors, je me soulève, je ne lui laisse même pas la possibilité de rien dire de plus, je le couvre de mon manteau (on était en hiver), je m’allonge sous sa bure, je passe mes bras autour de cet être humain, divin véritablement et miraculeux; et voilà comment je restai étendu, la nuit tout entière! Sur ce nouveau point, Socrate, tu ne vas pas me dire non plus que je mens! Ainsi, moi, j’avais eu beau faire, sa supériorité à lui s’en affirmait d’autant: il dédaignait la fleur de ma beauté, il la tournait en dérision, il l’insultait! Et c’était, en vérité, là-dessus que ma cause, je

me la figurais avoir quelque valeur, Juges!…Juges, je dis bien, car vous l’êtes: de la superbe de Socrate!… Oui, sachez-le, j’en atteste les Dieux, j’en atteste les Déesses: après avoir ainsi dormi avec Socrate, il n’y avait, quand je me levai, rien de plus extraordinaire que si j’avais passé la nuit près de mon père ou d’un frère plus âgé! »

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