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Petite anthologie des textes érotiques masculins par Jean Ferguson.

mars 16, 2020

PAUL CHAMBERLAND

(Québécois, 1939- )

Poète au ton très personnel, inclassable, Chamberland est reconnu par sa liberté d’expression. Cofondateur de la revue Parti pris en 1963, il n’a pas tardé à se démarquer de l’intelligencia québécoise par ses prises de position politiques et nationalistes, voire sexuelles, car ce philosophe de formation a choisi les chemins marginaux de la contre-culture. Il a été un collaborateur éminent des revues Mainmise et Hobo-Québec. Poète de l’utopie, il s’est exprimé avec un rare lyrisme et une indépendance d’esprit totale. Les poèmes choisis ont été extraits du livre le Prince de Sexamour, recueil très représentatif de la méthode cbamberlandienne : coupages de portraits de journaux et collages, phrases calligraphiées, de la -presque prose», poétiquement suggestive.

l vient de jouer il a ben chaud  i s’laisse tomber dans l’herbe, tout en sueur, tout essoufflé son sourire d’enfant gourmand : « déchausse-moi» je fais ça sans me presser le pied nu dégage sa bouffée de chaleur en même temps l’air frais pénètre les pores de la peau tendre et chaude plante de son pied : il approuve j’approche mes lèvres je lève un oeil. Plus haut, l’amande est prête à sortir de sa coquille. Mes doigts le long de son jeans…
il rit, prend ma main, qu’il place… j’ouvre la porte…

Ton jet de comète blanche électrifie mon corps

ensemenceur d’une libre joie que nous avons le goût de porter au monde

voici comment ça se passe…

dès qu’il se rend compte, il me regarde

avec une lente tendresse

connaissant toute mon inquiétude,

il chasse ma peine et m’apaise alors seulement, nous voyons ensemble à quoi ressemble notre désir

et dans notre chaleur
nous réinventons l’amour

ALKALI

J’aime le tendre fruit rose

                                 de ta langue

J’aime l’ongle-joyau de ton pouce

J’aime les traces de sel marin

            sur ton ventre gracile

J’aime la courbe de ton sexe

               à demi-tendu sous l’étoffe

il ne ressemble à rien de connu

la porte de la chambre s’entrouvre c’est lui

                       il referme sans bruit

                       son sourire, lorsqu’il vient vers moi :

« oui, j’ai le goût d’être avec toi, et tu sais bien pourquoi »


sa main, dans la poche, palpe doucement son sexe

Marco

        Debout contre moi   ses cuisses contre mon front

    je tremble de désir timidement, j’entoure son corps de mes bras

je pose ma tête contre ses cuisses il se presse plus fort contre moi

      j’aime la rude étoffe de ses jeans   j’absorbe sa chaleur

             je défais mon étreinte, m’écarte un peu

d’en haut, son sourire tendrement moqueur me réconforte

              « Aie pas peur de me toucher : j’aime ça »

          il se penche, prend ma tête entre ses mains

                J’accueille son baiser comme un tout petit enfant

assis face à face, nos genoux se touchent   je tremble, il rit

          mes mains sont les siennes, si chaudes

« Penses-tu que je le sais pas ce que tu veux    arrête de dire toul temps

que c’est pas correct  si ça nous tente, nous, pourquoi qu’on s’en empêcherait ?»

      À cet instant

   le mur réputé infranchissable fond comme neige

de l’autre côté… ce n’est plus qu’un simple jeu d’enfants

nous ne bougeons pas  nos mains se serrent avec encore plus de fièvre

nous savourons le moment du consentement

                             nous avons tout notre temps

sans détacher mon regard du sien, je m’étends à ses côtés

        je respire sa présence     à son tour, il s’étend à demi

     je contemple calmement son sexe tendu sous l’étoffe

                                                   je le palpe doucement, il aime ça

                          La vibration-désir s’intensifie

je caresse ses cuisses, ses flancs, son ventre nu, que je baise

     il passe une jambe sur les miennes, m’enveloppe de ses bras

                   nos têtes se frottent nos lèvres se joignent

nous goûtons l’extraordinaire tendresse

               qui commence de fondre nos corps l’un dans l’autre


il se hisse de sorte que mes lèvres frôlent la braguette

                  il rabat sa jambe repliée sur ma tête

il se presse contre mon visage qui se presse contre lui

                                                         « Ouvre la porte! »


lentement, j’abaisse le zip     je prends son beau phallus dressé

je l’embrasse, le lèche, entoure le gland de mes lèvres, je le suce longuement

    Marko s’enfonce dans ma bouche offerte aux secousses

                                                                     il s’abandonne

je recueille au fond de moi l’explosion de jouissance

« Je reste avec toi cette nuit »

Marco est étendu tout de travers sur le lit

            il revient d’une partie de hockey avec ses amis

  il s’est laissé tomber sur le lit avec un grand soupir d’épuisement

joyeux    je remarque les taches de sueur qui mouillent son chandail

   ses jeans sont encore froids, des traces de neige dans les plis

                  il ferme les yeux reprend son souffle

                  il sourit, soulève la tête « viens me voir »

Je suis debout près de la fenêtre   j’éteins ma cigarette et je

m’approche    il se détend avec une nonchalance heureuse

     les jambes écartées           elles pendent hors du lit

 lentement j’enlève ses gros chaussons    le pied nu

m’éblouit    j’embrasse la plante à la peau si délicate    son pied

frémit    mes lèvres    je presse ses pieds contre ma poitrine

                                      j’y enfouis mon visage
                   je remonte le long de ses jambes

je le regarde, et du même coup mon regard atteint le sexe

qui bande fièrement sous l’étoffe, et qu’il caresse légèrement

                 ses yeux disent : « continue, c’est bon»

  d’un mouvement saisissant, il entoure ma poitrine

de ses jambes étonnamment fortes, me tire et me renverse

    près de lui aussitôt ilpasse ses cuisses autour de ma tête,

qu’il étreint avec fougue    mon visage enfoui au chaud de son

    sexe prend chaque secousse du désir affirmé, érigé

« mange, mange et bois ceci est mon corps, le corps de l’amour »


   ilse retire un peu, abaisse lui-même le zip, et son sexe

jaillit, impérieux    il frappe à mes lèvres, qui s’entrouvrent

tout mon corps assoiffé aspire absorbe le pur jet d’énergie

      qui me déchire de lumière
                                               c’est le Repas

            je communie au surcroît d’une totale innocence.

JEAN COCTEAU

(Français, 1889-1963)

Ce diable d’homme toucha de tout avec un égal bonheur : écriture, cinéma, dessin, peinture, il avait du génie sans doute, mais il savait aussi se donner corps et âme à son travail. Sa poésie est cependant l’art où il excella le

plus et qui lui valut d’être élu à l’Académie française en 1955. Écrivain raffiné, dilettante, il a su décrire d’une façon remarquable les sentiments intérieurs inspirés par l’amour masculin. Cocteau aimait les marins; peut-être avait-il tort parce que les départs n’ont jamais amélioré personne… Il fut l’ami de Jean Marais, le grand acteur français. 

BANDEROLE

« Un amour défendu » disent les moralistes.

Pourtant de nos pareils, je consulte la liste;

Sur une banderole en soie,

Je lis les plus beaux noms qui soient.

AUJOURD’HUI

Jadis, j’aurais eu peur d’un bonheur trop complet.

Mais entre tes beautés, ta bravoure me plaît.

Je n’ai plus peur de rien.

il n’y a rien que je craigne

Puisque ma royauté s’abrite sous ton règne.

C’est le règne animal, le règne

Le règne où tout est pur, solitaire et fatal.

LA BOUTEILLE À L’AIR


Tout nous sépare et tout nous rapproche

Et nous ne nous quittons jamais.

J’ai des promesses dans ma poche

Et les miennes tu les y mets

Par-dessus les catastrophes

Et le désordre postal;

Je me lance le feu des strophes :

L’amour est un dieu fatal.

(On connaît l’amour de Cocteau pour Jean Marais. Il écrivait des poèmes à son « Jeannot » et il les glissait sous sa porte. Le grand acteur raconte dans son autobiographie : « Je découvrais une ou plusieurs feuilles minces, souvent de couleur, pliée de façon différente… quelquefois en forme d’étoile. Au réveil, mon premier réflexe était de regarder si le bon génie Jean avait glissé quelques merveilles… Je les lisais avant le bonjour quotidien.»)         

COMME EXCUSE À MES PRIÈRES


Existe-t-il beaucoup de princes

Qui se réveillant chaque jour,

N’eurent comme placets, sur des pétales minces,

Que déclarations d’amour?

Je veux m’imposer cette règle

Cette inexorable loi,

De t’emporter si haut qu’il faudrait plus qu’un aigle…

Un ange pour t’emporter de moi !

Chaque jour, je t’adore et mieux davantage

Où tu vis, c’est mon toit.

Le tour du monde était un bien pauvre voyage

À côté du voyage où je pars avec toi !


MARSEILLE, LE SOIR


Les cafés de Marseille

Sont plus beaux que le port,

Les marins s’y asseyent

Dans des carrosses d’or ;


Ou bien, sur leurs épaules,

Déchargent les bateaux,

Pleins des glaces du pôle,

De fruits et de gâteaux.


SUIS-JE ?


Suis-je, ne suis-je pas, le sais-je?

C’est assez de n’être que moi.

Si la neige est la neige, elle sait le paraître

Surtout par l’empreinte des pas.

Je ne suis plus. Je voudrais être.

Je suis tombé dans un piège.

Ce piège était. Il m’a plu.

Je l’ai pris pour de la neige.

Oh, mes amis, mes chers amis,

Qui savez ce que c’est que d’être,

Faites-moi croire que je suis,

Je saurai bien vous apparaître.

Le puis-je encore ? Je le peux.

Je sens que je le peux encore.

Que je peux encore un peu

Prendre laforme de mon corps.

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