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Les puces (2)

mai 29, 2020

PHILIPPE

Pourquoi t’as des trous dans tes jeans, si ce n’est pas pour obéir à la mode?

Gaston

J’aurais pensé que toi au moins tu serais capable d’assumer ce que tu prétends être dans tes écrits. Mais t’es aussi sale que les autres qui se prennent pour des vedettes. Pour toi, que je t’aime, ce n’est qu’un jeu. 1984. C’est notre réalité à nous les jeunes parce que les vieux bornés ont décidé de notre vie, ont fixé leurs règles, sans jamais nous consulter. La vie, c’est rien que de la merde! Les humains sont tous des maudits hypocrites.

Philippe s’approche de Gaston et tente de lui passer la main dans les cheveux pour le calmer un peu.

PHILIPPE (tendrement)

On serait aussi bien de tout abdiquer, si la vie était comme tu dis. Si c’est vrai que tout le monde est pourri.

Gaston se tasse pour ne pas se laisser caresser la tête.

GASTON

Ne me touche pas! Je ne suis pas ton fils. Il n’y a qu’un moyen de s’en sortir : sauver sa peau. Ne penser qu’à soi. Ce ne sera pas mieux demain, ce sera pire. La solidarité, ça n’existe que dans les livres. Les victoriennes sont au pouvoir et nous apprennent à s’entre-stooler. Le problème du Québec, c’est qu’il ne sait pas encore s’il est un gars ou une fille… mais il a bien l’air d’une fille, il aime se faire fourrer.

PHILIPPE

T’as pas l’air de savoir ce que tu dis. T’es même vulgaire. Dire que j’ai laissé ma maison pour m’installer avec toi.

Gaston hausse les épaules. Il se promène de plus en plus vite. Il s’arrête quelques secondes devant les portes de chambres, cherchant visiblement quelque chose. Il s’arrête derrière Philippe qui ramasse maintenant les miettes de miroir dans un porte-poussière.

GASTON

Où vais-je m’installer?

PHILIPPE

Ce n’est pas si pire. Tu charries. Viens voir. Il y a moyen de s’arranger.

Philippe et Gaston entreprennent la visite des lieux. Ils examinent tout pièce par pièce, tout en demeurant dans le corridor. Ils constatent que cet appartement est finalement très petit pour deux locataires.

PHILIPPE

Il n’y a pas que les toilettes qui sont affreusement sales, il faudra tout laver avant de s’installer. La salle de bain était bourrée de puces. Je ne peux pas endurer une telle saleté. Je lave depuis ce matin très tôt. Je croyais que tu viendrais m’aider puisque tu vivras ici toi aussi.

GASTON

Je ne t’ai pas obligé à vivre avec moi.    À part les puces, je peux tout endurer .

PHILIPPE

Je vais prendre la chambre la plus près de la cuisine. C’est la plus grande.

GASTON

Pourquoi aurais-tu la plus grande? C’est moi qui ai signé le bail.

PHILIPPE

Tu ne voulais pas que je signe. Tu voulais de nouvelles responsabilités. Vrai ou faux? Il me semble qu’en ayant le plus de meubles, c’est juste normal que j’aie la plus grande chambre.

GASTON

Justement! Moi, je ne suis rien…

PHILIPPE

T’es malade! Tu sais très bien que je te considère comme un très bon poète, même si tu es très jeune.

GASTON

Parce qu’étant très jeune, on a moins de talent. Évidemment, les vieux…

PHILIPPE

On a plus vécu, donc, nos textes sont plus profonds.

GASTON

Vous avez été tellement censurés que vous ne pouvez plus rien créer d’original. Vous êtes pris dans vos règles d’antan. Vous êtes prisonniers de votre maudite tradition. Le petit Jésus vous tient par les couilles. Non, ce serait trop agréable pour vous…

PHILIPPE

Ne sois pas ridicule! Même si je te connais très peu, je trouve que ton manuscrit est très fort pour un gars de ton âge. Je n’ai pas d’intérêt à te mentir.

GASTON

Ne perds pas ton temps. Je sais que tu me prends pour un nul.

PHILIPPE

Pas du tout. Je t’ai laissé signer le bail pour que tu te sentes responsable.

GASTON

Tu n’as pas signé le bail parce que tu veux pouvoir ficher le camp dès que je te casserai les pieds. Ça ne change rien dans ma vie. J’ai toujours été un rejet. Une fois de plus, je n’en mourrai pas. Mais, cette fois, c’est différent. Je t’aime, je t’adore. T’es mon héros.

PHILIPPE

Ne me recommence pas ça. Ça été clair. Je suis à la branlette depuis dix ans parce qu’on ne peut plus faire confiance aux jeunes qui essaient de nous faire

chanter dès qu’ils commencent à consommer de la drogue. Non seulement les jeunes coûtent une fortune à entretenir, mais dans dix ou vingt ans, ils nous feront encore chanter pour nous vider les poches grâce à un système mis en place par les autorités de concert avec la pègre qui arrive à faire croire que le plaisir blesse. Tant que le chantage sera un commerce lucratif, je préfère avoir confiance à mes doigts. Je peux endurer encore un peu à vivre ma solitude. Je me nourris d’esthétique.

La beauté est devenue interdite. Je ne serais pas surpris que les fous du judiciaire deviennent plus malades que les SS. S’ils savaient qu’ils ne peuvent rien contre nous, ils nous crèveraient les yeux pour qu’on ne voie plus un petit gars. Ils ne comprennent pas qu’on peut jouir à contempler le Beau.

T’es bien beau. T’es même mauditement de mon goût, mais je ne veux pas perdre le reste ma vie à moisir en prison parce que nos sociétés sont incapables d’évoluer.

T’as même un autre avantage, t’es bourré de talent. Je suis certain que nous nous aiderons tous les deux à devenir de plus grands créateurs.

Par contre, je suis avec toi pour la poésie et la poésie seulement. Mets-le-toi dans la tête.

GASTON

Hypocrite! Tu sais que j’ai l’âge de consentement. Tu savais dès que l’on s’est vu que je suis gai. Je suis jeune, mais gai quand même. Ça ne commence pas à 16 ans. On est ce qu’on est bien avant.

PHILIPPE

Pense ce que tu veux. Pour moi, c’est comme ça. Même si je voyais un jeune crever sur le trottoir, je ne courrais pas le risque de l’aider, car on ne sait jamais quand et comment il s’y prendra pour nous ruiner comme leur apprend le système de débiles qui nous gouverne.

Psychose pas psychose, je préfère me masturber.

Mais, je n’ai jamais laissé tomber personne, surtout si elle a du talent. Comme toi! Tu manques un peu d’assurance, c’est bien normal à ton âge. Moi, je n’avais même pas encore soupçonné la vocation de poète en moi à 19 ans.

GASTON

Je n’ai pas 19 ans, j’en ai 15 comme Rimbaud.

PHILIPPE

Raison de plus pour que je ne m’entiche pas de toi Tu perds ton temps. Je me demande si on ne fait pas une erreur en s’installant ensemble. Il y a des gens comme ça. Ils peuvent être d’excellents amis, mais ils ne peuvent pas vivre une seconde sous le même toit sans se chamailler sans cesse. Les pareils s’éloignent.

De toute façon, nous sommes condamnés à la solidarité. Tu n’as pas les moyens financiers de vivre sans moi et si tu laisses l’appartement je suis pris à payer la location durant les prochains mois, car je devrai assumer ce coût même si tu as signé le bail. Je suis le seul à voir l’argent pour le payer. Tu le sais comme moi. Donc, en attendant, Rimbaud va venir m’aider à la cuisine. On a un maudit problème. Nous avons trois fois trop de meubles. C’est trop petit ici.

5—      Intérieur           Maison — cuisine — matin            5

Philippe et Gaston se dirigent à la cuisine. Ils placent les meubles, mais la sécheuse est de trop. Ils la sortent à l’extérieur en attendant de trouver une solution définitive.

Gaston lève son bord beaucoup trop haut et essaie d’aller le plus vite possible.

Philippe manque de trébucher… Il a le bout le plus difficile à manœuvrer.

PHILIPPE (durant les manœuvres).

Ne pousse pas si fort!    Ne lève pas si haut!    Tabarnak!  Veux-tu me tuer? Tu ne sais pas travailler?

Gaston le fusille des yeux. Il marmonne…

GASTON

Yé comme mon père, ce t’hostie-là, je vais le tuer. Je vais le tuer.

6— Int — Maison — Cuisine — Midi      6

Philippe  prépare  un  café.  Il  s’assoit  ensuite  près  de  Gaston  à  la  table.      Il lui tâte les muscles du bras, question d’être plus amical et d’oublier l’échec des communications durant le travail.

PHILIPPE

Y a du muscle là-dedans!

GASTON

Ne me touche pas Christ. Je n’ai pas envie de faire rire de moi, ce matin. Alors, fiche-moi la paix.

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