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Jean Ferguson

mars 11, 2020

POURQUOI CE LIVRE?   

Par Jean Ferguson

L’idée de ce livre est née dans un Salon du livre, en France, lors d’une conversation que j’eus avec Gaston Miron, le poète, et Pierre Perrault, le cinéaste-poète, il y a de cela une bonne trentaine d’années.    J’étais jeune écrivain alors et j’ai gardé de cette rencontre un encouragement pour mettre au monde la présente anthologie.


J’étais honoré par l’invitation qu’ils m’ont faite ce soir-là de les accompagner dans un restaurant du vieux Nice. Je connaissais Miron, le notoire et diseur poète, pour l’avoir rencontré aux éditions Leméac. C’était la première fois que je me trouvais en présence de Perreault, homme cultivé, d’une grande simplicité et aussi fin causeur. Le sourire et la curiosité de Perreault sont deux qualités qu’on n’oublie pas. Nous nous nous sommes attablés et la conversation se prolongea fort tard dans la nuit. Le cinéaste avait été invité comme écrivain d’abord pour des séances de signature au kiosque du Québec, car il était l’auteur d’un recueil de poésie, Gélivures, qui venait d’être publié et l’éditeur en était Miron de l’Hexagone. Moi-même, j’avais reçu une invitation de l’Association des Éditeurs d’alors pour un livre publié chez Leméac et qui s’était déjà vendu, miracle du temps, à quelque huit mille exemplaires. Cet organisme m’avait envoyé tous

frais payés au Festival du livre de Nice.


Nous avons évidemment discuté de poésie. Et de fil en aiguille, je ne sais pas trop pour quelle raison, nous en sommes venus à parler de l’érotisme en littérature. Je crois que c’était à cause d’un jeune poète français qui avait publié un petit recueil chez un éditeur obscur où il faisait allusion, dans des termes voilés, naturellement, mais dans une langue très riche et très poétique, à son penchant amoureux pour les adolescents. Je sais qu’il ne récidiva pas parce que je n’ai plus entendu parler de lui.


Je disais à Miron et à Perreault que je regrettais qu’il n’y a pas de livres recensant des textes choisis d’écrivains et de poètes qui ont exalté l’amour masculin. Bien entendu, nous connaissions Genêt, Gide, Montherlant, Peyrefitte et plus récemment Duvert, mais c’était à peu près tout. Miron prit son air amusé et me suggéra de commencer le travail en citant emphatiquement Claudel : « Tu n’expliques rien, ô poète, mais toutes choses par toi nous deviennent explicables ». Redevenant sérieux, il m’avertit que ça prendrait beaucoup de temps, mais que j’arriverai probablement un jour ou l’autre à mettre au jour un tel livre. Il me cita également Verlaine qui avait écrit des poèmes de cette eau dans parallèlement, son ouvrage le moins lu et le plus censuré.


Je leur confiai que je m’insurgeais contre les idées reçues que l’érotisme doit toujours être du domaine sexuel. Miron me donna raison sur ce point. Il nous précisa que le mot érotique venait du grec éros, signifiant amour, ce que nous savions tous les trois. Donc, on pouvait mettre sous ce mot tout ce qui se rapportait à l’amour qu’il soit spirituel ou, pourquoi pas, bien sûr, physique. Pierre Perreault admit le fait, car, disait-il, il y a une poésie érotique dans ce sens qu’elle plaît à l’esprit et qu’elle inspire des pensées de l’ordre de la satisfaction intellectuelle et sensuelle, chez les auteurs religieux comme Grégoire de Naziance, par exemple, dans ses oraisons, l’extrême limite de l’expression humaine de son amour divin. Mais il conclut aussi que dans l’ensemble l’érotisme inspire un fort désir charnel et cela nous ne pouvons pas l’éviter en tant qu’être hanté par le besoin tourmentant d’exprimer la sexualité, partie essentielle de tout notre vécu.    

Il nous cita de mémoire quelques poèmes qui faisaient allusion à la femme tellement désirable par sa beauté naturelle. Miron lui répliqua qu’il était bien étonnant que Éros, le dieu de l’amour, fût représenté sous la forme d’un enfant, un être essentiellement asexué, donc l’érotisme avait quelque chose à voir aussi avec la satisfaction des yeux et que peut-être il y avait dans ce phénomène un désir de revenir aux caprices et aux désirs de possession de l’enfance qui est le summum des rêves et des espérances.            

Nous n’avons ni l’un ni l’autre contesté ce fait. Perreault continua en nous disant qu’il était étonnant que l’érotisme ne soit pas toujours du domaine de la pornographie (quoiqu’elle y conduise souvent), c’est qu’elle avait peu à voir avec l’individualisation des corps et que pour cette raison, il n’y avait pas de difficulté à représenter Éros par un enfant tirant des flèches avec son arc. Miron était convaincu que c’était une question concernant beaucoup l’imaginaire, car la flèche a toujours eu une connotation avec le membre masculin et il profita de l’occasion pour nous faire sourire par une de ces réparties dont il était coutumier : l’amour entre un homme et une femme conduisait toujours à faire un enfant, donc, il était normal qu’on représente Éros sous les traits d’un jouvenceau, archer facétieux…


Pour en revenir aux textes érotiques concernant des hommes, des adolescents et même des garçons, Perreault fit la réflexion que dans nos collèges classiques, même si on évitait de les faire traduire intentionnellement du grec, ou plus rarement, du latin, on trouvait par hasard dans la bibliothèque de ces institutions ces écrits dans leurs langues d’origine. Parfois, un de nos professeurs pour en rire nous indiquait la voie en commençant à traduire lui-même et nous mettait sur la piste sinon pour nous déconseiller ces lectures qui mettaient en lumière le mépris que l’on devait avoir pour ces écrivains aux activités peccamineuses, du moins parce que les amitiés particulières étaient abominables et contre nature; il avait cependant le bon goût de nous vanter la beauté poétique de la plume de ces auteurs honnis. Évidemment, il y avait toujours un élève ou deux, meilleurs que les autres, les forts en thèmes, qui nous faisaient part, en récréation, de cette littérature interdite, si évocatrice pour nos émois d’adolescents… Nos professeurs prêtres, quant à eux, prétendaient qu’avec des païens, on pouvait s’attendre à tous les désordres moraux et, mal à l’aise, ils passaient très vite sur la question.

Je confiai à Perreault que j’aurais toujours envie de réunir ces auteurs dans un livre si je les avais connus ou si je les découvrais, mais que je croyais que ce serait bien difficile à notre époque, de le faire, étant donné que les auteurs concernés avaient été probablement traduits maintes fois et dans de fort bonnes traductions, et, que les modernes ou les Québécois et les Français étant encore vivants, il y aurait des restrictions. Surtout que peut-être qu’aujourd’hui, il y aurait peu de gens intéressés à cette lecture provocatrice.


Pierre Perreault me dit que non, à sa connaissance, il n’était jamais tombé sur des recueils qui auraient englobé les anciens et les modernes, que les droits d’auteurs n’étaient pas un problème si on avait la délicatesse de communiquer avec les éditeurs et les auteurs pour leur demander permission de publier un choix de leurs publications et écrits. Sur l’amour féminin aussi, il n’y avait pas d’anthologies vraiment spécifiques et que ce genre de poèmes étaient dispersés dans l’ensemble des volumes de textes choisis, sans qu’il y ait, à sa connaissance, une volonté précise de les réunir en un seul. Et quant à l’objection que peu de lecteurs seraient intéressés par un ouvrage sur le thème des amours masculins, lui-même n’étant pas de cette farine, comme le disait si bien Richelieu, il jetterait quand même un coup d’oeil sur un tel livre par curiosité et par goût littéraire. Miron approuva.

Je racontais à mes interlocuteurs que j’avais été frappé par des textes de saint Augustin et de Patrice de la Tour du Pin qui me semblaient très érotiques dans un sens, pourtant on ne pouvait soupçonner ces deux auteurs de tendances pédérastiques ou homosexuelles.


Miron m’objecta que c’était sûr qu’un auteur, n’ayant pas d’accointance connue avec les amours masculines, pouvait bien décrire cette sorte de sentiment, car l’exemple venant de haut, l’éducation religieuse nous avait appris que Jean était le disciple préféré de Jésus; celui-ci avait la trentaine, si on se fie aux évangélistes, et que l’apôtre Jean n’avait tout au plus que quinze ou seize ans. On a assez glosé sur la tradition de beauté de Jean, de sa place à côté du Maître, de son évangile où l’amour prenait toute la place ; d’autant plus que tout indiquait qu’il était resté célibataire. Miron nous fit remarquer avec un sourire en coin que les écrits de Jean étaient si subtils, si confus, la Révélation, par exemple, que c’était un comportement d’homme tourmenté et pourquoi pas, d’une sexualité refoulée comme c’est souvent le cas chez les homosexuels.

Perreault protesta. Il était convaincu lui que l’œuvre excessive de Jean venait plutôt de son impossibilité à exprimer l’amour immense qui l’habitait. On constatait la même chose en lisant saint Jean de la Croix et sainte Thérèse d’Avila. Mais on ne pouvait tirer grand-chose de ce fait parce que Perreault était convaincu que c’était sûrement une amitié virile comme il y en a tant et que Jésus, toujours d’après les témoignages évangéliques, aimait aussi s’entourer de femmes. Donc, on ne pouvait qu’épiloguer à partir de ces témoignages.

Quant aux Grecs, ils avaient cultivé cet amour entre hommes et garçons et l’avaient étalé amplement dans leurs poèmes et leurs écrits. Les Romains beaucoup moins, mais il y avait aussi des auteurs concernés, probablement influencés par la tradition hellénique. Il y avait toujours moyen de trouver des démonstrations de ces amitiés mâles dans les nombreuses anthologies qui pullulaient au temps où l’on enseignait les « humanités».


Miron croyait se souvenir que c’était dans Phèdre et dans le Banquet de Platon que ce penseur du quatrième siècle av. J.-C. faisait le premier la distinction entre l’Éros supérieur et l’Éros inférieur, entre le dieu qui conduit à l’amour divin et le dieu qui empêche la race humaine de s’éteindre. Il serait donc impossible de relier l’érotisme au dernier plutôt qu’au premier. L’érotisme serait donc d’abord et avant tout une émotion esthétique qui pourrait capoter dans la pornographie dans sa forme la plus vulgaire.


Nous avons applaudi à cette affirmation que le poète nous avait faite dans une tirade si particulière à Miron, causeur impénitent, doublé d’un homme d’une grande culture, se prenant au jeu de se laisser aller à ses intuitions profondes dans cette conversation à bâtons rompus. Sur sa lancée, il nous cita des œuvres qu’il pensait érotiques, dans les sens de l’amour entre un homme et une femme : Le Cantique des cantiques dans la Bible, le Kama Sutra des Indous, L’art d’aimer      d’Ovide, le Satiricon de Pétrone, les Sonnets luxurieux de l’Arétin, quelques contes de Voltaire, etc. Il nous nomma quelques auteurs modernes et québécois surtout, dont malheureusement je n’ai pas retenu le nom par inculture ou par distraction ou peut-être parce que la soirée était trop avancée !


La conclusion générale, c’est que nous étions bien d’accord tous les trois que l’érotisme fût avant tout une satisfaction sensuelle, voire sexuelle, peu importait les sortes d’amours que ce soit celle de Casanova ou celle d’une moniale dans son couvent, car Miron et Perreault étaient convaincus que l’amour sans érotisme, même l’amour spirituel, entre autres, n’était pas possible. Miron croyait que même les grands saints avaient une idée érotique de Dieu sans s’abaisser à le compromettre en lui supposant un corps physique. En ce sens, le désir d’amour est infiniment érotique dans le but de satisfaire la plénitude charnelle et spirituelle de l’individu humain.

Perreault, tout en m’encourageant à me mettre au plus tôt au travail me dit qu’il fallait avoir du front tout le tour de la tête pour s’engager à fond dans une telle aventure littéraire. J’ai eu l’occasion de le rencontrer, une dernière fois, autour des années ’90, quelques années avant son départ définitif. Il jeta un coup d’oeil amusé à mon manuscrit et il fut étonné que j’aie persisté et surtout que j’aie réussi à rassembler autant de textes. Il en profita pour me suggérer quelques éditeurs possiblement intéressés. Malheureusement, je ne pus présenter à Miron mes efforts pour mettre au monde la présente anthologie et je le regrette.


Par ailleurs — je l’ai compris au fur et à mesure de mes recherches —, l’érotisme admet la satisfaction sensuelle dans toute son étendue et pour cette raison, je pense qu’il n’est pas malvenu de trouver dans des poèmes d’auteurs, de tendance nettement hétérosexuelle et même religieuse, un érotisme particulier et proprement masculin.


Le premier problème rencontré, ce fut le choix des auteurs. Il ne fallait pas viser un travail trop élaboré — d’autres (il faudrait une équipe de chercheurs ferrés en littérature ancienne et moderne) s’en chargeront, je l’espère — j’ai eu l’intention de faire léger, une anthologie qu’on peut lire avec plaisir. Pour cette raison, je n’ai pas la prétention d’avoir recueilli un nombre important d’auteurs, mais bien plutôt ceux qui m’ont semblé les plus significatifs et ceux surtout que j’ai pu découvrir au hasard de mes lectures. Il est bien entendu que ces auteurs, je le répète, n’ont pas tous une tendance homoérotique, certains sont connus pour avoir eu des amours hétérosexuelles ou religieuses, comme ce fut le cas pour saint Augustin et Julien de Norwich.


Dans la composition de cet ouvrage, l’autre problème rencontré concernait naturellement la place que je devais donner à la longueur des notes biographiques. Là encore, je me suis laissé aller à mon discernement personnel puisque, tout compte fait, certaines vies d’écrivains sont de vrais romans, d’autres sont peu intéressantes. Ensuite, comment classer ces auteurs? Par leur importance dans la littérature, par les lettres de l’alphabet on par l’année de leur mort? Finalement pour régler la question, j’ai opté pour l’ordre alphabétique des noms. Il sera plus facile au lecteur de faire la comparaison entre l’audace des anciens et celle des modernes. Je suis conscient qu’il y a parfois une disproportion entre les anciens et les auteurs plus récents, québécois, par exemple, non dans l’audace, mais dans la façon de concevoir le sentiment amoureux.


Je tiens à préciser que certains de ces auteurs, québécois entre autres, n’ont jamais été publiés et ça se comprend dans le contexte de l’édition actuelle. On publie encore peu de poésie et quand on le fait, il est certain que les poèmes sur l’amour masculin n’ont pas la cote. On imagine bien pourquoi. Pour le cas des Québécois non encore publiés, c’est celui du Micmac John-Allen Pateusham; de même pour Bénédict Fiset, le forgeron gaspésien, dont les poèmes m’ont été communiqués par ses neveux. Étant donné leur aimable autorisation d’utiliser leurs poèmes, ces auteurs ont une plus large place dans ce volume. Ce qui m’a permis de donner le sens que je désirais à cette anthologie brève.


Il est bien sûr que certains de ces textes, de ces poèmes, sont peu explicites, d’autres sont franchement descriptifs, gaillards, grivois, licencieux, paillards ou amusants. Certains autres même sont nettement pornographiques, mais ils respectaient les critères que je m’étais imposés: l’émotion, la poésie et les images sur cet amour qui n’ose pas dire son nom, mais qui, aujourd’hui, a tendance de plus en plus à s’exprimer.

On a toujours grand mal à comprendre les amours des autres et leur façon de pratiquer l’amour.

André Gide


Tous les goûts sont dans la nature; le meilleur est celui qu’on a.

Chevalier de Florian


Ce que je souhaite à mes ennemis? D’aimer les femmes ;

Ce que je souhaite à mes amis? D’aimer les garçons.

Properce


Une chèvre pour s’en servir, une fille pour le plaisir,
mais un garçon pour l’extase.

Proverbe bédouin


Tous les hommes sont homosexuels,

sauf ceux qui choisissent de ne pas l’être

Norman Mailer

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