Petite anthologie des textes érotiques masculins par Jean Ferguson.
PAUL CHAMBERLAND
(Québécois, 1939- )
Poète au ton très personnel, inclassable, Chamberland est reconnu par sa liberté d’expression. Cofondateur de la revue Parti pris en 1963, il n’a pas tardé à se démarquer de l’intelligencia québécoise par ses prises de position politiques et nationalistes, voire sexuelles, car ce philosophe de formation a choisi les chemins marginaux de la contre-culture. Il a été un collaborateur éminent des revues Mainmise et Hobo-Québec. Poète de l’utopie, il s’est exprimé avec un rare lyrisme et une indépendance d’esprit totale. Les poèmes choisis ont été extraits du livre le Prince de Sexamour, recueil très représentatif de la méthode cbamberlandienne : coupages de portraits de journaux et collages, phrases calligraphiées, de la -presque prose», poétiquement suggestive.
l vient de jouer il a ben chaud i s’laisse tomber dans l’herbe, tout en sueur, tout essoufflé son sourire d’enfant gourmand : « déchausse-moi» je fais ça sans me presser le pied nu dégage sa bouffée de chaleur en même temps l’air frais pénètre les pores de la peau tendre et chaude plante de son pied : il approuve j’approche mes lèvres je lève un oeil. Plus haut, l’amande est prête à sortir de sa coquille. Mes doigts le long de son jeans…
il rit, prend ma main, qu’il place… j’ouvre la porte…
Ton jet de comète blanche électrifie mon corps
ensemenceur d’une libre joie que nous avons le goût de porter au monde
voici comment ça se passe…
dès qu’il se rend compte, il me regarde
avec une lente tendresse
connaissant toute mon inquiétude,
il chasse ma peine et m’apaise alors seulement, nous voyons ensemble à quoi ressemble notre désir
et dans notre chaleur
nous réinventons l’amour
ALKALI
J’aime le tendre fruit rose
de ta langue
J’aime l’ongle-joyau de ton pouce
J’aime les traces de sel marin
sur ton ventre gracile
J’aime la courbe de ton sexe
à demi-tendu sous l’étoffe
il ne ressemble à rien de connu
la porte de la chambre s’entrouvre c’est lui
il referme sans bruit
son sourire, lorsqu’il vient vers moi :
« oui, j’ai le goût d’être avec toi, et tu sais bien pourquoi »
sa main, dans la poche, palpe doucement son sexe
Marco
Debout contre moi ses cuisses contre mon front
je tremble de désir timidement, j’entoure son corps de mes bras
je pose ma tête contre ses cuisses il se presse plus fort contre moi
j’aime la rude étoffe de ses jeans j’absorbe sa chaleur
je défais mon étreinte, m’écarte un peu
d’en haut, son sourire tendrement moqueur me réconforte
« Aie pas peur de me toucher : j’aime ça »
il se penche, prend ma tête entre ses mains
J’accueille son baiser comme un tout petit enfant
assis face à face, nos genoux se touchent je tremble, il rit
mes mains sont les siennes, si chaudes
« Penses-tu que je le sais pas ce que tu veux arrête de dire toul temps
que c’est pas correct si ça nous tente, nous, pourquoi qu’on s’en empêcherait ?»
À cet instant
le mur réputé infranchissable fond comme neige
de l’autre côté… ce n’est plus qu’un simple jeu d’enfants
nous ne bougeons pas nos mains se serrent avec encore plus de fièvre
nous savourons le moment du consentement
nous avons tout notre temps
sans détacher mon regard du sien, je m’étends à ses côtés
je respire sa présence à son tour, il s’étend à demi
je contemple calmement son sexe tendu sous l’étoffe
je le palpe doucement, il aime ça
La vibration-désir s’intensifie
je caresse ses cuisses, ses flancs, son ventre nu, que je baise
il passe une jambe sur les miennes, m’enveloppe de ses bras
nos têtes se frottent nos lèvres se joignent
nous goûtons l’extraordinaire tendresse
qui commence de fondre nos corps l’un dans l’autre
il se hisse de sorte que mes lèvres frôlent la braguette
il rabat sa jambe repliée sur ma tête
il se presse contre mon visage qui se presse contre lui
« Ouvre la porte! »
lentement, j’abaisse le zip je prends son beau phallus dressé
je l’embrasse, le lèche, entoure le gland de mes lèvres, je le suce longuement
Marko s’enfonce dans ma bouche offerte aux secousses
il s’abandonne
je recueille au fond de moi l’explosion de jouissance
« Je reste avec toi cette nuit »
Marco est étendu tout de travers sur le lit
il revient d’une partie de hockey avec ses amis
il s’est laissé tomber sur le lit avec un grand soupir d’épuisement
joyeux je remarque les taches de sueur qui mouillent son chandail
ses jeans sont encore froids, des traces de neige dans les plis
il ferme les yeux reprend son souffle
il sourit, soulève la tête « viens me voir »
Je suis debout près de la fenêtre j’éteins ma cigarette et je
m’approche il se détend avec une nonchalance heureuse
les jambes écartées elles pendent hors du lit
lentement j’enlève ses gros chaussons le pied nu
m’éblouit j’embrasse la plante à la peau si délicate son pied
frémit mes lèvres je presse ses pieds contre ma poitrine
j’y enfouis mon visage
je remonte le long de ses jambes
je le regarde, et du même coup mon regard atteint le sexe
qui bande fièrement sous l’étoffe, et qu’il caresse légèrement
ses yeux disent : « continue, c’est bon»
d’un mouvement saisissant, il entoure ma poitrine
de ses jambes étonnamment fortes, me tire et me renverse
près de lui aussitôt ilpasse ses cuisses autour de ma tête,
qu’il étreint avec fougue mon visage enfoui au chaud de son
sexe prend chaque secousse du désir affirmé, érigé
« mange, mange et bois ceci est mon corps, le corps de l’amour »
ilse retire un peu, abaisse lui-même le zip, et son sexe
jaillit, impérieux il frappe à mes lèvres, qui s’entrouvrent
tout mon corps assoiffé aspire absorbe le pur jet d’énergie
qui me déchire de lumière
c’est le Repas
je communie au surcroît d’une totale innocence.
JEAN COCTEAU
(Français, 1889-1963)
Ce diable d’homme toucha de tout avec un égal bonheur : écriture, cinéma, dessin, peinture, il avait du génie sans doute, mais il savait aussi se donner corps et âme à son travail. Sa poésie est cependant l’art où il excella le
plus et qui lui valut d’être élu à l’Académie française en 1955. Écrivain raffiné, dilettante, il a su décrire d’une façon remarquable les sentiments intérieurs inspirés par l’amour masculin. Cocteau aimait les marins; peut-être avait-il tort parce que les départs n’ont jamais amélioré personne… Il fut l’ami de Jean Marais, le grand acteur français.
BANDEROLE
« Un amour défendu » disent les moralistes.
Pourtant de nos pareils, je consulte la liste;
Sur une banderole en soie,
Je lis les plus beaux noms qui soient.
AUJOURD’HUI
Jadis, j’aurais eu peur d’un bonheur trop complet.
Mais entre tes beautés, ta bravoure me plaît.
Je n’ai plus peur de rien.
il n’y a rien que je craigne
Puisque ma royauté s’abrite sous ton règne.
C’est le règne animal, le règne
Le règne où tout est pur, solitaire et fatal.
LA BOUTEILLE À L’AIR
Tout nous sépare et tout nous rapproche
Et nous ne nous quittons jamais.
J’ai des promesses dans ma poche
Et les miennes tu les y mets
Par-dessus les catastrophes
Et le désordre postal;
Je me lance le feu des strophes :
L’amour est un dieu fatal.
(On connaît l’amour de Cocteau pour Jean Marais. Il écrivait des poèmes à son « Jeannot » et il les glissait sous sa porte. Le grand acteur raconte dans son autobiographie : « Je découvrais une ou plusieurs feuilles minces, souvent de couleur, pliée de façon différente… quelquefois en forme d’étoile. Au réveil, mon premier réflexe était de regarder si le bon génie Jean avait glissé quelques merveilles… Je les lisais avant le bonjour quotidien.»)
COMME EXCUSE À MES PRIÈRES
Existe-t-il beaucoup de princes
Qui se réveillant chaque jour,
N’eurent comme placets, sur des pétales minces,
Que déclarations d’amour?
Je veux m’imposer cette règle
Cette inexorable loi,
De t’emporter si haut qu’il faudrait plus qu’un aigle…
Un ange pour t’emporter de moi !
Chaque jour, je t’adore et mieux davantage
Où tu vis, c’est mon toit.
Le tour du monde était un bien pauvre voyage
À côté du voyage où je pars avec toi !
MARSEILLE, LE SOIR
Les cafés de Marseille
Sont plus beaux que le port,
Les marins s’y asseyent
Dans des carrosses d’or ;
Ou bien, sur leurs épaules,
Déchargent les bateaux,
Pleins des glaces du pôle,
De fruits et de gâteaux.
SUIS-JE ?
Suis-je, ne suis-je pas, le sais-je?
C’est assez de n’être que moi.
Si la neige est la neige, elle sait le paraître
Surtout par l’empreinte des pas.
Je ne suis plus. Je voudrais être.
Je suis tombé dans un piège.
Ce piège était. Il m’a plu.
Je l’ai pris pour de la neige.
Oh, mes amis, mes chers amis,
Qui savez ce que c’est que d’être,
Faites-moi croire que je suis,
Je saurai bien vous apparaître.
Le puis-je encore ? Je le peux.
Je sens que je le peux encore.
Que je peux encore un peu
Prendre laforme de mon corps.