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Petite anthologie de textes érotiques masculins par Jean Ferguson.

mars 24, 2020

GABRIEL MONTOYA

(Français, 1847-1902)

Auteur presque inconnu de chansons et de poèmes gais, il fut double, entendez bisexuel. Du côté féminin, il prit le pseudonyme d’Ariel Mygbanoto. Il écrivit Chansons naïves et perverses (1896).

QUI VEUT VOYAGER LOIN

Quelle épice as-tu donc mangée

Pour être cher fou de ton corps

À ce point, mon méchant enragé

Que je me trouve à bout d’accords ?


Fi, fi le vilain qui demande

Encore, encore et sans répit,

Comme fait une enfant gourmande

Avec des larmes de dépit …


D’où crois-tu que viennent ma force

Et ma vigueur pour ces combats ?

J’ai brûlé ma dernière amorce

À toujours donner branle-bas …


Te voilà de plus en plus serein,

Pour l’escarmouche mise en goût,

M’offrant ta croupe de serin

Tu sembles dire « Eh quoi, c’est tout?

Déjà fatigué…!  Je commence …

En route, en rut pour le recors …

Allons, verse-moi ta semence

À flots pressés, j’en veux encore … ! »


Zut, pour le coup, je me récuse,

Je ne puis après dix assauts,

Comme on verse du Syracuse

Répandre mon Foutre à plein seaux …


Songe à chaque goutte qui tombe,

Que de cadavres innocents

Je précipite dans la tombe …

Vois mes remords, cher et consens

Que j’interrompe la Harangue

Où je succombe terrassé …

Vaut-il mieux avec ma langue

Finir ce que j’ai commencé ?


ROBERT VON MUSIL

(Autrichien, 1880-1942)

Dans son premier roman Les désarrois de l’élève Törless, Robert Von Musil a décrit les émois de l’adolescence avec une grande justesse, dénonçant les fausses vérités du monde adulte. Parfois comparé à Joyce ou à Proust, il

reste un écrivain original avec des élans mystiques et une grande lucidité intellectuelle.


Dans le portrait du jeune Törless, l’écrivain a voulu brosser un tableau de la sensualité d’un adolescent. Le garçon, personnage central du roman, a été placé dans un collège autrichien. Il cherche à se faire ami avec les meneurs qui ont comme spécialité de tourmenter un autre garçon, Basini. Torless éprouve un fort sentiment pour ce Basini dont il a honte.

LES DÉSARROIS DE L’ÉLÈVE TÖRLESS.

TörIess ouvrit, et ils entrèrent. Il tourna le dos à Basini pour allumer la petite lampe. Quand il se retourna, Basini était debout devant lui, complètement nu.


Machinalement, il fit un pas en arrière. La vue soudaine de ce corps nu, blanc comme neige, derrière lequel le rouge des cloisons devenait sang, l’éblouit et le confondit. Basini était bien bâti ; son corps, à peine marqué par la virilité, avait la maigreur élancée et pudique que l’on voit aux très jeunes filles.


Törless sentit l’image de cette nudité devenir flammes blanches, flammes brûlantes dans ses veines. À l’empire de cette beauté, il ne put opposé la moindre résistance. Il ne savait pas ce qu’était la beauté.


Aux yeux d’un garçon comme lui, nourri de plein air, celle de l’art ne représentait rien encore, ou seulement une ennuyeuse énigme.


Ici, en revanche, la beauté venait à lui sur le chemin de la sensualité. Une attaque par surprise. Il s’exhalait de la peau nue un souffle chaud, étourdissant, c’était une cajolerie voluptueuse où se mêlait cependant quelque chose de si souverain, de si solennel qu’on aurait failli en joindre les mains.

Mais, le premier moment de surprise passé, TörIess eut honte. « Tu oublies que c’est un homme ! » Cette pensée l’emplit d’indignation, mais il n’en avait pas moins l’impression qu’avec une fille, la différence n’eût pas été bien grande.

Tout à sa honte, il apostropha Basini :  

— Qu’est-ce qui te prend ? Tu vas tout de suite …

Cette fois, ce fut au tour de Basini de paraître stupéfait ; en hésitant, et sans quitter Torless des yeux, il ramassa son manteau.     

— Assieds-toi là !


Basini obéit. Törless, les mains croisées derrière le dos, s’appuya à la cloison.


— Pourquoi t’es-tu déshabillé ? Qu’attendais-tu de moi ?

— Mais je croyais …


Basini eut un moment d’hésitation.


— Qu’est-ce que tu croyais ?

— Les autres …

— Quoi les autres ?

— Beineberg et Reiting …

— Beineberg et Reiting, eh bien ? Que faisaient-ils ? Tu dois tout me raconter ! Je l’exige, tu m’entends ? Bien qu’ils l’aient fait déjà.


À ce maladroit mensonge, Törless rougit, Basini se mordit les lèvres.


— Alors, ça vient ?

— Non, ne m’oblige pas à te raconter ! Je t’en prie ! Je ferai tout ce que tu voudras, mais pas ça ! Oh ! Tu as une si curieuse façon de me tourmenter. ..

La haine, l’angoisse et une supplication désespérée luttaient dans le regard de Basini. Törless, involontairement, changea de ton.


— Je ne veux nullement te tourmenter. Je veux seulement te contraindre à dire toi-même toute la vérité. Dans ton propre intérêt, peut-être.

— Mais je n’ai rien qui mérite d’être raconté …

— Ah oui ? Pourquoi donc t’es-tu déshabillé ?

— C’est eux qui me le demandaient.

— Et pourquoi faisais-tu ce qu’ils te demandaient ? Serais-tu lâche, pitoyablement lâche ?

— Non, je ne suis pas lâche ! Ne dis pas ça !

— Tais-toi donc ! Si leurs coups te font peur, tu pourrais te souvenir des miens !

— Mais je ne crains nullement leurs coups.

— Vraiment ? Alors, qu’est-ce que c’était ?


Törless parlait de nouveau calmement. Déjà, il regrettait sa brutale menace. Mais elle lui avait échappé sans qu’il le voulût, simplement parce qu’il lui semblait que Basini prenait envers lui plus de libertés qu’envers les autres.

— Si tu n’as pas peur, comme tu le prétends, qu’est-ce qui t’arrive donc ?

— lis disent que si je fais tout ce qu’ils veulent, au bout d’un certain temps, on me pardonnera tout.

— Qui est ce « on » ? Eux deux ?

— Non, vous tous.

— Comment peuvent-ils promettre cela ? J’ai mon mot à dire, moi aussi.

— lis disent qu’ils s’en chargeront.        

Ces mots donnèrent un choc à Törless. Il se souvint de Beineberg lui disant que Reiting, à l’occasion, pourrait agir à son égard exactement comme il agissait à l’égard de Basini. Si l’histoire aboutissait vraiment à un complot contre lui, que ferait-il ? Il ne se sentait pas de taille à lutter avec les deux autres dans ce genre de lutte, et jusqu’où iraient-ils ? Aussi loin qu’avec Basini ? Tout en lui se révoltait contre cette sournoise hypothèse.         

[ … ] Enfin, il se retrouva dans son lit. Il ne pensait plus à rien : penser était difficile, et si peu fructueux. Sans doute ce qu’il avait appris des menées de ses amis lui revenait-il à l’esprit, mais aussi indifférent, aussi morne qu’une nouvelle entrevue dans un journal étranger.

Il n’avait rien à espérer de Basini. Son problème, bien sûr ! Mais ce problème était si douteux, et lui si fatigué, si abattu ! Tout n’avait été peut-être qu’une illusion.

Seule l’image de Basini, de sa peau nue, luisante, demeura comme un parfum de lilas dans la pénombre des sensations qui précédèrent le sommeil. La répulsion morale elle-même disparut. Enfin, Törless s’endormit.

Nul rêve ne traversa son repos. Mais, sous son corps, une tiédeur délicieuse déroulait un moelleux tapis. Ce fut cette sensation qui l’éveilla. Il faillit pousser un cri. Basini était à son chevet. L’instant d’après, avec une rapidité insensée, celui-ci avait retiré sa chemise, se glissait sous les draps et pressait contre

Törless son corps nu et tremblant.


À peine remis de sa stupeur, Törless le repoussa :


— Qu’est-ce qui te prend ?


Mais Basini se fit suppliant :


— Oh ! Ne recommence pas ! Personne n’est comme toi. Ils ne me méprisent pas comme toi ; ils font semblant seulement, pour pouvoir se montrer d’autant plus différents après. Mais toi ? Toi justement ? Tu es plus jeune que moi, quoique plus robuste ; nous sommes tous les deux plus jeunes que les autres.

Tu n’es pas brutal et fanfaron comme eux. Tu es doux … je t’aime !


— Quoi ? Qu’est-ce que tu dis ? Je ne sais ce que tu me veux … Va-t-en ! Va-t-en !


Törless, au supplice, repoussait de son bras tendu l’épaule de Basini. Mais la brûlante proximité de cette peau douce qui n’était pas la sienne l’obsédait, le cernait, l’étouffait. Et Basini ne cessait de murmurer :


— Oui, oui, je t’en prie, je serais si content de faire ce que tu veux!


Törless ne
savait que répondre. Pendant que Basini parlait, pendant les quelques secondes où il hésita et réfléchit, une sorte d’océan glauque avait déferlé de nouveau sur son être. Seules s’en détachaient les paroles fiévreuses de Basini, comme étincellent des poissons argentés. Il continuait à repousser de ses deux bras le corps de Basini ; mais il y avait sur eux comme une chaleur

pesante, humide ; ses muscles se relâchèrent ; il les oublia … Il fallut qu’un autre mot étincelât pour le réveiller, parce qu’il sentit soudain, comme une réalité terriblement insaisissable, que ses mains, dans une sorte de rêve, avaient attiré Basini plus près.


Alors il voulut se secouer, se crier à lui-même : « Basini te trompe ! Il ne cherche qu’à te faire tomber à son niveau pour t’empêcher de la mépriser ! ».Mais ce cri resta dans sa gorge ; il n’y avait plus une seul bruit vivant dans l’immense demeure ; dans tous les couloirs, immobiles, les flots sombres du silence

semblaient dormir. Törless chercha à se ressaisir ; mais ces eaux étaient devant toutes les portes, pareilles à des gardiens d’ébène.


Alors Torless renonça à chercher des mots. La sensualité s’était lentement insinuée en lui à chaque accès de désespoir avait pris maintenant toute sa force. Elle était couchée nue à côté de lui et lui couvrait la tête de son souple manteau noir. Elle lui soufflait à l’oreille de tendres conseils de résignation, elle

écartait de ses doigts brûlants, comme inutiles, toutes questions et tous devoirs. Elle murmurait : dans la solitude, tout est permis.


Pourtant, au moment où il fut emporté, il s’éveilla quelques secondes, et s’accrocha désespérément à cette seule pensée : « Ce n’est pas moi! Ce n’est pas moi ! Demain, je redeviendrai moi-même ! Demain ! »

GRÉGOIRE DE NAZIANCE

(Arménien, 340-390)

Né à Constantinople, il fut le fils d’un évêque auquel il succéda. Ambitieux et contesté, il termina sa vie dans une solitude douloureuse. Il est l’auteur de nombreux recueils de vers, de lettres, de sermons, d’éloges funèbres, de longs poèmes théologiques axées sur le dogmes et la doctrine, au ton un peu froid.

Dans ses prières, il est éloquent et méditatif. On l’a parfois comparé à Verlaine. La pureté, la délicatesse de son style, le charme indéniable de ses oraisons valent de beaucoup ses interventions théologiques et ses commentaires trop abstraits ; elles répondent à la définition de Platon à propos de l’éros supérieur.

HYMNE À DIEU

Ô toi qui es au-delà de tout, comment pourrais-je te désigner autrement ?

Quelle parole peut bien te chanter, toi qu’aucun nom ne saurait préciser ?

Comment l’esprit t’imaginerait-il, toi qui ne peut être perçu même par le plus brillant des esprits ?

Tu es le seul qu’on ne peut nommer, toi qui a créé tout ce que peut signifier la parole.

Tu n’es pas connaissable, toi qui a créé tout ce que la connaissance est à même de saisir.

Toutes les choses t’expriment par le silence ou la parole et disent ta gloire.

Toutes choses raisonnantes et non raisonnantes disent la gloire.

Tous nos désirs, tous nos rêves gravitent autour de toi.

Toutes nos prières t’entourent.

Tout l’univers qui a l’intelligence de ton être te chante un hymne de silence.

Toute chose demeure en toi et toute chose converge vers toi.

Tu es la fin de tout, tu es l’unique, tu es tout et tu n’es rien de distinct parmi ce tout.

Tu n’es pas un seul, tu n’es pas le tout, puisque les noms tu les as tous.

Comment te nommerais-je, ô toi, le seul qui ne possède pas de nom ?

Qui, même un esprit céleste, peut vraiment déchirer le voile qui est au-dessus des nuages ?

Sois-nous propice, ô toi qu’on ne sait pas désigner et qui est par-dessus tout !

ÉPITAPHE DE GRÉGOIRE

Ô ma patrie, ô ma chère jeunesse,

Tout ce que j’ai eu et toi-même ma chair,

J’en ai fait don au Christ dans l’allégresse.

Si le vœu précieux de ma mère, si la main de mon père m’ont consacré,

Quelle envie pourrais-je avoir encore ?

Christ bienheureux louangé par tous les chœurs,

Puisse à jamais rayonner dans ta gloire

Celui qui fut ton fils Grégoire,

Celui qui fut ton serviteur Grégoire.

ABÛ NUWÂS

(Arabe, 757-815)
Ce poète qui aimait les garçons, que l’on a surnommé « l’homme aux cheveux bouclés et flottant », est considéré comme l’un des plus grands poètes arabes. Son expression poétique est toute de pureté et de douceur.


Dès son jeune âge, il fut attiré par les hommes. Le premier fut son cousin le poète Abû Oussama qui l’initia à la poésie et aux caresses. Passé l’adolescence, déjà reconnu comme un excellent poète, Nuwâs immigre à Bagdad et

il est reçu comme courtisan à la cour du grand calife Hâroum Ar Rachid où il tombe amoureux d’Al Amin, fils du calife, et avec ce compagnon, il s’adonne à l’amour avec les pages et les éphèbes que tous deux entraînent à la chasse et qu’ils gâtent par des banquets interminables où le vin coule à flot. .Vieillissant, assagi, Abû Nuwâs se retire dans une maison de Sagesse où il meurt très entouré.

L’AMOUR EN FLEUR


Je meurs d’amour pour toi si parfait

que la musique envoûte.

Mes yeux ne quittent pas ton agréable profil

et je m’émerveille de te voir si joli.

Ta taille est celle du roseau,

ta figure a la perfection de la lune

et ta joue rivalise avec la beauté.

Je meurs d’amour pour toi

mais je te demande la discrétion

le lien qui nous unit est un cordon sûr.

Je me demande s’il a fallu beaucoup de temps

pour te créer avec des poussières d’anges.

Je me fous des envieux

et je me contente de faire ton éloge.

EST-CE QUE TU M’AIMES VRAIMENT ?


Quand j’ai aperçu ce jeune et beau garçon,

il riait de toutes ses dents.

En réalité, nous étions tous deux

seuls avec Allah

et lorsqu’il mit sa main dans la mienne

en me tenant un gentil discours, je fondis.

Il s’interrompit pour me demander :

« Est-ce que tu m’aimes vraiment ? »

« Oh, oui ! Plus même que l’amour ! »

« Alors, tu me désires ? » me questionna-t-il, anxieusement.

Je soupirai : « Je ne connais personne de plus désirable que toi. »

« Alors il faut craindre Allah et m’oublier

Si mon coeur veut m’obéir … »

AMOURS MAGIQUES


Je suis un grand buveur de vin

et je chevauche de graciles faons ;

j’aime les êtres charmants,

ceux des forêts et ceux des cieux.


Frère d’ivresse, lève ton verre

à la santé des beaux garçons

au ventre plat, à la taille fière,

à la joue rose comme le globe du raisin.


Il faut boire à nos amours magiques

pour célébrer leurs jolis yeux si attirants

et pour que, dans son éclat chatoyant,

la beauté surgisse dans nos verres.

SUR UN VISAGE IMBERBE


Mes yeux s’attardent sur Hamdâne

et je confie à mon ami :

« Il y a bien longtemps, il m’a promis

qu’il ne laisserait pousser sa barbe

qu’à la condition de laisser sans poil son entrecuisse.

Souviens-toi de sa splendeur

au temps heureux de sa jeunesse en fleur

quand sa beauté lui gagnait tous les cœurs

et encore, je ne t’avoue pas tout … »

POURQUOI ?

Pourquoi je donne deux dirhams à l’adolescent

Et un seul à l’eunuque ?

Parce que le jeune homme a deux noisettes

Au milieu du champ où il fait paître sa brebis !

(Traduction et arrangement : Djamel Mamed)

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